Blocus continental
blocus que Napoléon Ier a imposé à la Grande-Bretagne
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Épisode important de l'histoire du Premier Empire, le blocus continental (ou de manière abrégée, le Blocus[a]) est le nom donné à la politique suivie par Napoléon Ier pour tenter de ruiner le Royaume-Uni en l'empêchant de commercer avec le reste de l'Europe, engagée par le décret de Berlin en . Le blocus continental prend fin en , avec le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe.

- Empire français
- États satellites de l'Empire français
- États appliquant le blocus continental
Concepts généraux
Lors de la signature, en , de la paix d'Amiens entre la France et le Royaume-Uni, la France napoléonienne se trouve quasiment au sommet de sa gloire. Outre la confirmation de la possession de la Belgique et du port d'Anvers, cet accord lui rend ses colonies, confirmant ainsi le Premier empire comme puissance mondiale, commerciale et politique.
La rupture de la paix, en , généralement attribuée au Royaume-Uni, change largement la donne. Le Royaume-Uni s'empare à nouveau des colonies françaises, détruit quasi totalement la flotte française à Trafalgar et s'assure la maîtrise des océans.
Napoléon reconnaît alors l'impossibilité de lutter dans le domaine maritime et, comme il le déclare dans une lettre adressée à son frère, Louis, roi de Hollande, tente de reconquérir les colonies par terre et de vaincre la mer par la terre[1] en privant le Royaume-Uni de ses alliés et en déplaçant le combat sur le domaine financier et commercial.
Dès 1806, les ports français ainsi que les embouchures de l'Ems, de la Weser et de l'Elbe sont fermés aux marchandises britanniques. Pourtant celles-ci continuent de rentrer sur le continent par d'autres voies et Napoléon doit trouver des moyens plus rigoureux de parvenir à ses fins. Le Royaume-Uni lui-même lui montre la voie en déclarant tous les ports entre Brest et Hambourg en état de blocus, y compris pour les nations neutres. Cette déclaration provoque une vive réaction de l'Empereur débouchant sur le concept de blocus continental.
Motivations de Napoléon Ier

