Aït Mejjat
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Imjad
| Régions d’origine | Origine saharienne (Sanhadja, Lamtuna) ; implantation ancienne dans l’Anti-Atlas (plateau de Tizelmi), puis Moyen Atlas oriental |
|---|---|
| Langues | tachelhit ; tamazight ; arabe marocain |
| Religions | Islam sunnite (rite malékite), tradition soufie |
| Ethnies liées | Sanhadja ; Lamtuna ; Guezula ; Aït Idrassen |
Les Aït Mejjat – appelés Imjad en tachelhit – constituent une tribu d’origine sanhadjienne dont l’histoire s’inscrit dans les grandes dynamiques tribales du Maroc médiéval.
Certaines études ethnographiques, et certains témoignages issus de la tribu, évoquent une origine saharienne ancienne, situant leur premier foyer vers la Seguia El Hamra, et les rattachent alors à des Lemtouna ainsi qu’aux formations tribales sanhadjiennes du Sahara occidental. Leur migration vers l’Anti-Atlas aurait eu lieu au VIIe siècle.
À une époque antérieure aux Almoravides, les Mejjat sont attestés dans l’Anti-Atlas, sur le plateau de Tizelmi, où ils apparaissent intégrés au paysage tribal des Guezoula (Igizulen), autre branche sanhadjienne dominante dans la région. Les sources médiévales les mentionnent alors comme « Mejjat de Tizelmi », signe d’un enracinement durable dans cet espace.
À partir du XIVe siècle, une partie du groupe migre vers le Moyen Atlas oriental (haute Moulouya), où les Mejjat s’intègrent à la fédération des Aït Idrassen. Leur rôle politique atteint son apogée au XVIIe siècle avec l’émergence de la zaouïa de Dila, fondée par des membres de la tribu, qui constitua un véritable État religieux et politique avant sa défaite face à la dynastie alaouite en 1668.
Origines sahariennes et filiation lamtounienne
Plusieurs traditions internes et enquêtes ethnographiques attribuent aux Mejjat une origine saharienne ancienne, antérieure à leur implantation attestée dans l’Anti-Atlas. Ces traditions situent leur premier territoire dans les confins atlantiques sahariens, dans la région de la Saguia el-Hamra, zone historiquement associée aux grandes tribus Sanhadja du désert[1].
Dans ces récits, les Mejjat sont explicitement rattachés au vaste ensemble des Lemtouna, branche saharienne des Sanhadja qui joua un rôle déterminant dans la formation du mouvement almoravide au XIe siècle. Cette mémoire d’ascendance lamtounienne est également cohérente avec certaines filiations mentionnées plus tard dans l’histoire dilaïte, où des membres éminents de la famille dirigeante portent les nisba « al-Lamtuni » ou « al-Murabiti », désignations traditionnellement associées à l’héritage almoravide.
La migration vers le plateau de Tizelmi peut être située, selon les recoupements traditionnels et la chronologie almoravide, au VIIe. Cette installation marque le début d’un enracinement durable dans l’Anti-Atlas.
Intégration au bloc guezoula
À partir du haut Moyen Âge, les Mejjat apparaissent solidement implantés dans l’Anti-Atlas central, où les sources écrites les désignent comme un rameau de la grande tribu des Guezula (Igizulen), confédération sanhadja du sud-ouest marocain[2]. Des auteurs coloniaux puis contemporains parlent explicitement des « Mejjat Guezula », confirmant leur intégration durable au bloc guezoula.
Cette intégration n’exclut pas une origine lamtounienne plus ancienne : elle reflète plutôt les recompositions tribales propres aux sociétés sanhadja médiévales, où alliances, migrations et affiliations pouvaient évoluer au fil des siècles.
L’histoire ancienne des Mejjat se confond ainsi, jusqu’au bas Moyen Âge, avec celle des Guezula sanhadja du Souss et de l’Anti-Atlas. Ce n’est qu’à partir de la fragmentation progressive de la grande tribu guezoula que le nom Mejjat/Imjad apparaît de manière plus distincte dans les sources[2].
