Autochtonie grecque

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Dans la Grèce antique, le concept d'autochtones (du grec ancien αὐτός / autos « soi-même », et χθών / chthon « sol » ; c'est-à-dire « peuple issu de la terre elle-même ») désigne les habitants indigènes d'un pays, compris les figures mythologiques, par opposition aux colons, et ceux de leurs descendants qui se sont tenus à l'écart de tout mélange d'entités colonisatrices.

Dans chaque cité-État grecque où existait une telle tradition, les héros autochtones (αὐτόχθων / autókhthōn) étaient considérés comme nés du sol même de leur cité (γηγενής / gegenès). Leurs descendants, par conséquent, étaient originaires de cette terre et leurs droits sur celle-ci étaient incontestables. À travers ces héros, les traditions des cités-États illustraient la transition de l'ancien monde primitif au monde civilisé. Certains d'entre eux, comme Cécrops à Athènes, fondèrent la classe civilisée, tandis que d'autres créèrent la classe politique. Parmi ces derniers figurait Érichthonios/Érechthée, dont le nom dans l'Iliade désigne tous les habitants de l'Attique[1].

Dans la mythologie, les autochtones sont les mortels nés de la terre, des rochers et des arbres. Ils sont enracinés à la terre et lui appartiennent éternellement.

γηγενής, né de la terre

Bien que γηγενής / gegenès né de la terre ») et αὐτόχθων / autókhthōn ne soient pas synonymes, le dernier peut être considéré comme un cas particulier ou une sous-catégorie du premier. « Les peuples autochtones ne sont pas seulement nés de la terre, mais y ont toujours vécu »[2], tout αὐτόχθων est, en revanche, γηγενής. Ils sont explicitement définis comme tels (Angelo Brelich 1978)[3].

Selon Vincent L. Rosivach, le terme αὐτόχθων représente une création délibérée du vocabulaire attique classique, désignant à l'origine l'habitation permanente d'un groupe dans une région sans référence à des origines chthoniennes littérales (« autochtone » signifiant non pas « né de la terre », mais « ayant la même terre »)[4],[5]. Ce n’est qu’avec le mélange progressif, par les Athéniens, des mythes de leur descendance d’Érechthée, né de la terre, avec les mythes de leur habitation permanente en Attique que le concept d’autochtonie a officiellement étendu son champ de signification pour inclure la naissance de la terre, un changement que Rosivach décrit comme un « développement particulièrement athénien »[5].

Ces mythes d’autochthonie permettent à une communauté de s'enraciner sur un territoire et de forger une identité politique en la reliant à un ancêtre commun, toujours masculin[6], en d'autres mots de qualifier leur autochtonie ; l'autochtonie est donnée par exemple aux Athéniens par héritage (Érichthonios/Érechthée« fait entrer la cité dans le temps humain de l'histoire mythique »)[7] ; ou éventuellement l'autochtonie est accordée sans médiation et se subordonne à la citoyenneté (« Tous les andres athènaioi seraient d'emblée autochtones »[7])

Le sens du mot γηγενής / gegenès, signifiant « né de la terre » est employé à juste titre , « pour désigner les hommes qui émergèrent du sol comme une moisson de blé »[8]. Cette notion d'autochtonie selon W. K. C. Guthrie (en), naît dans la religion grecque, de la dévotion particulière à la terre, Γῆ / ou Γαῖα / Gaîa, Gaïa, l'une des divinités les plus anciennes. Dans les premiers poèmes grecs, elle est invoquée avec Zeus, Ἥλιος / Hêlios, Hélios, le soleil et les Furies pour maudire celui qui a parjuré, et plus particulièrement chez Hésiode, où elle apparaît comme l'une des premières divinités et l'ancêtre de celles qui lui ont succédé[8].

Cet épithète de gegenès était appliqué aux Géants, collectivement et individuellement, créatures immenses et violentes, que la Terre enfanta à son époux Ouranos (« le Ciel »), appelées chthoniennes (de χθών / khthốn, « la terre »). On les considérait souvent simplement comme une génération d'hommes antérieure, plus grands, plus féroces et plus rustres que la génération actuelle. Hésiode raconte leur naissance, et des poètes postérieurs leur donnent cet épithète de gegenès. Une grande bataille dut être livrée contre ces races, la Gigantomachie, avant que le pouvoir de Zeus et des autres dieux ne soit assuré[8]. Pour en revenir à la définition de Brelich, les Géants ne sont pas nécessairement liés à un lieu, et ne peuvent être qualifié d'autókhthōn[3].