L'événement qui force la décision de l'Empereur est l'instauration par les Anglais de leur propre blocus en . Talleyrand s'en indigne et écrit à Napoléon qu'un tel procédé justifie pleinement que l'on « oppose à l'ennemi les armes dont il se sert »[2].
Lorsqu'il introduit la notion de blocus contre le Royaume-Uni, l'Empereur n'est certes pas le premier à utiliser cette arme. En effet, depuis l'apparition du commerce maritime, de très nombreuses déclarations de blocus ont été prononcées (et même en temps de paix) tel le blocus de 1756 lors de la guerre de Sept Ans. Cependant, la quasi-totalité sont restés lettres mortes à cause de l'impossibilité de fermer totalement les débouchés d'une nation.
La première différence avec les versions antérieures provient de la dimension du blocus. Dans le passé, seule une ville, ou plus rarement un pays, était soumis à blocus. Tandis qu'ici, c'est l'ensemble de l'Europe continentale qui se ferme.
La seconde différence concerne le sens du blocus. Traditionnellement, le blocus consiste à empêcher le ravitaillement d'une une ville ou d'un pays. Ici, bien que les îles Britanniques sont déclarées en état de blocus, il est impossible d'empêcher les marchandises britanniques et coloniales de quitter les ports britanniques puisque l'Empire napoléonien ne dispose plus d'une flotte digne de ce nom et capable de l'imposer. Il faut donc leur rendre impossible de débarquer celles-ci pour les vendre.
De cette manière, l'Empereur espère empêcher le Royaume-Uni d'écouler ses marchandises et ainsi provoquer une hausse massive des stocks provoquant des faillites, et y créer une raréfaction des importations, susceptible de provoquer une hausse des prix et une chute du pouvoir d'achat. Bien appliqué, le blocus devrait mettre en péril de larges pans de l'économie britannique, tant pour l'importation de céréales, d'armes et de munitions que pour l'exportation de produits coloniaux et principalement de cotonnades et de lainages qui, réunis, représentent plus de 50 % du total des exportations britanniques. De fait, bien que le blocus n'a jamais été totalement rèalisé, le crédit britannique perd jusqu’à 20 % de sa valeur entre 1808 et 1810[3].
Vers la conclusion du blocus ou la fuite en avant
Lorsqu'il promulgue le décret de Berlin le , suivi par celui de Milan le , Napoléon sait que le blocus ne peut réussir que si l'ensemble du continent l'applique. Or, à la fin 1806, le décret n'est exécuté qu'en France et dans les royaumes alliés et pays occupés : l'Italie, l'Espagne, la Toscane, Rome, Naples, le Royaume de Hollande, la Haute et la Basse-Allemagne ainsi que le Danemark.
Dans les années qui suivent, toute la politique extérieure de l'Empire converge pour étendre le blocus à l'ensemble de l'Europe, que ce soit par des traités : avec la Russie et la Prusse par le traité de Tilsit le , ou la Suède par le traité de paix du 6 janvier 1810, ou par les invasions militaires : le Portugal ou la Sicile.
Le système continental
Appliqué à un petit État, le décret de Berlin l'aurait fatalement étouffé. Cependant, l'Empire français est alors un géant s'étendant de Bayonne à Danzig et de Reggio à Hambourg laissant à ses produits un immense marché comprenant plus de 80 millions de consommateurs. La mise en place d'une vaste organisation permettant d'ouvrir le marché européen aux entreprises et aux productions locales (principalement françaises) est effectuée parallèlement à l'application du blocus. Cette organisation prend le nom de système continental et a comme résultat un profond changement dans les habitudes commerciales de la France et donc de l'Europe.
La France bénéficiaire
Sans conteste, la France est, avec la Belgique, la grande bénéficiaire du système continental, les pays alliés et conquis devant acheter les produits bruts ou transformés venant des manufactures françaises pour remplacer les importations britanniques. Le système continental protège parallèlement le développement de plusieurs grandes inventions telles la fabrication du sucre de betterave, la filature du lin ou la teinture de garance et du pastel. D'un autre côté, les grands ports français, tels La Rochelle, Nantes, Bordeaux ou Marseille, déplorent la ruine de leur économie, eux qui commerçaient avec les pays neutres : les États-Unis et le Danemark essentiellement.
Le cas du coton en France et en Russie
Comme l’Europe continentale dépendait beaucoup du coton brut anglais, la chute des importations de coton anglais permet aux Français d'en gagner le monopole. Il y a donc bien une expansion commerciale française « dos à la mer ». Elle n'est cependant pas suffisante pour compenser les pertes du commerce avec les neutres. Par contre, l'industrie textile française renforce ses positions et connait un développement sans précédent. C'est même le cas pour toute l'industrie comme en témoigne la comparaison des chiffres industriels entre 1789 et 1812[4].
Le blocus continental a eu un impact sur l’essor de l’industrie cotonnière en Russie. La Russie s'étant engagée à adhérer au blocus, son approvisionnement en coton doit se faire par ailleurs. Son coton est importé du Proche-Orient, mais la quantité est insuffisante. En 1810, elle importera donc du coton américain. Et comme il est bien moins cher d’acheter du coton brut que du coton filé, la Russie produit elle-même ses produits finis[5].
Le retrait des Russes du système continental incitera Napoléon à entreprendre la désastreuse campagne de Russie de 1812.
Le reste de l'Europe continentale
Les pays alliés ou intégrés à l'Empire subissent de plein fouet la récession économique liée au blocus. Obligés d'acheter leurs produits en France à des prix élevés et soumis à de lourdes taxes lors de l'exportation de leurs propres produits, leurs économies périclitent largement jusqu'en 1812. Les grands ports de Hollande, d'Allemagne et d'Italie, en particulier, connaissent une baisse d'activité sans précédent.
La plupart d'entre eux n'ont suivi les directives qu'à contrecœur. Le royaume de Hollande, pourtant dirigé par le propre frère de Napoléon, montre tellement de mauvaise volonté à appliquer les décisions impériales que l'Empereur, excédé, l'annexe finalement à la France.
Le Royaume-Uni