Amensag et la destruction de Tamdoult
Un ensemble de traditions orales du Sous mentionne un homme nommé Mohammed u ‘Ali Amensag, chef des Imjad à une période avant les Almoravides.
La plus célèbre de ces traditions est celle de la destruction de la cité caravanière de Tamdoult, rapportée au début du XXe siècle siècle par le colonel Justinard et par le lieutenant Lumale[3].
Tamdoult était une cité prospère du sud de l’Anti-Atlas, au sud-est de l’actuelle Tiznit. Les géographes médiévaux la décrivent comme une ville florissante, dotée d’un bazar actif, de bains publics et proche d’importantes mines d’argent, située sur l’une des grandes routes reliant le Draâ, Sijilmassa et les pistes sahariennes vers Aoudaghost[4]. De nombreuses familles du Sous revendiquent encore aujourd’hui une origine ancestrale à Tamdoult ou à la palmeraie voisine d’Akka[3].
Selon la version recueillie par Justinard, « la ville de Tamdoult, dit-on, fut détruite, à cause de l’orgueil de ses habitants, par Mohammed u Ali Amensag, chef des Mejjat Guezula, avant le temps des Lemtouna, c’est-à-dire avant les Almoravides »[3]. La présence des Mejjat/Imjad, dans la région à une période antérieure aux Almoravides (environ Xe siècle) est ainsi explicitement attestée.
Une version détaillée de cet épisode a été recueillie en français dans la région d’Tata et d’Aït Baâmrane : Un certain 'Abd el-Ouahad ben Ali ben Aïsa, riche notable de Tamdoult, est le père de sept (ou huit) filles, et méprisé par les habitants parce qu’il n’a pas de fils[5]. Chaque jour, sa plus jeune fille apporte le repas à son père, mais des jeunes gens de la ville la harcèlent et lui arrachent la nourriture à plusieurs reprises. La dernière fois, la fillette réussit à cacher le pain dans une corbeille de céréales et à rejoindre son père, à qui elle raconta l’injustice subie par ses sœurs. Furieux, Abd el-Ouahad jure de « faire fondre la ruine » sur Tamdoult et pour cela, se rendit auprès du cheikh Mohammed u Ali Amensag L’Afrani (d’Ifrane (de l’Anti-Atlas)), chef des Mejjat de Tizelmi à la réputation de caïd redoutable, pour solliciter son aide[6].
Séduit par la promesse de riches butins, Amensag accepte de châtier la cité. Il ordonne de ferrer les chevaux « à l’envers » pour tromper les habitants sur la direction de son armée, fixe un rendez-vous pour l’année suivante, au moment d’une grande fête, et demande au notable de marquer sa maison d’un signe distinctif afin qu’elle soit épargnée. Lorsque le jour convenu arrive, la fille cadette prévient son père qu’elle sentait « l’odeur des mors de chevaux » approcher ; la famille trace alors une marque blanche sur la maison. À la tombée de la nuit, Mohammed u Ali Amensag et ses guerriers Mejjat attaquent par surprise : Tamdoult est prise d’assaut, ses habitants sont massacrés et la ville est réduite à l’état de ruines, « désormais peuplée seulement de chacals » selon le récit populaire[7]. Dans la mémoire locale, on affirme encore que, certaines nuits, des cris et des chants se font entendre depuis les ruines, rappelant les fêtes d’autrefois[8].