Cette notion de gegenès peut être appliqués aux Σπαρτοί / Spartoí, les Spartes[8], et aux Pélasges[8]. Les Corybantes phrygiens auraient été chassés de la colline comme des arbres par Rhéa, la grande mère, et étaient donc appelés δενδροφυεῖς (né de la terre)[9]. Il ressort clairement de la pièce grecque antique Prométhée enchaîné, généralement attribuée à Eschyle, que les hommes primitifs étaient censés avoir d'abord vécu comme des animaux dans des cavernes et des bois, jusqu'à ce que, grâce à l'aide des dieux et des héros, ils soient élevés au stade de la civilisation[10].

La mythologie abonde chez les Grecs, en partie grâce à leur imagination fertile, mais surtout parce qu'ils étaient toujours divisés en de nombreuses petites unités tribales ou politiques très compétitives, chacune se sentant obligée de revendiquer la suprématie et de posséder son territoire ; par conséquent, chacune avait plus de droits que les autres[8]. Chaque groupe proposait un héros ancestral différent, et si un mythe devenait particulièrement dominant et répandu, chaque groupe tentait de se l'approprier ; de sorte que le même héros semble avoir son origine dans un nombre surprenant d'endroits[8]. Pélasgos, né de la terre, était particulièrement associé à l'Arcadie, dont les habitants affirmaient qu'il était issu de leur sol. Mais, de même que les Pélasges furent considérés comme les précurseurs des Grecs en général, on le retrouve comme ancêtre autochtone d'autres communautés dans différentes parties de la Grèce[8].

La situation qui prévalait avant l'établissement de la Polis est décrite par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, son Archéologie, où l'autochtonie des Arcadiens est affirmée comme une conséquence de la pauvreté de leur territoire montagneux[11]; l'Arcadie a préservé ses habitants, ses coutumes, ses traditions et les croyances religieuses qu'elle partageait avec les Achéens d'Argos et de Mycènes, et dont elle demeura un temps la seule gardienne. Elle devint, par excellence, le sanctuaire des traditions et croyances les plus anciennes, le berceau des dieux, la patrie des peuples autochtones, et aucun peuple ne pouvait plus légitimement revendiquer ce titre d'honneur, dont les Grecs étaient si jaloux et si fiers. « Les Arcadiens », dit Pausanias, « sont encore dans le pays qu'ils ont originairement occupé. Les autres peuples sont venus d'ailleurs »[12],[13] :

« φαίνεται γὰρ ἡ νῦν Ἑλλὰς καλουμένη οὐ πάλαι βεβαίως οἰκουμένη, ἀλλὰ μεταναστάσεις τε οὖσαι τὰ πρότερα καὶ ῥᾳδίως ἕκαστοι τὴν ἑαυτῶν ἀπολείποντες βιαζόμενοι ὑπό τινων αἰεὶ πλειόνων. τῆς γὰρ ἐμπορίας οὐκ οὔσης, οὐδ' ἐπιμειγνύντες ἀδεῶς ἀλλήλοις οὔτε κατὰ γῆν οὔτε διὰ θαλάσσης, νεμόμενοί τε τὰ αὑτῶν ἕκαστοι ὅσον ἀποζῆν καὶ περιουσίαν χρημάτων οὐκ ἔχοντες οὐδὲ γῆν φυτεύοντες, ἄδηλον ὂν ὁπότε τις ἐπελθὼν καὶ ἀτειχίστων ἅμα ὄντων ἄλλος ἀφαιρήσεται, τῆς τε καθ' ἡμέραν ἀναγκαίου τροφῆς πανταχοῦ ἂν ἡγούμενοι ἐπικρατεῖν, οὐ χαλεπῶς ἀπανίσταντο, καὶ δι' αὐτὸ οὔτε μεγέθει πόλεων ἴσχυον οὔτε τῇ ἄλλῃ παρασκευῇ. μάλιστα δὲ τῆς γῆς ἡ ἀρίστη αἰεὶ τὰς μεταβολὰς τῶν οἰκητόρων εἶχεν, ἥ τε νῦν Θεσσαλία καλουμένη καὶ Βοιωτία Πελοποννήσου τε τὰ πολλὰ πλὴν Ἀρκαδίας, τῆς τε ἄλλης ὅσα ἦν κράτιστα. »