Le blocus n'a pas eu d'effet sur l'économie britannique dans sa globalité[6] bien que ses exportations vers le continent passent de 55 % à 25 % de leur valeur entre 1802 et 1806[7]. Au début de l'année 1807, les Britanniques intensifient leurs relations avec la Russie, les États-Unis, le Portugal et les États scandinaves.
La contrebande de produits finis vers le continent a miné les efforts français visant à ruiner l'économie britannique. Le secteur des affaires bien organisé a canalisé les produits vers ce dont les militaires avaient besoin. Non seulement les colons britanniques fournissent les uniformes britanniques, mais ils revêtent aussi les alliés et même les soldats français. La Grande-Bretagne a par ailleurs utilisé son pouvoir économique pour développer la Royal Navy, doublant le nombre de frégates et augmentant de 50 % le nombre de grands navires, tout en augmentant le nombre de marins de 15 000 à 133 000 en huit ans après le début de la guerre en 1793. La flotte de la France a, quant à elle, diminué de plus de la moitié[8].
Plus important encore, la production nationale britannique est restée forte. La production de textile et le fer a fortement augmenté. La production de fer augmente, car la demande de canons et de munitions est insatiable. Les prix agricoles explosent — c'était un âge d'or pour l'agriculture, alors que des pénuries alimentaires apparaissaient ici et là. Il y a des émeutes en Cornouailles, dans le Devon et le Somerset lors des pénuries alimentaires de 1800-1801. Dans l'ensemble, la production agricole augmente de 50 % entre 1795 et 1815.
À partir de 1809, avec la généralisation des licences et à la suite de la paix signée avec l'Empire ottoman, la situation s'améliore et la mauvaise récolte de 1809 arrive alors que les difficultés des années précédentes sont réglées.
Le mot de la fin est attribué au Genevois François d'Ivernois qui conclut en 1809 son ouvrage sur Les Effets du blocus continental par ces mots[9] :
« Votre blocus ne bloque point
Et grâce à votre heureuse adresse
ceux que vous affamez sans cesse
ne périront que d'embonpoint… »
L'essor du bois canadien
Le blocus continental oblige le Royaume-Uni, qui s'approvisionnait habituellement sur la Baltique pour son bois d’œuvre et son bois de marine, à importer du bois en provenance de ses colonies du Haut-Canada et du Bas-Canada qui contiennent d’énormes forêts, stimulant le commerce du bois d’œuvre sur la rivière des Outaouais. L’Outaouais, au Bas-Canada, devenu aujourd'hui le Québec, possède alors les plus belles forêts de pin et de chênes de l’Empire britannique, notamment dans la vallée de la Gatineau et dans le comté de Pontiac. L'importance des exportations de chêne et de pin canadiens vers la Grande-Bretagne est telle que l'on peut affirmer qu'elles soutiennent la Royal Navy dans son combat contre l'Empire. En 1811, l'Angleterre importe 3 300 mâts de la Russie et de la Prusse, et 23 000 de l'Amérique du Nord britannique, dont 19 000 pour le seul Bas-Canada. Pour assurer ce trafic essentiel, la Royal Navy se doit de bien protéger ses routes maritimes.
De plus, le Royaume-Uni instaure des tarifs préférentiels sur le bois canadien qui devient moins cher que le bois européen.
Le bois devlent ainsi la ressource la plus exportée du Canada devant les fourrures de castor qui dominaient le marché depuis l’arrivée des Européens. Entre 1812 et 1842, le port de Québec passe d’environ 25 000 tonnes à plus de 300 000 tonnes de bois expédiées vers le Royaume-Uni[10].
Le blocus provoque donc un énorme développement économique du Canada qui sera ralenti en 1812 à cause de la tentative d’invasion du Canada par les États-Unis[11].
Le blocus continental provoque aussi la colonisation de régions québécoises peu ou pas habitées. En effet, des centaines de bûcherons et de draveurs parcourent les forêts du Bas-Canada, la rivière Gatineau et la rivière des Outaouais.
Rappels chronologiques
Pour des raisons de lisibilité, les dates du calendrier révolutionnaire ont été converties
- 1791
- 1er juin : création par la Constituante de la régie des douanes (incluant un tarif des droits à percevoir à l'entrée et à la sortie du Royaume).
- : publication du code des douanes.
- 1800
- : traité avec Naples
- 1801
- : traité avec l'Espagne
- : création de la direction générale des douanes. Son premier directeur est Jean-Baptiste Collin, futur comte de Sussy.
- : traité avec le Portugal
- : traité avec la Russie
- 1802
- : paix d'Amiens avec le Royaume-Uni
- : traité avec la Turquie
- 1803
- : vente de la Louisiane aux États-Unis
- : vote par le Corps législatif du nouveau tarif des douanes de l'an XI.
- : reprise de la guerre avec le Royaume-Uni.
- 1805
- 1806
- : publication d'un décret prohibant les toiles en coton du Royaume-Uni.
- : publication d'un décret taxant les denrées coloniales.
- mars : rétablissement de l'impôt sur le sel.
- : promulgation de la loi sur le tarif des douanes.
- : décret de Berlin instaurant le blocus continental.
- 1807
- : traité de Tilsit, la Russie et la Prusse adhèrent au blocus continental.
- : traité de Fontainebleau entre la France et l'Espagne pour envahir le Portugal.
- : le Royaume-Uni bombarde Copenhague, les pays scandinaves adhèrent au blocus continental à l'exception de la Suède.
- : invasion du Portugal par la France et l'Espagne.
- : décret de Milan[12] ordonnant la saisie et la confiscation de tout bâtiment ayant touché le Royaume-Uni.
- 1808
- : Joseph Bonaparte devient roi d'Espagne.
- 1809
- avril : mise en place du système des licences distribuées par le ministère de l'Intérieur.
- 1810
- : traité de paix avec la Suède qui adhère au blocus continental formellement, mais qui entretient les liens commerciaux avec la Grande-Bretagne en pratique.
- 1er mars : plainte des États-Unis d'Amérique contre les blocus britanniques et français.
- : réunion de la Hollande à la France et annexion des villes hanséatiques.
- : réforme du système de licences maintenant directement distribuées par l'empereur, et promulgation du décret de Trianon, frappant toutes les denrées coloniales, sauf celles des colonies françaises, d'une taxe douanière pouvant atteindre 50 % de leur valeur.
- : plainte de la chambre de commerce d'Amiens au ministère de l'Intérieur, dénonçant le « scandaleux trafic » lié aux licences
- : décret de Fontainebleau ordonnant le brûlement des marchandises britanniques saisies.
- : la Russie dénonce le traité de Tilsit et renonce à appliquer le blocus.
- 1811
- : décret révoquant les décrets de Milan et Berlin pour les États-Unis.
- juin : création du ministère des Manufactures et du Commerce.
- 1812
- : promulgation d'une loi autorisant l'entrée en France des marchandises prohibées contre un droit de 40 %.
- 1814
- : le gouvernement provisoire dans une adresse aux Français, déclare « Que le commerce chargé d'entraves reprenne sa liberté », mettant ainsi officiellement fin au blocus continental.
Annexes
Articles connexes
Bibliographie
- Documents provenant de Gallica :
- Louis Nicolas Davout, Correspondance du maréchal Davout, 1885, cote : NUMM 67966.
- William Duckett, Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome ⅩⅥ, 1835, cote : NUMM 50873.