Une étude plus récente consacrée à la langue et à la tradition orale du Sous par Ahmed Aourir (Université de Séville, 2017) reprend ce même cycle narratif à partir d’un corpus de poésies en tachelhit recueillies dans la région de Tata et d’Aït Baâmrane[9]. Du point de vue des versions orales qu’il analyse, « la seule cause de l’écroulement et de la décadence » de Tamdoult est l’attaque d’une armée conduite par Mohamed u ‘Ali Amensag, décrit comme le chef d’une tribu appelée « mejjat de Tizelmi »[9]. Aourir reproduit de longs passages en vers tachelhit, où la benjamine du notable raconte d’abord le harcèlement qu’elle subit, puis annonce à son père, l’année suivante, l’arrivée imminente de l’armée d’Amensag, permettant ainsi à la famille d’échapper au massacre[9]. Dans la mémoire recueillie par l’auteur, certains habitants continuent pourtant de rendre la jeune fille responsable de la disparition de la ville, ce que reflète un proverbe en tachelhit citant « la femme qui fit tomber Tamdoult » (Tamghart aytlan Tamdult)[9].
L’historien du Sous Mokhtar Soussi identifie pour sa part Mohammed u’ Ali Amensag comme un chef Mejjat, qu’il dépeint dans une épopée en arabe consacrée à la chute de Tamdoult comme un grand chef tyrannique et rusé, responsable de la destruction de la cité[10].
Le nom même d’« Amensag » est un surnom honorifique et symbolique (« celui qui rase, qui tranche, qui détruit » en tachelhit), forgé a posteriori pour ce chef des Imjad en référence à la destruction de la cité plutôt qu’un simple nom de famille[11].
Des Sanhadja sahariens à l’intégration guezoula, puis au Moyen Atlas
Après la période almoravide, qui voit l’ascension politique des tribus sanhadja du Sahara occidental — notamment les Lemtouna — l’équilibre tribal du sud marocain connaît d’importantes recompositions. L’affirmation du pouvoir almohade au XIIe siècle, puis la réorganisation des leff-s et alliances régionales dans le Souss et l’Anti-Atlas, entraînent des déplacements et fragmentations internes parmi les groupes sanhadja[12].
Les Mejjat, attestés dans l’Anti-Atlas comme rameau des Guezula, apparaissent alors comme un groupe déjà intégré au bloc igizulen, bien que certaines traditions internes rappellent une ascendance saharienne plus ancienne, associée aux Lemtouna. Cette double appartenance — mémoire lamtounienne et insertion guezoula — reflète les dynamiques tribales évolutives propres aux sociétés sanhadja médiévales.
À une date difficile à établir avec précision — généralement située entre le XIIe et le XIIIe siècle — une partie des Mejjat quitte l’Anti-Atlas pour s’installer dans le Moyen Atlas oriental. Les sources modernes les rattachent alors à la confédération des Aït Idrassen, ensemble tribal amazigh implanté dans la haute vallée de la Moulouya, entre les actuelles régions de Boulemane, Midelt et l’est de Khénifra[13].
Cette installation marque une nouvelle phase de leur histoire : les Mejjat y apparaissent comme une tribu sanhadja distincte, héritière du vieux fond saharien et guezoula, désormais individualisée dans le paysage tribal du Moyen Atlas. Devenue une tribu montagnarde sédentarisée du Moyen Atlas, elle occupe un carrefour stratégique :
- contrôle de pâturages d’altitude et de routes de transhumance ;
- position sur les axes reliant le Tafilalet et le Sahara aux plaines du Saïs et du Gharb ;
- proximité de centres d’érudition religieuse et de zaouïas montagnardes[13].
Sous la dynastie saadienne (XVIe siècle–début XVIIe siècle), les chroniques et travaux modernes mentionnent les Mejjat comme une tribu aguerrie et structurée. Sous le règne du sultan Ahmed al-Mansour, ils auraient été en mesure de fournir « 500 selles et 1 500 hommes » à l’armée royale, illustrant leur importance militaire et démographique[14].
À la fin du XIVe siècle, sous l’impulsion du cheikh ‘Umar al-Mejjati, chef sanhadjien des Aït Mejjat, la tribu quitte le haut bassin de la Moulouya pour s’installer sur le piémont occidental du Moyen Atlas, dans la région de l’actuelle province de Khénifra (pays d’Aït Ishaq / Dila). Cette installation dans le pays zayane et ses confins prépare la grande phase suivante de leur histoire : la fondation de la zaouïa de Dila[15].
