Architecture coloniale en Érythrée

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Panorama d'Asmara, la capitale, avec une architecture coloniale unique en Afrique.

L'architecture coloniale en Érythrée désigne l'ensemble des constructions érigées durant la période de domination italienne (1890-1941), puis héritées et transformées au cours des décennies suivantes. Elle est particulièrement visible à Asmara, capitale administrative dès la fin du XIXe siècle, où les autorités coloniales firent de la ville un laboratoire architectural et urbanistique. On y trouve une combinaison unique de styles, du néo-roman au néo-classique et de l'Art déco au futurisme, en passant par le rationalisme, qui traduisait à la fois la volonté de modernisation, l'idéologie coloniale et l'expérimentation esthétique des architectes italiens de l'époque.

Cet héritage, resté exceptionnellement bien conservé, constitue aujourd'hui un témoignage rare de l'urbanisme et de l'architecture coloniale européenne en Afrique. En 2017, le centre-ville d'Asmara a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO sous l'intitulé « Asmara : ville moderniste africaine », en reconnaissance de la valeur universelle de son ensemble bâti. L'étude et la conservation de cette architecture suscitent néanmoins un débat : elles soulignent à la fois l'importance historique et esthétique de ce patrimoine, et la mémoire douloureuse d'un passé colonial dont les traces structurent encore l'espace urbain érythréen.

La colonisation italienne

Un train sur la ligne Massaoua-Asmara passant dans un enchevêtrement de tunnels.

L'établissement colonial italien en Érythrée commence à la fin du XIXe siècle, lorsque l'Italie prend le contrôle du port de Massaoua en 1885[1], au détriment du khédivat d'Égypte en retrait[2] et sous la surveillance britannique[3]. En 1890, la colonie d'Érythrée (Colonià Eritrea en italien) est officiellement proclamée[4], devenant la première colonie durable de l'Italie. Dès lors, les autorités coloniales cherchent à affirmer leur présence à travers des infrastructures administratives, militaires et religieuses[3], tout en développant des réseaux de transport comme le chemin de fer Massaoua-Asmara, entamé en 1887[5] et achevé en 1911[6].

Entre 1897 et 1899[7], la capitale administrative est transférée de Massaoua à Asmara[3], jugée plus stratégique en raison de son altitude (2 230 mètres)[8] offrant un climat tempéré[9]. Cette décision entraine une transformation urbaine profonde : la petite localité montagnarde se mue progressivement en capitale coloniale planifiée. Les premiers bâtiments reflètent une architecture d'inspiration européenne[10] adaptée aux ressources locales : églises et chapelles néo-romanes, casernes, bureaux de l'administration, mais aussi habitations pour colons.

Durant cette période initiale (1890-1915), l'architecture coloniale en Érythrée se caractérise par un mélange de styles historicistes[11] (néo-roman, néo-classique) et de constructions plus pragmatiques liées aux besoins militaires et administratifs. Ces édifices posent les bases de l'urbanisme qui sera largement amplifié pendant l'entre-deux-guerres, lorsque le régime fasciste décidera de faire d'Asmara une vitrine de la modernité italienne en Afrique[10].

L'entre-deux-guerres et l'expérimentation moderniste

Au cours de l'entre-deux-guerres, l'architecture coloniale en Érythrée connait une transformation radicale. Sous le régime fasciste (1922-1943)[12], l'Italie investit massivement dans ses possessions africaines afin de renforcer son image d'Empire moderne. Dans ce contexte, Asmara devient une véritable vitrine urbaine et architecturale[13]. Les autorités coloniales encouragent la construction de bâtiments publics, de lieux de loisirs et d'infrastructures civiles qui reflètent les ambitions idéologiques et esthétiques du régime[14].

La station-service Fiat Tagliero, à Asmara, de styles moderniste et futuriste.

Entre 1920 et 1940, des centaines de nouveaux édifices voient le jour, faisant d'Asmara un laboratoire architectural unique[15]. Les architectes italiens y expérimentent des styles alors en plein essor en Europe[11] : Art déco[14], rationalisme[16],[10],[11], futurisme et modernisme. Le Fiat Tagliero, station-service[17] futuriste[18] achevée en 1938[19] et souvent comparée à un avion prêt à décoller[10], incarne l'audace formelle de cette période[20]. Dans le même esprit, de grands cinémas tels que le Cinéma Impero (1937)[21], le Cinema Roma[22] et le Cinema Odeon[10] traduisent l'influence de l'Art déco et l'importance des lieux de divertissement dans la stratégie coloniale[21].

L'urbanisme suit la même logique[23] : Asmara est planifiée avec de larges avenues, des quartiers distincts pour les colons européens et pour la population locale, et des équipements modernes (hôpitaux, écoles, piscines, tribunaux)[14]. Les bâtiments administratifs, comme le Palais du Gouverneur (Gibi) et la Poste centrale, adoptent des formes solennelles qui visent à symboliser la puissance coloniale[24].

