Argot polytechnicien
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L'argot polytechnicien ou argot de l'X désigne le jargon spécifique à ceux qui vivent ou ont vécu à l'École polytechnique[a], en particulier les élèves, anciens élèves et professeurs.
L'École polytechnique est créée en 1794, mais les traditions — et l'argot associé — ne se développent vraiment qu'à compter du Second Empire[1]. L'une des premières sources écrites concernant l'argot polytechnicien est L'argot de l'X[2], ouvrage publié en 1894, dû à 2 auteurs polytechniciens : Albert Lévy[3], de la promotion 1863, et Gaston Pinet[4], de la promotion 1864.
Procédés courants
Échange des suffixes -al et -aux
Ce procédé, existant déjà en 1894, consiste à singer la règle du pluriel des mots en -al. Ainsi, un mot se terminant par le son /al/ verra sa terminaison remplacée par le son /o/, et inversement. Par exemple « plateau » devient platal, pour désigner le campus de l'École sur le plateau de Saclay à Palaiseau. Dans le même ordre d’idée, un nom se terminant par le son /-al/ et dont le pluriel est régulier verra celui-ci changé en -aux : on dit par exemple « un crotale » mais des crotaux — au lieu du pluriel régulier « crotales » — pour désigner un chef de salle à l'École polytechnique[5],[6], sans pour autant que le singulier soit changé en crotal[7]. Ce procédé est aussi utilisé au lycée militaire de Saint-Cyr[8].
Apocope
L'apocope consiste à supprimer des phonèmes en fin de mot. Ce procédé souvent utilisé en français l'est aussi dans l'argot polytechnicien. Ainsi, L'argot de l'X (1894), cite entre autres, car ils sont assez nombreux, les mots coeff, exam et labo désignant respectivement le coefficient (d’une matière au concours d’entrée ou à un examen), les examens et laboratoires de l'École. Ces mots font désormais partie du langage courant.
Aphérèse
L'aphérèse consiste à supprimer des phonèmes en début de mot. Ce procédé peu courant en français est en revanche souvent employé dans l'argot polytechnicien. Ainsi, commissaire, capitaine et cabinet ont donné respectivement missaire, pitaine et binet. Certains mots subissent à la fois une apocope et une aphérèse, comme administration qui devient strass.
Spécialisation orthographique
Au cours de l'histoire, certains mots ont connu plusieurs orthographes. La tendance est à l'ajout d'accents circonflexes (Platal devient Platâl), le remplacement du son /kɑ/ par un K (Poincaré devient point K) et l'emploi d'une orthographe alternative (jaune et rouge deviennent respectivement jône et rôuje). Ainsi, commiss (déjà abréviation de commission) s'est transformée en khomiss puis en khômiss et la caisse est désormais appelée kès.
Origine des mots
Langues étrangères
Au XIXe siècle déjà, des élèves étrangers étaient présents à l'École. C'est pourquoi l'argot polytechnicien trouve aussi sa source dans de nombreuses langues étrangères. Ainsi, schiksaler[9], tirer au sort, vient de l'allemand Schicksal, « destin ». Le polonais żubr (Bison d'Europe) a donné zoubr qui désignait un cheval en argot polytechnicien[10], probablement parce que c’est zèbre[11] qui a initialement fait cet office.
Mathématiques
École d'ingénieur, Polytechnique a pris de nombreux mots de son argot dans le langage mathématique. Ainsi, l'épée portée par les polytechniciens est appelée « tangente[12] » et nabla (du nom de l'opérateur différentiel) désigne un objet quelconque.
Militaire
L'École polytechnique a aussi la particularité d'être sous statut militaire. De cette proximité avec l'armée, résulte un échange de vocabulaire entre les argots militaires, polytechniciens et saint-cyriens. Ainsi, la « frégate » a désigné à une époque le bicorne des élèves, tandis que conscrit — personne appelée au service militaire — fait référence dans l'argot de l'X à un élève de première année[13].
Administratif
L'École polytechnique ouvre également vers les carrières des grands corps administratif de l'État français. Dans l'argot des élèves de l'École polytechnique, les « corpsards » désignent ainsi les anciens élèves qui ont choisi de devenir des hauts fonctionnaires des grands corps techniques. La « botte »[14],[b] désigne les élèves ayant le meilleur classement, susceptibles d'intégrer un corps prestigieux. Dans le même ordre d’idée, la « pantoufle[15] » caractérise « le renoncement à toute carrière de l'État, c’est-à-dire la démission » ; ainsi, on peut dire d'un haut fonctionnaire qu'il est en train de « pantoufler », lorsqu'il rejoint une entreprise privée : cette expression s'est généralisée aux fonctionnaires non-polytechniciens.
Noms propres
Certains termes utilisés proviennent des noms de personnes ayant encadré les élèves ou d'élèves eux-mêmes comme : berzé[16] pour « montre » ou « horloge », du savant Jöns Jacob Berzelius qui était venu en visite à l'École vers 1819 ; gigon[17] pour « supplément » car l'élève Gigon avait l’habitude de faire plus qu'on ne lui demandait ; ou merca[18] pour « lumière », du nom de Monsieur Mercadier, directeur des études, qui a fait installer des lampes à incandescence dans divers lieux de l'École.