Apogée au XVIIe siècle : la zaouïa de Dila
La zaouïa de Dila est fondée vers 1566 par Sidi Abou Bakr ibn Mohammed al-Mejjati al-Sanhaji (1536-1612), cheikh de la tribu amazighe des Mejjat/Imjad, et descendant de ‘Umar al-Mejjati. Disciple de Sidi Mohammed al-Jazouli, fondateur de la branche jazoulie de la confrérie soufie shâdhilie, Abou Bakr établit d’abord la communauté près des qsour de Maa‘mâr, à quelques kilomètres au sud d’Aït Ishaq (Moyen Atlas). Autour de la première mosquée et du centre d’enseignement coranique se développe rapidement un village (habitations, marché, structures d’accueil).
Dans un premier temps, la zaouïa de Dila remplit les fonctions classiques d’un centre soufi : enseignement religieux, œuvres de charité, hospitalité pour les voyageurs, intercession et médiation entre tribus. Elle s’inscrit dans la voie jazoulie, considérée comme un renouveau de la shâdhiliyya. La famille fondatrice, d’origine mejjat, possède d’importants domaines agropastoraux et des troupeaux dans la haute Moulouya et le Tadla ; cette aisance permet une politique de charité exceptionnelle : pendant près d’un siècle, la zaouïa nourrit quotidiennement pauvres, étudiants et visiteurs, fait souvent présenté comme sans précédent au Maroc[14].
Grâce à ce prestige spirituel, aux alliances tissées avec les tribus voisines et à son rôle d’arbitre des conflits de transhumance, la zaouïa de Dila gagne une clientèle large dans la confédération des Aït Idrassen (Mejjat, Aït Ndir, Aït Sadden, Aït Ayache, Aït Yommor, Aït Wallal, Aït Wafella, Imelwan, etc.). Le pouvoir saadien, notamment sous Ahmed al-Mansour, appuie d’abord ce foyer shâdhili-jazouli, qui reste loyal au Makhzen.
Après la mort d’Ahmed al-Mansour en 1603, le Maroc entre dans une phase de morcellement politique, de crises économiques et de guerres civiles. L’historien Ibn Qassim as-Sayyali a-Tadili compare les nombreuses principautés apparues alors à celles nées après la chute des Omeyyades d’Andalousie (émirats zirides et hafsides en Ifrîqiya, dynasties mamloukes d’Égypte et d’Irak, etc.). Parmi ces pouvoirs régionaux figure la puissante principauté dilaïte.
À partir de 1638, sous la direction de Sidi Mohammed al-Hajj ad-Dilâ’î – petit-fils du fondateur et troisième cheikh de la confrérie –, la zaouïa franchit un cap décisif. Né vers 1580 dans la communauté même, formé dans un milieu savant et ayant effectué le pèlerinage à La Mecque en compagnie de son père Sidi Mohammed ibn Abou Bakr, Mohammed al-Hajj hérite de la direction de Dila à la mort de ce dernier en 1637. Il conserve d’abord l’allégeance formelle au sultan saadien al-Walid ibn Zidane (r. 1631-1636), mais refuse ensuite de reconnaître son successeur Mohammed Cheikh es-Saghir, ce qui ouvre la voie à l’affrontement.
Le a lieu la bataille de Bou Aqbâ, dans la région de Tella, près de l’oued el-Abid : les troupes dilaïtes infligent une lourde défaite à l’armée saadienne, forçant le sultan à composer et à céder des territoires à la zaouïa. Dans le même mouvement, Mohammed al-Hajj fonde une « nouvelle Dila » fortifiée sur la plaine d’Azghar, à Aït Ishaq, à une douzaine de kilomètres au sud du site originel : murailles, mosquées et bâtiments à usage de palais manifestent l’ambition d’un centre politico-religieux durable.