Cette phase d'expérimentation, largement documentée par les historiens de l'architecture, confère à Asmara son caractère exceptionnel. La concentration et la diversité des styles modernistes, ainsi que la relative préservation du tissu urbain, expliquent pourquoi la ville est aujourd'hui considérée comme un témoignage rare et complet de l'urbanisme colonial de l'entre-deux-guerres.

Héritage et devenir après 1941

L'occupation britannique et la période éthiopienne

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Érythrée passe sous administration militaire britannique en 1941[25]. Les nouvelles autorités n'engagent pas de programme architectural d'envergure comparable à celui des Italiens, mais elles assurent la gestion des infrastructures existantes. Asmara, déjà dotée de nombreux équipements modernes, reste le principal centre urbain de la région.

En 1952, l'Érythrée est fédérée à l'Éthiopie, avant d'être annexée en 1962[26]. Durant cette période, le patrimoine bâti d'origine coloniale est largement utilisé sans être transformé en profondeur. Les cinémas, hôtels, bâtiments administratifs et réseaux ferroviaires continuent de fonctionner, même si leur entretien se révèle inégal en raison de la crise politique et du déclenchement de la guerre d'indépendance (1961-1991)[27]. Cette absence de grands projets urbains contribue paradoxalement à la conservation du tissu colonial, car peu de nouvelles constructions viennent remplacer les édifices italiens.

De l'indépendance à la reconnaissance patrimoniale

Avec l'indépendance proclamée en 1993[28], l'Érythrée hérite d'un ensemble architectural unique en Afrique, concentré surtout dans la capitale[11]. Les autorités voient dans cet héritage à la fois un atout touristique et une composante de l'identité urbaine nationale. Toutefois, le manque de ressources économiques et les priorités liées à la reconstruction limitent les interventions de restauration.

Au tournant du XXIe siècle, des chercheurs et institutions internationales attirent l'attention sur la valeur exceptionnelle d'Asmara. Des initiatives locales et étrangères aboutissent à la préparation d'un dossier de candidature à l'UNESCO, finalement couronné de succès en 2017, lorsque le centre historique d'Asmara est inscrit sur la liste du patrimoine mondial sous le titre « Asmara : ville moderniste africaine »[27]. Cette reconnaissance souligne la valeur universelle de l'ensemble bâti colonial, considéré comme l'un des corpus modernistes les mieux conservés au monde. Elle relance en même temps des débats sur la gestion, la restauration et l'appropriation d'un patrimoine issu d'une domination coloniale[Par qui ?].

Caractéristiques architecturales

Diversités des styles

L'architecture coloniale en Érythrée se distingue par une extraordinaire variété stylistique, reflet de l'évolution de l'architecture italienne entre la fin du XIXe siècle et l'époque fasciste.

La cathédrale Notre-Dame du Rosaire mélangeant les styles néo-roman et néo-classique.

Dans les premières décennies de la colonisation, les autorités privilégient des édifices de styles historicistes[11] d'inspiration néo-romane et néo-classique, considérés comme porteurs d'une image de stabilité et d'autorité. La cathédrale Notre-Dame-du-Rosaire, construite en 1923 à Asmara, illustre cette tendance[14]. Dans les années 1920 et 1930, les lieux de loisirs, notamment les cinémas et les cafés, s'ornent de décors géométriques et de motifs stylisés des Art nouveau et Art déco[10]. Le Cinema Impero, construit en 1937, souvent cité comme l'un des chefs-d'œuvre Art déco d'Afrique, en est un exemple majeur[21]. Inspirés du mouvement moderniste européen et du rationalisme fasciste, de nombreux bâtiments présentent des volumes simples, des surfaces lisses et une organisation fonctionnelle[16]. Le Fiat Tagliero, construit en 1938[19], station-service[17] futuriste, symbolise cette recherche de modernité[11]. Enfin, bien que rare, le style futuriste trouve en Érythrée quelques applications spectaculaires, comme l'architecture en porte-à-faux et les formes aérodynamiques du Fiat Tagliero[18],[20].

Cette diversité fait d'Asmara un véritable « musée à ciel ouvert » de l'architecture italienne de l'entre-deux-guerres, transposée dans un contexte africain[Selon qui ?].

Urbanisme colonial

Une avenue nouvellement aménagée à Asmara dans les années 1930.

Outre les édifices isolés, l'urbanisme colonial joue un rôle essentiel dans la physionomie des villes érythréennes.