 Thucydide, La Guerre du Péloponnèse

« Le pays que l'on appelle maintenant la Grèce ne semble pas avoir été habité dès l'origine d'une manière stable ; il s'y produisit d'abord des migrations, car les habitants changeaient souvent de région, sous la pression d'arrivants sans cesse plus nombreux. Le commerce n'existait pas ; les relations entre les peuples n'étaient sûres, ni sur terre ni sur mer ; les habitants ne tiraient chacun de leur terre que de quoi ne pas mourir de faim ; ils n'amassaient pas de richesses et ne faisaient pas de plantations, car, faute de villes fortifiées, on ne savait pas si un envahisseur ne surviendrait pas et ne s'emparerait pas de tous les biens. Dans ces conditions, les gens pensaient qu'ils trouveraient n'importe où leur nourriture quotidienne, ne faisaient pas de difficultés pour émigrer et ne cherchaient pas à acquérir la suprématie ni par des villes puissantes ni par quelque autre moyen. C'étaient surtout les meilleures terres qui avaient le plus à souffrir des changements de population : la région qu'on appelle maintenant la Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, à l'exception de l'Arcadie, bref en général les régions les plus favorisées. »

 Voilquin, La Guerre du Péloponnèse

il y a très longtemps

L'ancienneté, ou ancestralité, donnait de l'autorité à l'autochtonie. Le titre de « plus ancien des peuples grecs » était convoité par toutes les communautés grecques, aussi querelleuses fussent-elles[8]. La préséance arcadienne notamment est exprimée par le terme « proselênoi », présent chez Hippys de Rhégion (el), qui exprime que les Aracadiens seraient apparu avant que la lune n'apparaisse [14] [15]. Séléné, la Lune, fille du Titan Hypérion et de Théia, appartient à la même génération divine que Zeus et ses frères et sœurs. À l'époque de la naissance de Séléné, « la terre était déjà occupée par les Pélasges, descendants de Pélasgos, le premier homme né de la Terre » [15]. Incidemment, les Pélasges auraient donc pu assister à la naissance de la première génération de dieux olympiens (Zeus, Poséidon, Héra et Déméter), la suivante (Athéna et Hermès), ainsi qu'à celle d'Asclépios et de Pan[16].

Lorsque les Athéniens revendiquaient le droit exclusif d'être les natifs d'Athènes, ils croyaient, de même, être le peuple le plus ancien, et que leur ancêtre le plus lointain était l'ancêtre de toute l'humanité. Dans le dialogue de Platon sur Ménexène, Socrate prononce un discours à la gloire d'Athènes qui, de son propre aveu, n'est rien d'autre qu'un recueil de lieux communs de l'époque[8] :

« Souvenons-nous aussi que lorsque la terre entière n’enfantait que des animaux sauvages, carnivores ou herbivores, notre contrée demeura pure de pareille production, et ne donna point naissance à des animaux farouches : de tous les animaux, elle ne choisit et n’engendra que l’homme, qui, par son intelligence, domine sur les autres êtres, et seul connaît la justice et les dieux »

 Platon, Ménexène ; trad. Cousin

aussi après le déluge

Le récit de l'origine ultime de l'humanité, qui la décrit généralement comme émergeant, d'une manière ou d'une autre, de la terre pourrait rentrer en conflit avec les idées d'éternel recommencement de la civilisation, la palingénésie et le temps cyclique des Grecs ; il n'en est rien. Deucalion, un autre descendant supposé de toute la génération actuelle, avec sa sœur Pyrrha, sont les seuls survivants d'un Déluge décidé par Zeus. Lorsque les eaux se retirèrent et que Deucalion et Pyrrha prièrent les dieux de leur donner des compagnons, ils reçurent l'ordre de Zeus par l'intermédiaire d'Hermès ou de Thémis, de jeter des pierres derrière eux. Ces pierres se transformèrent en hommes et en femmes , Ovide raconte que c'étaient « les ossements de leur mère » qu'ils jetèrent, et que leur mère était la terre, et les ossements de son corps, les pierres[8].