Sur le plan intellectuel, la zaouïa connaît alors un éclat particulier. Une grande bibliothèque y est constituée ; certains auteurs la comparent à celle du calife omeyyade al-Hakam II à Cordoue. De nombreux savants y enseignent ou y séjournent, tels que le théologien et homme de lettres Hassan al-Youssi (qui y passe près de vingt ans), le juriste Ahmed ibn Yaqoub al-Wullali ou encore l’érudit Ahmed ibn Mohammed al-Maqarrî al-Tilimsânî.
Parallèlement, le pouvoir dilaïte se transforme en véritable État théocratique adossé au réseau tribal sanhadja. Dans les années 1640, les armées des Mejjat et de leurs alliés s’emparent de Meknès (vers 1640), entrent à Fès, étendent leur autorité sur le Gharb, le couloir de Taza jusqu’à la Moulouya, ainsi que sur une partie du nord-ouest atlantique (jusqu’aux environs de Safi selon certains chroniqueurs)[14]. Le chef guerrier Sidi al-‘Ayachi, principal rival dans le nord, est éliminé vers 1641, ce qui consacre l’hégémonie dilaïte sur une large zone.
Les villes du Bouregreg (Salé, la « République des Andalous ») se placent également sous la protection de Dila : les anciens Morisques sollicitent l’aide de Mohammed al-Hajj contre les accusations de collusion avec l’Espagne formulées par leurs adversaires. Tout en conservant leurs institutions propres, ces villes reconnaissent la tutelle des Dilaïtes jusque vers 1661. L’historien Michael Peyron note qu’« pendant près de deux décennies, par l’entremise des Morisques, Dila capta à son profit le commerce lucratif de cette importante ville côtière ». Cette maîtrise partielle de la façade atlantique renforce les ressources financières de l’État dilaïte.
Au sud-est, des accords de frontière sont conclus avec les chérifs alaouites en ascension au Tafilalet : après des combats aux abords de Sijilmassa, un traité fixe la limite d’influence entre les deux puissances en réservant aux Dilaïtes tout le territoire situé à l’ouest du djebel al-Hayachi, avec la garde de plusieurs places fortes stratégiques[14].
En 1659, après l’assassinat à Marrakech du dernier sultan saadien Ahmad al-‘Abbas, le vide dynastique pousse Mohammed al-Hajj à franchir un pas supplémentaire : il se fait proclamer sultan à Fès. Durant quelques années (1659-1663), l’État dilaïte – émanation de la zaouïa fondée par les Mejjat/Imjad – administre ainsi une grande partie du Maroc central et septentrional. Plusieurs auteurs y voient une sorte de « restauration sanhadjienne », cinq siècles après l’épopée almoravide à laquelle les ancêtres guezula des Mejjat avaient déjà pris part[14].
Conflit avec les Alaouites et dispersion de la tribu
La montée en puissance des Dilaïtes coïncide avec l’ascension d’une nouvelle dynastie : les Alaouites du Tafilalet. À partir de 1664, Moulay Rachid ibn Cherif unifie les tribus filaliennes, élimine ses rivaux locaux et entreprend la conquête du Maroc. Il s’empare de Fès en 1666 et s’y fait reconnaître comme sultan, dans un contexte où l’influence de Dila est déjà en reflux[14]. Salé s’est soulevée dès 1660 contre le gouverneur dilaïte, tandis qu’un coup de force mené par le caïd al-Doraïdi à Fès (1662) chasse les hommes de Mohammed al-Hajj, qui se replie alors définitivement sur son fief du Moyen Atlas.
La direction de la confrérie passe à son fils Abdallah ibn Mohammed al-Hajj. En 1667-1668, Moulay Rachid lance une campagne décisive contre le dernier bastion dilaïte. Après des affrontements autour de Meknès et de Fès (combat de Bou Zmora), les troupes chérifiennes montent vers Aït Ishaq. En , la bataille de Batin ar-Rummân, au cœur du pays dilaïte, scelle le sort de la zaouïa : une partie des proches d’Abdallah fait défection, le chef est capturé puis livré au sultan, et ses troupes, démoralisées, se rendent.
