Archers crétois
From Wikipedia, the free encyclopedia
Dans l'Antiquité les archers crétois désignent à l'origine des archers originaires de l'île de Crète, qui servent comme mercenaires dans des armées grecques lors de nombreux conflits de la période classique. Leur réputation est telle qu'à partir de l'époque hellénistique le terme désigne un type particulier de fantassin léger maniant l'arc, et qui n'est plus nécessairement issu de l'île elle-même. On en retrouve ensuite dans les armées d'Alexandre le Grand jusqu'en Asie, de César au bord de la Manche, et leur dernière mention au combat est lors du siège de Constantinople en 1453.
La première trace d’utilisation de l’arc en Crète est datée d’environ 2500 avant Jésus-Christ, à l'époque minoenne, sous la forme d’un hiéroglyphe montrant un arc et une flèche, gravé à Malia. Plus tard, des tablettes en linéaire B de Cnossos comptabilisent des milliers d’arcs et de flèches, tandis que les archers apparaissent sur les sceaux et mosaïques[1].
Dans Les Lois, que Platon rédige en 348, le crétois Clinias explique que ses compatriotes excellent à l’arc à cause du « relief tourmenté » de leur île. Toutefois ce genre de relief se retrouve aussi ailleurs en Grèce. Une explication plus satisfaisante est que l'éducation publique dispensée aux jeunes fils de citoyens dans les cités crétoises de l'époque classique comportait un entraînement au tir à l'arc, arme dont la pratique était valorisée. Toutefois, Strabon précise qu'on y pratiquait aussi d'autres activités militaires que l'archerie[2].
Dans la littérature classique, les Crétois font leur première apparition dans l’Anabase de Xénophon. Piégés en au coeur de l’empire achéménide par la défaite de leur employeur, dix mille mercenaires grecs battent en retraite sous le harcèlement constant des archers perses. Le contingent crétois mène alors une contre-attaque et récupère les flèches perses pour les renvoyer d'encore plus loin, forçant l’ennemi à reculer hors de portée. Xénophon explique que les traits de roseau perse sont plus légers, ce qui facilite leur renvoi par des archers habitués à tirer des munitions plus lourdes. L'archéologie confirme que les pointes des flèches attribuées aux Crétois, en acier, sont plus larges et lourdes que celles en bronze utilisées par leurs contemporains. Les illustrations d'époque (sculptures et vases, principalement) et un passage du poète Callimaque[3] suggèrent que les archers crétois, pour compenser ce poids, utilisaient des arcs composites. Ceux-ci, constitués de plusieurs couches contrecollées, étaient beaucoup plus puissants que les arcs monoxyles, c'est-à-dire composés d'une seule pièce de bois. Cependant, aucun n'a été retrouvé, ce qui peut s'expliquer par la nature biodégradable de leurs matériaux (bois, tendon, corne)[1].
Leur façon de combattre unique fait des Crétois des soldats recherchés. Dans l’Antiquité, les archers se replient en général derrière leurs lignes après quelques escarmouches en avant du corps de bataille, puis arrosent l’ennemi de tirs en cloche, moins dangereux et moins précis. Les Crétois quant à eux restent à l'avant jusqu'au dernier moment, décochant en tir direct des salves de flèches à courte portée. Cette tactique explique le poids des flèches, dont les têtes servent à transpercer les cuirasses et briser les charges de cavalerie. Ce type de combat nécessite de la coordination : les Crétois sont ainsi la seule unité d’archers à avoir un commandant à l’avant et un autre à l’arrière, pour organiser une rotation des tireurs. Ce procédé est surnommé la « contremarche crétoise ». De la réactivité et une bonne vitesse de déplacement sont également nécessaires. Pour les mêmes raisons, les Crétois sont les seuls archers de l'époque à utiliser un bouclier. Bien qu'il encombre le bras, il leur est nécessaire pour faire face au danger du combat rapproché. Polybe précise qu'il s’agit d’un petit bouclier (aspidiotai). Xénophon, lui, parle de pelte, qui est le bouclier de taille réduite des javeliniers. L'existence de cet objet est appuyée par des stèles funéraires . Des reconstitutions ont permis de tester cet équipement et prouver qu’il était possible de tirer à l’arc ainsi[4].
Les archers crétois louent leurs services par troupes entières, dans le cadre de la symmachia, un traité d’aide militaire passé entre une des cités-États de l’île et un pouvoir extérieur. Les cités autorisent le recrutement de mercenaires individuels, la xenologia. Seuls des individus appartenant aux deux catégories d'hommes libres peuvent y participer.
Des Crétois suivent Alexandre dans sa conquête de l’Empire perse de à , comme ils l’ont accompagné dans ses campagnes pour unifier la Grèce continentale. On les voit notamment participer au siège de Thèbes en et un millier d’entre eux le suivent en Asie selon Diodore de Sicile. Toutefois, ils n’ont pas sa préférence, et il les utilise peu. À Issos, ils sont sur l'aile gauche avec les Thraces, un peu en retrait, et leur intervention n’est pas signalée. À Gaugamèles, ils sont cités parmi les troupes présentes sans que l’on connaisse exactement leur contribution à la victoire grecque[5].
Leur heure de gloire survient peu après la fin de l’époque classique, lors des combats opposants les héritiers d’Alexandre. Toutefois, la démographie de l’île limite le recrutement, et ils représentent en moyenne seulement 4,5 % des effectifs[6]. Toutefois, à partir de cette époque, leur réputation devient telle que Grès, mot grec pour « crétois », prend le sens de fantassin léger maniant l'arc, et dès lors il est de plus en plus utilisé pour parler de soldats n'étant pas issus de l'île mais combattant « à la crétoise »[7]. C'est donc dans ce sens qu'il faut prendre le mot quand des archers « crétois » sont mentionnés parmi les armées séleucide et romaine en guerre contre les Carthaginois, puis lorsque Rome conquiert la Grèce et la Gaule[2],[8].
En 1452 les archers « crétois » employés par les Byzantins pour défendre Constantinople face à l'offensive des ottomans venaient, eux, bien de Crète, où les Byzantins avaient reçu l'autorisation de recruter par les vénitiens, alors maîtres de l'île[6].
Notes et références
- 1 2 Tréguier 2024, p. 48
- 1 2 Tréguier 2024, p. 47
- ↑ Passage dans lequel un mercenaire crétois du IIIe siècle dédie son “arc en corne” (expression désignant les arcs composites, du fait de leur forme) au dieu Sérapis
- ↑ Tréguier 2024, p. 48-49
- ↑ Tréguier 2024, p. 49
- 1 2 Tréguier 2024, p. 50
- ↑ Tréguier 2024, p. 47-48
- ↑ Tréguier 2024, p. 49-50
Bibliographie
Éric Tréguier, « Archers crétois: maîtres millénaires de la flèche et du choc », Guerre & Histoire, no 79 « La reconquête de l'espagne, la pire défaite de l'islam », , p. 46-50