Spartoi

Destiné à fonder la ville de Thèbes, Cadmos découvrit l'emplacement en suivant une vache que les dieux lui avaient envoyée pour le guider. Avant de pouvoir puiser de l'eau à la source voisine, il dut tuer le terrible dragon qui la gardait et, suivant le conseil d'Athéna, sema ses dents dans le sol, d'où surgirent des hommes en arme, porteurs de boucliers. Euripide relate l'histoire en détail, et Ovide décrit avec une précision presque grotesque l'apparition de cette étrange moisson[8],[17] :

« 

Ecce uiri fautrix superas delapsa per auras
Pallas adest motaeque iubet supponere terrae
uipereos dentes, populi incrementa futuri.
Paret et, ut presso sulcum patefecit aratro,
spargit humi iussos, mortalia semina, dentes.
Inde (fide maius) glaebae coepere moueri,
primaque de sulcis acies adparuit hastae,
tegmina mox capitum picto nutantia cono,
mox umeri pectusque onerataque bracchia telis
existunt crescitque seges clipeata uirorum.

 »

 Ovide, Les Métamorphoses. Livre III

« 

Mais bientôt, descendue des régions célestes, sa protectrice,
Pallas, se présente et lui ordonne de remuer la terre
et d'y déposer les dents du dragon, germes d'un peuple futur.
Il obéit et, dès que, poussant une charrue, il eut tracé un sillon,
selon l'ordre reçu, il sema sur le sol ces dents, graines de mortels.
Alors, chose incroyable, les mottes de terre se mirent à bouger,
et, hors des sillons, une première pointe de lance apparut.
Bientôt émergent des têtes casquées agitant un panache coloré,
bientôt s'élèvent des épaules et des torses et des bras chargés d'armes :
on voit surgir et croître une moisson d'hommes avec des boucliers.

 »

 A.-M. Boxus et J. Poucet, -

Suit une bataille en désordre dans laquelle survivent quatre d'entre eux, dont les noms témoignent de leurs origines :Échion (en grec ancien Ἐχίων / Ekhίôn, « homme-serpent ») ; Oudaïos (en grec ancien Οὐδαῖος / Oudaĩos, « homme de la terre ») ; Chthonios (en grec ancien Χθονίος / Khthoníos, « homme du sol ») ; Péloros (en grec ancien Πέλωρος / Pélôros, « monstre »)[8]. « Les serpents étant étroitement liés à la terre dans le culte, et les héros nés de la terre identifiés aux serpents, ces quatre noms convergent ». Le serpent dont les dents ont donné naissance aux guerriers est lui-même qualifié d'« homme de la terre » par Euripide. Ces quatre hommes, avec leur compagnon de survie Hypérénor (« l’Impérieux »), devinrent les ancêtres des Thébains, qui furent par conséquent connus sous le nom de Spartes, « les hommes semés »[8].

Pélasges

Les Grecs croyaient que les premiers habitants de leur pays s'appelaient Pélasges, descendants d'un ancêtre commun nommé Pélasgos. Les Arcadiens, en particulier, se réclamaient de lui[8]. L'ensemble mythique consacré aux Arcadiens ne fait aucune référence aux autres Grecs, bien que l'on retrouve des traces du mythe de la charte des Arcadiens chez Hésiode[14]. La raison de cette absence est obscure[14]. Dans la mythologie, les Arcadiens constituaient un terme de peuple véritablement distinct, et la meilleure source à ce sujet reste Pausanias qui retrace l'intégralité du mythe[14]. Selon Pausanias, les traditions arcadiennes affirmaient que Pélasgos, ancêtre éponyme des Pélasges, fut le premier être humain à occuper la Terre ; Pausanias cite un passage du poète épique archaïque Asios de Samos[18],[14], « La terre noire l'a engendré, afin que la race des mortels existe »[8]. Mais les premières mentions de Pélagos sont à attribuées à Hésiode, dans un fragment obscur conservé chez Strabon[5]. Selon une autre version, il était roi d'Argos et avait un père humain, mais ce dernier portait un nom transparent, Paléichthon (en), dont les deux composantes signifient « il y a longtemps » « terre ». Sans surprise, Eschyle lui attribue aussi l'épithète de gegenès[8].

Les Pélasges apparaissent diversement comme grecs, semi-grecs, non-grecs et pré-grecs [19]. La fluidité de la définition des Pélasges et l'absence de perspectives émiques, ou internes, sur l'identité pélasgienne « les relèguent finalement au domaine du mythe » ; les Pélasges apparaissent constamment comme un « troisième élément » bienveillant qui a fait le lien entre le monde grec et le monde barbare[20].