La nouvelle capitale d’Aït Ishaq, comme l’ancien site de Ma‘mâr, est saccagée et rasée ; la zaouïa est détruite et ses biens confisqués. Une partie des notables est déportée à Fès, d’autres – dont Abdallah – sont envoyés en exil à Tlemcen (1669). Ahmed ibn Khalid an-Nasiri rapporte que Mohammed al-Hajj, à son arrivée à Tlemcen, aurait déclaré : « J’avais trouvé dans certains livres de prédiction que j’entrerais à Tlemcen, et je pensais y entrer comme les rois… Or j’y suis entré comme vous le voyez. »
Sous le règne de Moulay Ismaïl (1672-1727), les derniers espoirs dilaïtes sont brisés. Vers 1677-1680, Ahmed ibn Abdallah, petit-fils de Mohammed al-Hajj, mène encore une révolte des tribus sanhadja du Moyen Atlas, avec l’appui ponctuel des Ottomans d’Algérie ; plusieurs expéditions du Makhzen sont repoussées, mais une campagne personnelle de Moulay Ismaïl finit par écraser la guérilla[14]. Le prétendant disparaît vers 1680, et le sultan ordonne une répression d’ampleur : en 1696, la zaouïa de Dila – déjà en ruines – est définitivement détruite, sa bibliothèque dispersée ou brûlée et ses derniers biens saisis.
La tribu des Aït Mejjat fait l’objet d’une dispersion systématique destinée à briser son pouvoir. Les Mejjat/Imjad sont déportés vers divers points du royaume.
En un peu plus d’un siècle (1566-1668), la confrérie fondée par Sidi Abou Bakr al-Mejjati est ainsi passée du rang de petite zaouïa montagnarde à celui d’État théocratique concurrençant les dynasties royales, avant d’être détruite par le Makhzen alaouite. L’héritage scientifique et spirituel des Dilaïtes survit néanmoins à travers plusieurs dizaines de savants originaires de la famille, actifs à Fès, Marrakech, Meknès ou ailleurs aux XVII^e-XVIII^e siècles, et à travers la mémoire des descendants de la tribu Mejjat/Imjad, qui rappellent encore aujourd’hui que l’apogée de Dila fut aussi, et d’abord, celle de leur propre tribu sanhadja.
Une partie importante de la tribu est déportée dans la plaine du Saïs, autour de Meknès et El Hajeb, où elle est intégrée au système des tribus guich (tribus militaro-paysannes au service du sultan). D’autres groupes sont envoyés dans le Haouz de Marrakech (région de Chichaoua/Imintanoute), dans le Souss et l’Anti-Atlas, ou encore incorporés à la confédération Tekna des confins sahariens (régions de Guelmim, Tan-Tan, Tarfaya)[16].
L’ironie de cette dispersion est que certains rameaux imjad sont ainsi renvoyés vers l’Anti-Atlas et le pays de Tiznit, renouant malgré eux avec leur vieux terroir guezula. Des traditions orales rapportent que le sultan aurait même fait détourner l’oued Boufekrane, jadis utilisé par les Mejjat du Moyen Atlas, pour irriguer les jardins impériaux de Meknès – symbole marquant de la mise au pas de la tribu. D’autres récits évoquent une « malédiction climatique » (choix entre quarante jours de neige ou sept jours de pluie diluvienne) pour expliquer la destruction de leurs villages d’altitude et leur exil forcé.
À partir du XVIIIe siècle, les Mejjat ne constituent plus une entité politique unifiée, mais plusieurs rameaux régionaux qui conservent leur nom et le souvenir de leur origine commune[14].
Langue, culture et traditions
Les Mejjat sont une tribu amazighe de tradition sanhadja et, historiquement, chleuhophone. Leur langue d’origine est une variante du tachelhit, parlée surtout dans le Souss, l’Anti-Atlas et le Haouz[17].