La capitale fait l'objet de plans d'aménagement systématiques à partir de la fin du XIXe siècle, culminant dans les années 1930 avec la mise en place d'un réseau d'avenues, de places et de quartiers fonctionnels[29]. La ville est organisée selon une logique hiérarchisée, avec un centre réservé aux institutions coloniales et aux colons européens, entouré de zones résidentielles et de quartiers « indigènes ». Comme dans d'autres colonies, l'urbanisme reflète une ségrégation raciale et sociale : zones résidentielles modernes et spacieuses pour les colons, quartiers périphériques plus denses pour la population locale. Piscines, cinémas, stades, hôpitaux, écoles et infrastructures ferroviaires sont intégrés au tissu urbain, afin de créer une capitale moderne répondant aux besoins des colons et servant de vitrine à l'Empire. Pour finir, le béton armé, très utilisé, permet des formes audacieuses, tandis que l'altitude tempérée d'Asmara réduit les contraintes climatiques[16]. Dans les villes côtières telles que Massaoua, en revanche, les constructions intègrent encore la pierre corallienne et des éléments architecturaux adaptés à la chaleur et à l'humidité[réf. nécessaire].

Ainsi, l'urbanisme colonial érythréen ne se limite pas à l'importation de modèles italiens : il combine des ambitions modernistes européennes[Selon qui ?].

Principaux édifices et ensembles

L'Érythrée conserve un ensemble remarquable d'édifices coloniaux construits entre 1890 et 1941. La capitale, Asmara, concentre la plus grande partie de ce patrimoine, mais des exemples significatifs subsistent également à Massaoua, à Keren et le long des infrastructures ferroviaires.

Asmara

La capitale érythréenne constitue le cœur du patrimoine architectural colonial italien. Elle rassemble plusieurs centaines de bâtiments modernistes, rationalistes[11] et Art déco, dont certains sont devenus emblématiques.

Nom de l'édifice Date Fonction Style architectural Image
Fiat Tagliero 1938[20],[19] Station-service[17] Futuriste, moderniste[11]
Cinema Impero 1937[21] Salle de cinéma Rationalisme
Cinema Roma 1937 Salle de cinéma Rationalisme[22]
Cinema Odeon 1937[10] Salle de cinéma Art déco[10]
Cinema Capitol Salle de cinéma
Cinema Augustus Salle de cinéma
Cathédrale Notre-Dame-du-Rosaire 1923[14] Église catholique[14] Néo-roman
Palais du Gouverneur (Gibi) 1930 Bâtiment Rationalisme, Art déco, fascisme
Poste centrale d'Asmara 1916[24] Poste
Piscine municipale (Piscina) Piscine
Théâtre d'Asmara (Teatro Asmara) Théâtre, salle de cinéma, opéra Néo-roman, néo-classique
Banque d'Érythrée Banque centrale Rationalisme, Art déco
Ministère de la Justice Ministère Rationalisme, Art déco
Ministère de l'Éducation (Casa del Fascio) Ministère Rationalisme, Art déco
Hôtel Asmara Hôtel
African pension Hôtel
Albergo Italia Hôtel
Gare 1911 Gare ferroviaire
Bar Zilli Restaurant, bar Art déco
Cathédrale Kidane Mehret 1969 Cathédrale
Banque commerciale d'Érythrée Banque commerciale
Cathédrale Enda Mariam 1938 Église orthodoxe Modernisme, rationalisme
Grande mosquée d'Asmara 1938 Mosquée Rationalisme
Musée national d'Érythrée Musée national
Palazzo Falletta 1938 Hôtel Modernisme
Alfa Romeo Station-service[17] Modernisme

Massaoua

Ville portuaire sur la mer Rouge, Massaoua conserve un patrimoine mêlant héritages ottoman, égyptien et italien. Il y a des quartiers en pierre corallienne avec des maisons traditionnelles à balcons en bois, réutilisées ou adaptées par les Italiens durant la colonisation[11]. Les autorités italiennes, pour développer le commerce maritime, y aménagent des entrepôts et des quais coloniaux portuaires modernes ainsi que des bâtiments administratifs coloniaux en pierre et en bêton[30], aujourd'hui partiellement détruits par la guerre d'indépendance et le conflit érythréo-éthiopien.

Autres villes

Salle de cinéma de style Art déco à Dekemhare.

En dehors de la capitale et de Massaoua, d'autres localités possèdent des vestiges coloniaux comme Keren qui abrite l'église catholique Saint-Antoine et divers bâtiments administratifs italiens, représentatifs de l'expansion coloniale vers l'intérieur des terres.

Le chemin de fer Asmara-Massaoua, inauguré entre 1887 et 1911, est accompagné de gares, d'ateliers et d'ouvrages d'art construits en pierre et en béton et sont toujours visibles aujourd'hui[5]. Dispersées dans la périphérie d'Asmara, des fortifications et des casernes coloniales illustrent la dimension militaire du projet colonial italien dans le pays de la corne africaine. Il y a aussi des éléments d'urbanisme colonial divers encore présents dans certaines localités comme des fontaines et des monuments[réf. souhaitée].

Conservation, patrimonialisation et débats contemporains

Bibliographie

Notes et références

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