- Léon Say, Dictionnaire des finances, tome 1 : (A-D), 1889, cote: NUMM 37311.

- Philippe Le Bas, France, Annales historiques, 1943, cote : NUMM 20748.
- Abel Hugo, France militaire, Histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1837, tome 4, 1838, ccote : NUMM 28955.

- Emile Levasseur, Histoire du commerce de la France, Ⅱe partie : De 1789 à nos jours, 1911, cote: NUMM 75720.

- Paul Viard, L'Administration préfectorale dans le département de la Côte-d'Or sous le Consulat et le Premier Empire, 1914, cote : NUMM 66605.
- Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, 1857, cote : NUMM 69580.
- Revue des études napoléoniennes, tome ⅩⅩⅥ, janvier-juin 1926, cCote : NUMM 15502.

- Félix Bodin, Résumé de l'histoire d'Angleterre, 1825, cCote : NUMM 28966.

- Autres documents :
- Thierry Lentz, Nouvelle Histoire du Premier Empire, tome I : Napoléon et la conquête de l'Europe, 1804-1810, 2002 (ISBN 2-213-61387-7).

- Alfred Fierro, André Palluel-Guillard et Jean Tulard, Histoire et dictionnaire du Consulat et de l'Empire, Paris, éd. Robert Laffont, coll. « Bouquins », [détail des éditions] (ISBN 2-221-05858-5).

- Thierry Lentz, Nouvelle Histoire du Premier Empire, tome I : Napoléon et la conquête de l'Europe, 1804-1810, 2002 (ISBN 2-213-61387-7).