Affaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon

affaire criminelle française survenue en 2016 From Wikipedia, the free encyclopedia

L'affaire dite des « policiers brûlés à Viry-Châtillon » débute le vers 15 h par l'attaque de deux voitures de police postées en observation au carrefour menant à La Grande Borne, un quartier de Viry-Châtillon (Essonne) connu pour ses nombreuses agressions. Une vingtaine de personnes s'en prennent au véhicule à coup de barres de fer et de pierres, puis jettent des cocktails Molotov en direction des agents à l'intérieur des voitures. Une policière est grièvement brûlée aux mains et aux jambes tandis que le pronostic vital d'un adjoint de sécurité, très grièvement brûlé, est engagé.

TitreAffaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon
Fait reprochéTentative de meurtre sur personnes dépositaires de l'autorité publique
PaysDrapeau de la France France
Faits en bref Titre, Fait reproché ...
Affaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon
Titre Affaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon
Fait reproché Tentative de meurtre sur personnes dépositaires de l'autorité publique
Pays Drapeau de la France France
Ville Viry-Châtillon (Essonne)
Type d'arme Cocktails Molotov
Date
Nombre de victimes 4 policiers blessés dont 2 blessés graves
Jugement
Statut Affaire jugée
Tribunal Cour d'assises de l'Essonne (1re instance)
Cour d'assises des mineurs de Paris (appel)
Date du jugement (1re instance)
(appel)
Fermer

L'attaque provoque l'émoi des policiers : ils manifestent et se constituent en association, Mobilisation des policiers en colère. Le gouvernement réagit à cette attaque.

Treize accusés sont jugés par la cour d'assises de l'Essonne à l'automne 2019. À l'issue du verdict prononcé le , huit sont condamnés à des peines allant de dix à vingt années de prison, tandis que cinq sont acquittés. Les condamnés et le parquet font chacun appel de cette décision quelques jours plus tard. Le , la Cour d'assises des mineurs de Paris acquitte huit des accusés et condamne les cinq autres à des peines allant de six à dix-huit ans d'emprisonnement.

Une information judiciaires est ouverte en 2021, contre des policiers chargés de l'enquête, soupçonnés d'avoir falsifié les procès verbaux pour fabriquer des coupables. L'un des jeunes concernés, innocenté en appel et ayant passé plus de quatre ans en prison, obtient la condamnation de l'État en 2023. En , cette enquête est au point mort.

Le contexte

Contexte propre au quartier

Une rue du quartier de la Grande Borne.

Le quartier de La Grande Borne a été créé à la fin des années soixante pour « reloger les populations précaires de la région parisienne ». Le quartier connaît une insécurité récurrente depuis quelques années. Selon Philippe Rio, maire communiste de Grigny : « force est de constater que l'insécurité s'est enkystée dans le quartier, … ; il est clair que nous sommes dans une zone de sous-droit : entre février 2014 et décembre 2015, j'ai déposé sept plaintes pour des incendies sur des bâtiments municipaux. Elles ont toutes été classées sans suite »[1]. La situation géographique du quartier le long de l'autoroute A6 en fait un lieu propice au trafic de drogue qui s'y est développé[1].

La caméra installée au carrefour de la départementale 445 et de la rue allant à La Grande Borne fait l'objet, en septembre, d'une attaque à la voiture-bélier. Depuis, elle est « encerclée de trois bornes en fonte, renforcées par trois lourds blocs de béton »[1].

Contexte général

L'usage du cocktail Molotov contre les forces de l'ordre se multiplie les mois précédant l'affaire. Le , lors d'une manifestation contre la loi El Khomri, un policier est blessé par un de ces engins[2]. Le , en marge d'une autre manifestation contre la loi El Khomri, une voiture de police est incendiée par des manifestants ; dans ce cas, les policiers (ou les adjoints de sécurité) ont le temps de sortir de la voiture[3].

Le , en banlieue lyonnaise, des policiers sont pris à partie par des émeutiers qui lancent des cocktails Molotov sans faire de blessés. Le , à Dijon, des pompiers et des policiers, qui interviennent pour éteindre un feu de voiture, sont pris à partie par des individus qui leur lancent des cailloux et un cocktail Molotov[4].

Réactions du gouvernement

Le président de la République, François Hollande, s'engage à tout faire « pour retrouver les auteurs et les traduire devant la justice pour qu'ils soient condamnés à une peine à la mesure de la gravité de leur acte »[5].

Le Premier ministre, Manuel Valls, en visite dans des commissariats de l'Essonne, déclare le « qu'il n'y avait pas de zone de non-droit. ». Par ailleurs, il insiste sur l'importance de la vidéosurveillance : « Ici, vous êtes à quelques mètres de La Grande Borne, il y avait des policiers placés pour surveiller ce carrefour où il y avait déjà eu plusieurs agressions et où il y a une caméra de surveillance particulièrement importante, c'est pour ça que, moi, je crois en la vidéosurveillance »[5].

Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, estime sur RTL, le , que les policiers ont été « confrontés à une bande de sauvageons qui ont agi avec lâcheté »[5]. Le terme « sauvageons » provoque chez les policiers un vif ressentiment. Pour eux, les personnes qui ont agressé leurs collègues ne sont pas des « sauvageons » mais des criminels[6].

Problèmes soulevés par les policiers à la suite de l'attaque

Au niveau technique

Les policiers mettent l'accent sur plusieurs points : en premier, la composition du groupe de policier envoyés au carrefour. Des policiers estiment qu'il n'est « pas normal que ces auxiliaires de police (cas de la personne la plus gravement blessé) se retrouvent en première ligne »[7] ; en second lieu, le manque de moyens face notamment à l'ultraviolence. Le syndicat Alliance réclame, par exemple, 300 personnes de plus dans l'Essonne. Ici le problème semble double : au niveau national, les effectifs ont augmenté, mais la répartition des policiers semble poser problème, comme le fait que les forces de maintien de l'ordre sont de plus en plus sollicitées. Par exemple, les CRS et les gendarmes mobiles sont très mobilisés par la crise migratoire à Calais et par la lutte contre le terrorisme et ont moins de temps pour les missions plus traditionnelles. Un policier du commissariat d'Athis-Mons déclare à l'AFP : « avant (l'attentat contre) Charlie Hebdo, on avait toujours une demi-compagnie de CRS sur l'Essonne. »[7]. En dernier lieu, le problème de qualité du matériel « valable pour le gilet tactique, le porte-menottes, les gants »[8].

Au niveau des impressions des policiers

Cette agression d'une certaine façon cristallise et avive chez les policiers un certain malaise antérieur. Il est constitué notamment par un sentiment d'abandon. Un policier déclare : « on a vraiment le sentiment d'être abandonnés, alors que l'Essonne est le département le plus difficile d'Île-de-France après la Seine-Saint-Denis »[7].

Au niveau des relations police-justice

Trois points sont à relever :

  • Les policiers se plaignent d'un certain laxisme de la justice. Pour le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas, « l'incompréhension par rapport aux décisions judiciaires (…) relève en réalité d'un manque d'information : les policiers n'ont aucun moyen de savoir ce que deviennent les personnes qu'ils interpellent. ». Aussi, il propose d'instaurer un système d'information qui permette aux policiers de connaître les suites judiciaires des affaires qu'ils traitent[9].
  • Les policiers demandent aussi le rétablissement des peines planchers pour les agressions commises à leur égard[9].
  • Le syndicat Alliance, demande quant à lui une nouvelle définition du concept de légitime défense en ce qui concerne les policiers dans l'exercice de leur métier[9].

Le ministre de la Justice s'oppose aux deux derniers points[9]. Le syndicat de la magistrature s'oppose à ce que les statistiques pénales soient transmises aux policiers et reproche à leur ministre de reprendre le « discours simpliste sur le laxisme de la justice. »[10]

Le mouvement dit des « policiers en colère »

Après l'attaque, le syndicat Alliance demande aux policiers de participer, à partir du , à une grève du zèle. Dans la nuit de lundi au mardi , la manifestation de policiers se tient à Paris près de l'hôpital Saint-Louis où est toujours hospitalisé l'adjoint de sécurité gravement brûlé, et sur les Champs-Élysées[6]. Le au soir, la manifestation se tient devant la Direction départementale de la Sécurité publique de l'Essonne, à l'occasion de la venue du directeur général de la police nationale[8].

À la suite de ces mouvements, les syndicats (UNSA Police, Alliance et Synergie) rencontrent les ministres de l'Intérieur et de la Justice le mercredi [11].

Suite judiciaire de l'affaire

Enquête

Le , le procureur de la République Éric Lallement annonce l'ouverture d'une information judiciaire pour « tentatives de meurtres sur personnes dépositaires de l'autorité publique commises en bande organisée » et « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime »[12].

Début décembre, deux adolescents (un de quinze ans et un de dix-sept ans) sont arrêtés pour avoir participé à la confection des cocktails Molotov. Le plus âgé est mis en examen « pour complicité de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique en bande organisée »[13].

Les mardi et mercredi , la police procède à onze arrestations de jeunes de 16 à 20 ans. Le vendredi , sept d'entre eux sont mis en examen pour « tentatives de meurtres sur personnes dépositaires de l'autorité publique commises en bande organisée ». L'enquête se déroule dans un « contexte difficile » d'après Éric Lallement. Pour progresser, la police a recours à des écoutes téléphoniques[14].