Dans la Grèce antique, la pratique consistant à qualifier de « nés de la terre » les héros légendaires et les hommes de lignée ancienne renforçait considérablement la doctrine de l'autochtonie.

Héros autochtones

On trouve mention d'autochtones dans la mythologie des régions suivantes :

Les tribus dans l'historiographie

Le mythe ancien de l'autochtonie en historiographie est la croyance de l'historien, ou de la tribu elle-même, qu'ils étaient indigènes, les premiers humains à habiter leur terre possédée. Le terme apparaît pour la première fois dans des passages ethnographiques du Ve siècle avant notre ère[21].

Chez Hérodote, sept tribus (ἔθνεα / ethnea) habitent le Péloponnèse. Deux d'entre elles sont autochtones et sont aujourd'hui établies sur les terres qu'elles occupaient autrefois : les Arcadiens et les Cynuriens (Livre VIII, 73[22])… Quatre nations, et pas davantage à notre connaissance, habitent la Libye : les Libyens au nord et les Éthiopiens au sud. Les Phéniciens et les Grecs s'y sont installés plus tard (épêludes)[23]… Bien plus tard, les Cariens furent chassés des îles par les Doriens et les Ioniens et gagnèrent ainsi le continent. Telle est la version crétoise de l'histoire des Cariens ; mais les Cariens eux-mêmes la contestent, se considérant comme des habitants autochtones du continent et affirmant avoir toujours porté le nom qu'ils portent encore… Je pense que les Cauniens (en Carie ) sont autochtones, mais ils prétendent venir de Crète. Les Budini , contrairement aux Géloniens , sont autochtones en Scythie[24].

Chez Thucydide :

« Après eux, les Sicaniens paraissent y avoir fait les premiers des établissemens, et même, à les en croire, ils sont plus anciens, puisqu’ils se disent autochtones ; mais on découvre que c’était en effet des Ibères, qui furent chassés par les Lygiens des bords du fleuve Sicanus, dans l’Ibérie »

 Thucydide, Histoire De La Guerre Du Péloponnèse. Livre Sixième. Trad Levesque - Gail.

Dans un fragment d’Hellanicos, l’auteur déclare que « les Athéniens , les Arcadiens, les Éginétiens et les Thébains sont autochtones ». Strabon , développant le passage ethnographique homérique sur la Crète, décrit les Cydoniens et les Étéocrétois comme autochtones.

Concept d'autochtonie athénienne

Aux Ve et IVe siècles av. J.-C., à l'époque de l'Empire athénien, les Athéniens affirmaient avec fierté être un peuple autochtone n'ayant jamais quitté son lieu de résidence. Selon Thucydide, l'Attique, où se situe Athènes, avait connu peu de migrations en raison de la pauvreté de son sol. Ils personnifiaient leur autochtonie sous les traits d'Érechthée ou de Cécrops Ier et portaient τέττιξ / tettiks d'or, ou ornements en forme de cigale dans les cheveux, symbolisant leur croyance que, comme les cigales, les Athéniens étaient nés de la terre et avaient donc toujours vécu en Attique[25],[26]. Cela constituait également un lien supplémentaire entre Athéna et Athènes, car on croyait qu'Érechthée avait été élevé par Athéna[27].

Indépendamment de l'idéologie politique de l'autochtonisme, ce concept d'autochtonie athénienne a été lié à l'essor de la démocratie athénienne. Contrairement au régime précédent des tyrans et des oligarques, et à leurs hiérarchies de pouvoir rigides, l'autochtonie était présentée comme un argument en faveur de la démocratie et de l'égalitarisme. Tous les Athéniens étaient considérés comme des frères et sœurs et méritaient donc un accès égal au pouvoir politique[28].

