Bidimensionnalisme
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En philosophie analytique, le bidimensionnalisme est une approche de la sémantique. Il s'agit d'une théorie sur la façon de déterminer le sens et la référence d'un mot ainsi que la valeur de vérité d'une phrase. Il vise à résoudre l'énigme suivante : comment est-il possible de découvrir empiriquement qu'une vérité nécessaire est vraie ? Le bidimensionnalisme fournit une analyse de la sémantique des mots et des phrases qui donne du sens à cette possibilité. La théorie a été initialement développée par Robert Stalnaker, mais elle est préconisée par de nombreux philosophes depuis, dont David Chalmers.
D'après le bidimensionnalisme, un énoncé quelconque, par exemple « L'eau est H2O » est considérée comme exprimant deux propositions distinctes, souvent appelées intension primaire et intension secondaire, qui, ensemble, constituent leur signification[1].
L'intension primaire d'un mot ou d'une phrase est son sens, c'est-à-dire l'idée ou la méthode par laquelle nous trouvons son référent. Autrement dit, c'est ainsi que nous identifions quelque chose dans n'importe quel monde possible avant de connaître sa nature réelle. L'intension primaire d'« eau » pourrait être une description, comme « substance aqueuse » ou « le liquide clair et potable qui remplit les océans et les lacs ». L'entité identifiée par cette intension pourrait varier selon les différents mondes hypothétiques. Dans l'expérience de la Terre jumelle, par exemple, les habitants pourraient utiliser le terme « eau » pour désigner leur équivalent de l'eau, même si sa composition chimique n'est pas H2O mais XYZ. Ainsi, dans ce monde, « l'eau » ne désigne pas H2O[1].
L'intension secondaire d' « eau » désigne tout ce que le terme « eau » désigne dans ce monde. Cela se détermine après avoir découvert la composition réelle de l'eau dans notre monde. Donc, si nous attribuons à « eau » l'intention première de désigner la substance aqueuse, alors l'intention secondaire de « eau » est H2O, puisque H2O désigne la substance aqueuse dans ce monde. L'intension secondaire d'« eau » dans notre monde est H2O, qui est H2O dans tous les mondes car, contrairement aux substances aqueuses, il est impossible que H2O soit autre chose que H2O. Considéré selon son sens secondaire, « l'eau est H2O » est vrai dans chaque monde. Ceci explique comment l'idée que « l'eau est XYZ » peut être concevable (en utilisant l'intension primaire) mais pas possible (en utilisant l'intension secondaire)[1].
Impact
Si le bidimensionnalisme s'avère réalisable, il résout des problèmes très importants en philosophie du langage. Saul Kripke affirme que « L'eau est H2O » est un exemple d'une vérité nécessaire étant vraie a posteriori, puisque nous devons découvrir que l'eau est H2O, mais étant donné que c'est vrai (ce qui est le cas), cela ne peut pas être faux. Il serait absurde d'affirmer que l'eau n'est pas H2O, car on sait qu'ils sont identiques.
Toujours est-il que cette affirmation selon laquelle une même proposition peut être à la fois a posteriori et nécessaire est considérée comme absurde par certains philosophes (de même que l'affirmation de Kripke selon laquelle une même proposition peut être à la fois a priori et contingente).
Par exemple, la conception de la connaissance selon Robert Stalnaker représente la connaissance comme une relation sur des mondes possibles, ce qui implique qu'il est impossible qu'une proposition ne soit pas a priori étant donné qu'elle est nécessaire. Cela peut être démontré comme suit : si une proposition P est nécessaire, elle est vraie dans tous les mondes possibles. Si P est vrai dans tous les mondes possibles et que ce que nous connaissons sont des ensembles de mondes possibles, alors il est impossible de ne pas savoir que P, car P est vrai dans tous les mondes possibles de l'ensemble des mondes que nous connaissons. Donc si P est nécessaire, alors nous le savons nécessairement, et ipso facto nous le savons a priori[2].
Sous le bidimensionnalisme, le problème disparaît. L'intension primaire de « l'eau est H2O » est la composante a posteriori, puisqu'il est contingent que le référent de « l'eau » soit H2O, tandis que l'intension secondaire est la composante nécessaire de la phrase, puisqu'il est nécessaire que la substance que nous appelons effectivement eau soit H2O. Aucune de ces intensions ne nous donne à la fois une composante nécessaire et une composante a posteriori. Or, on a l'impression erronée que la phrase exprime une proposition nécessaire a posteriori, car cette seule phrase exprime deux propositions, l'une a posteriori et l'autre nécessaire[2].
En philosophie de l'esprit
David Chalmers utilise la sémantique bidimensionnelle pour contrer les objections formulées à l'encontre des différents arguments contre le matérialisme en philosophie de l'esprit. Plus précisément, Chalmers déploie une sémantique bidimensionnelle pour « combler le fossé entre les domaines épistémique et modal » en argumentant de la connaissabilité ou de la concevabilité épistémique à ce qui est nécessaire ou possible (modalités)[3].
La raison pour laquelle Chalmers utilise une sémantique bidimensionnelle est d'éviter les objections à la concevabilité impliquant la possibilité. Par exemple, on prétend que l'on peut concevoir que l'eau n'ait pas été H2O mais il n'est pas possible que l'eau ne soit pas H2O. Chalmers réplique qu'il est 1-possible que l'eau ne soit pas H2O car nous pouvons imaginer une autre substance XYZ ayant des propriétés aqueuses, mais ce n'est pas 2-possible. Par conséquent, les objections selon lesquelles la concevabilité impliquerait la possibilité sont infondées lorsque ces mots sont utilisés avec plus de précaution[3].
Chalmers avance ensuite l'argument bidimensionnel suivant contre le matérialisme[3]. Définissons P comme toutes les vérités physiques concernant l'univers et Q comme une vérité concernant l'expérience phénoménale, telle que le fait que quelqu'un soit conscient. Soit « 1-possible » la possibilité relative à l’intension primaire et « 2-possible » relative à l’intension secondaire.
- P&~Q est concevable (c'est-à-dire que les zombies sont concevables)
- Si P&~Q est concevable, alors P&~Q est 1-possible
- Si P&~Q est 1-possible, alors P&~Q est 2-possible ou le monisme russelien est vrai.
- Si P&~Q est 2-possible, alors le matérialisme est faux.
- Le matérialisme est faux ou le monisme russelien est vrai.