Procès

Le , le procès de 13 accusés, dont certains étaient mineurs durant l'attaque, débute à huis clos devant la cour d'assises des mineurs de l'Essonne[15]. Le procès est marqué par l'indifférence d'une partie des accusés notamment vis-à-vis des victimes[16]. La plupart des accusés présentent des parcours de vie marqués par la délinquance dans un environnement social très dégradé. De nombreux témoins ne se présentent pas devant la cour d'assises, peut-être par peur de représailles[17]. L'un des accusés est violemment agressé par trois de ses co‑accusés au cours de l'instruction[18]. Huit des treize accusés sont condamnés à des peines allant de 10 à 20 ans de prison, les cinq autres sont acquittés faute de preuves[18]. Le , le parquet, qui avait requis de 20 à 30 ans de prison, fait appel[19].

Procès en appel

Le procès en appel à lieu au début de l'année 2021 à la cour d'assises des mineurs de Paris. Trois des treize accusés étaient mineurs au moment des faits. L'audience, à huis clos, s'ouvre le et dure six semaines. Le verdict est rendu le  : huit acquittements (trois de plus qu'en première instance) et cinq condamnations à des peines allant de six à dix-huit ans de réclusion criminelle[20]. À cet énoncé, une bagarre éclate entre les accusés. Elle nécessite l'intervention d'une trentaine de policiers et gendarmes. Ce résultat ne satisfait pas toute la partie civile : Thibault de Montbrial, avocat de l'une des victimes, dénonce un « naufrage judiciaire ». « On sait qu'il y avait seize assaillants, on se retrouve avec cinq condamnations », dit-il. Arnaud Simonard, avocat d'un des accusés acquittés, se félicite de « la fin du cauchemar judiciaire » pour son client[20]. Le week-end du jugement, le quartier de La Grande Borne, dont sont originaires les accusés, est placé sous surveillance policière[20].

Le recours de deux des personnes condamnées est rejeté en cassation en [21].

En 2023, la cour d'appel de Paris condamne l'État à verser 185 000  à un accusé, Foued, condamné en première instance à dix-huit ans de prison avant d'être déclaré innocent en appel, et ayant dénoncé la falsification par les policiers des procès verbaux le concernant[22]. Il conteste ce jugement, estimant la somme insuffisante après plus de quatre ans passés en prison[23].

Information judiciaire concernant les policiers chargés de l'enquête

Des policiers, ayant falsifié les déclarations de plusieurs jeunes innocents, sont aujourd'hui visés par quatre plaintes et une information judiciaire ouverte en pour « faux en écriture publique », « violences et escroquerie au jugement », par des personnes dépositaires de l'autorité publique[22],[24],[25]. Selon Mediapart, sur une information du , plusieurs policiers ont été entendus à l'IGPN dont certains sous le régime de la garde à vue pour faux en écriture publique[26].

Deux plaintes, déposées avant le procès en appel, contestent les méthodes des enquêteurs et les conditions de la garde à vue en 2017 de deux accusés. L'un a été condamné à dix-huit ans de prison en appel. Deux plaintes, déposées après le résultat de l'appel, pour « faux en écritures publiques », « violences volontaires » et « escroquerie au jugement », émanent des avocats d'un accusé, finalement innocenté, et d'un autre, condamné en appel à dix-huit ans de prison, et qui s'est pourvu en cassation[24].

Conséquence législative

L'attaque des policiers à Grigny inspire, en partie, la loi du relative à la sécurité publique, qui modifie les règles relatives au refus d'obtempérer[27]. Le 4e alinéa du premier article, relatif aux règles d'usage des armes, précise que les armes peuvent être utilisées « lorsqu'ils ne peuvent immobiliser, autrement que par l'usage des armes, des véhicules, embarcations ou autres moyens de transport, dont les conducteurs n'obtempèrent pas à l'ordre d'arrêt et dont les occupants sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d'autrui ». Il peut être vu comme assez flou et encadrer de façon trop peu contraignante les règles de tirs, alors que les tirs mortels, justifiés par un refus d'obtempérer, se font plus nombreux après la rédaction de cette loi[28],[27].

Analyses

Pour le directeur du Centre de recherche sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), Christion Mouhanna : « Dans les années 1990, il y avait des ilotiers à la Grande-Borne, à pied. On les connaissait et ils réglaient des problèmes. Depuis dix ans, les policiers ont l'impression de s'être fait avoir, d'être utilisés comme des pions, avec un manque de respect et de clarté, d'être seuls avec les problèmes du terrain. Les effectifs se renforcent pour les procédures, dans les états-majors, mais pas sur la voie publique. Or, pour qui travaillent les policiers ? »[8].

Notes et références

Related Articles

Wikiwand AI