L'autochtonie des Athéniens était un thème récurrent sur les vases, dans la rhétorique politique et sur la scène tragique. Dans l'oraison épidictique du Panégyrique (la), Isocrate adressa le passage suivant à ses compatriotes :

« Ταύτην γὰρ οἰκοῦμεν οὐχ ἑτέρους ἐκϐαλόντες οὐδ' ἐρήμην καταλαϐόντες οὐδ' ἐκ πολλῶν ἐθνῶν μιγάδες συλλεγέντες, ἀλλ' οὕτω καλῶς καὶ γνησίως γεγόναμεν ὥστ' ἐξ ἧσπερ ἔφυμεν, ταύτην ἔχοντες ἅπαντα τὸν χρόνον διατελοῦμεν, αὐτόχθονες ὄντες καὶ τῶν ὀνομάτων τοῖς αὐτοῖς οἷσπερ τοὺς οἰκειοτάτους τὴν πόλιν ἔχοντες προσειπεῖν. »

 Isocrate, Panégyrique d’Athènes

« La terre que nous habitons n’était pas une terre déserte dont nous nous soyons emparés, ni occupée par d’autres peuples que nous ayons chassés pour prendre leur place; nous ne sommes pas un mélange de nations diverses: nous avons une origine et plus noble et plus pure. Nés du sol même sur lequel nous avons toujours vécu, nous sommes les seuls parmi les Grecs qui donnions à notre contrée les noms par lesquels on désigne les objets les plus chers; qui puissions à la fois l’appeler du doux nom de patrie, de mère, de nourrice »

 trad. par Dareste, Panégyrique d’Athènes

L'autochtonie athénienne est également liée à l'idéologie politique nationaliste des Ve et IVe siècles av. J.-C.. Elle justifie la grandeur d'Athènes et sa conquête des autres cités-États[29]. Dans Ménexène, Platon fait expliquer par Socrate la haine des Athéniens envers les barbares.

« ... cette haine innée des barbares, est enracinée et inaltérable parmi nous, parce que nous sommes d’une origine purement grecque et sans mélange avec les barbares. Chez nous, point de Pélops, de Cadmus, d’Egyptus et de Danaüs, ni tant d’autres, véritables barbares d’origine, Grecs seulement par la loi. Le pur sang grec coule dans nos veines sans aucun mélange de sang barbare ; de là dans les entrailles même de la république la haine incorruptible de tout ce qui est étranger. »

 Platon, Ménexène ; trad. Cousin

Il est difficile ou peu probable que les idées ci-dessus appartiennent à Platon lui-même, puisque Ménexène, la seule œuvre platonicienne non philosophique, a été considérée comme une parodie, un discours funéraire patriotique parodique de Périclès ou d'Aspasie[30],[31], mais en tout cas elle fournit une image de l'idéologie athénienne de cette époque.

D’autre part, Hérodote donne le passage suivant sur la généalogie attique, qui fait référence à des origines migratoires par opposition au mythe de l’autochtonie :

« Les Athéniens, du temps où les Pélasges régnaient sur ce qu'on appelle aujourd'hui la Grèce, étaient appelés Pélasges et portaient le nom de Cranaens . Sous le règne de Cécrops , ils furent nommés Cécropides, puis, à l'avènement d'Érechthée, ils changèrent de nom et devinrent Athéniens. Enfin, lorsque Ion , fils de Xuthus, commandait l'armée athénienne, ils furent appelés Ioniens en son honneur. »

Postérité

Les premiers propagateurs de ces mythes raisonnaient rarement en termes universels, une tendance qui s'est intensifiée avec le développement de la civilisation et de la pensée rationnelle ; l'idée que toute l'humanité puisse avoir une origine terrestre se retrouve le plus souvent chez Platon et Aristote[8]. Mais il n'existe pas d'évolution cohérente de ces idées[8]. Au milieu de tous les récits locaux contradictoires de l'autochtonie grecque, la croyance que la vie humaine n'a pas commencé en Grèce, mais en Égypte, s'est répandue très tôt, notamment chez Hérodote qui aborde ce sujet avec beaucoup de sérieux ; et Aristote parle des Égyptiens, « que nous considérons comme les plus anciens des hommes »[8].

On imagine aisément quelle force et quel courage les images de l'autochtonie grecque conféra aux Athéniens lorsqu’ils affrontèrent seuls les envahisseurs perses. Plus tard, des auteurs grecs plus sceptiques n'hésitèrent pas à les ridiculiser. Lucien, au IIe siècle, se moqua des Athéniens qui qualifiaient Érichthonios d'enfant de la Terre et supposaient que les premiers hommes avaient surgi du sol de l'Attique comme des légumes. La Grèce de Lucien, vivait alors déjà de son passé comme terrain de jeu pour les touristes venus de tout l'Empire romain[8].

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

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