La dispersion a complexifié leur profil linguistique :
- dans la région de Meknès – El Hajeb, les Mejjat ont été quelque peu arabisés, mais des îlots berbérophones ont subsisté jusqu’à aujourd’hui dans les campagnes familiales ;
- dans le Haouz de Marrakech (Chichaoua, Imintanout), la tribu est restée insérée dans un milieu berbère et a conservé le tachelhit ;
- dans le Souss et l’Anti-Atlas (Imi n Imjad, Aït Baâmrane), les Imjâḍ restent pleinement chleuhophones ;
- dans les provinces sahariennes (fraction Tekna), les Mejjat parlent majoritairement l’arabe hassani, tout en maintenant la mémoire d’une ascendance amazighe[16].
Leur mode de vie traditionnel combinait agriculture de montagne (orge, seigle, jardins en terrasses) et pastoralisme (ovins, caprins, parfois dromadaires dans les rameaux désertiques). En fonction de leur répartition géographique, les Mejjat ont développé des savoir-faire variés : tissage de tapis et de couvertures, poterie, travail de l’argent dans les régions chleuhes, fabrication de tentes et de cuir dans les groupes sahariens.
La dimension religieuse et soufie demeure centrale : les descendants des saints fondateurs (Sidi al-Mejjati, Sidi Abou Bakr, etc.) continuent de bénéficier d’un prestige spirituel, et des moussems (pèlerinages annuels) leur sont encore consacrés. Le souvenir de la zaouïa de Dila et des grandes figures dilaïtes apparaît dans la poésie chantée (amerg) et dans la mémoire orale de plusieurs régions[18].
Répartition actuelle et mémoire collective
Aujourd’hui, les descendants des Mejjat/Imjad se répartissent principalement entre :
- la région de Meknès – El Hajeb, autour de la commune rurale de Boufakrane, héritière du groupe guich installé par Moulay Ismaïl ;
- le Haouz de Marrakech et Chichaoua, où quelques douars portent encore le nom de Mejjat / Aït Mejjat ;
- le Souss et l’Anti-Atlas (Imi n Imjad, Aït Baâmrane), dans la région de Tiznit, où la tribu est intégrée à son paysage originel et culturel chleuh, non loin de sa terre ancestrale ;
- les confins sahariens (fraction Tekna de Guelmim, Tan-Tan, Tarfaya), où les Mejjat constituent un groupe identifiable de la confédération[16].
Malgré plus de trois siècles de dispersions, la tribu conserve une forte conscience identitaire : patronymes (El Mjjati), souvenir de la grande tribu Iguzuln et de l’épisode almoravide, récits de la zaouïa de Dila, légendes comme celle d’Amensag et de Tamdoult, chants en tachelhit célébrant la bravoure et l’exil.
Dans certains villages du Souss, des poèmes oraux de type amerg — courtes strophes en tachelhit — perpétuent la mémoire des Imjad. L’un de ces chants, rapporté dans la région d’Imi n Imjad (province de Sidi Ifni), évoque la bravoure et l’exil de la tribu après sa dispersion au XVIIe siècle :
Ayyi d wass, ayyi d tikli
Yuga d ixdimen n Imjjad
Ar tidi, ar akal amqqran
Ur d-fkun afus g teghzi
Imeddukal i d-ṛawi
Imjjad ur d-nnusen xqur
Tnna lḥala ak issli
S tlawin n lḥrur
Traduction française :
Ô jour de lutte, ô nuit de courage,
Reviennent les ombres des Imjad,
Sur les crêtes, sur les vastes terres,
Ils ne tendirent pas la main à l’envahisseur.
Le vent porte encore leurs noms,
Les Imjad n’ont jamais courbé l’échine,
Le destin les a dispersés,
Mais les femmes chantent leur gloire.
Ce type de chant illustre la persistance de l’identité tribale amazighe dans les mémoires rurales : celle d’une tribu sanhadja issue du bloc igizulen, qui, partie des confins du Souss, a marqué l’histoire religieuse et politique du Maroc avant d’être dispersée, sans jamais disparaître.
