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Bouton du mandarin

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Le bouton du mandarin est une expérience de pensée consistant à se demander comment on agirait si on pouvait par un simple acte de volonté, sans quitter Paris et sans jamais être suspecté, tuer un vieux mandarin habitant Pékin et dont la mort nous apporterait un bénéfice. Elle est souvent attribuée à tort à Jean-Jacques Rousseau.

Les infortunes d'un vieillard malade. Gravure de François-Bernard Lépicié sur des vers de Jean-Jacques Rousseau, 1745.

Cette expérience de pensée est attribuée à Rousseau par Honoré de Balzac dans Le Père Goriot. En effet il fait dire à son personnage Eugène de Rastignac :

« As-tu lu Rousseau ? […] Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir en tuant à la Chine par sa seule volonté un vieux mandarin, sans bouger de Paris ? »

Son ami Bianchon, étudiant en médecine, tourne d'abord la chose à la plaisanterie : « Bah ! J’en suis à mon trente-troisième mandarin ». Mais quand il voit que Rastignac est sérieux et envisage un crime qui ferait sa fortune et celle de sa famille, il tranche : « Diantre ! Eh bien, non. »

En fait, ce meurtre hypothétique ne se trouve nulle part dans les œuvres de Rousseau, bien que plusieurs auteurs dont Alexandre Dumas, influencés par ce texte de Balzac, prétendent l'y avoir lue. Par contre, la même réflexion sur le relativisme de la conscience morale apparaît sous d'autres formes dans les œuvres de Diderot. Dans sa Lettre sur les aveugles, publiée en 1749, il souligne le fait que nous sommes beaucoup moins sensibles à un crime commis loin de nous et hors de notre vue[1] :

« Nous-mêmes ne cessons-nous pas de compatir lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ? Tant nos vertus dépendent de notre manière de sentir et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ! »

Dans un autre texte de Diderot, Entretien d’un père avec ses enfants, publié en 1773, un groupe d'amis doit répondre à un homme, honnête artisan, qui leur demande s'il peut garder pour lui l'héritage de sa femme : tourmenté par sa conscience et par la crainte d'être découvert, l'homme veut émigrer à Genève. Les amis, surpris par cette réponse, la comprennent comme le désir d'échapper au jugement d'autrui[1] :

« L’assassin transporté sur le rivage de la Chine est trop loin pour apercevoir le cadavre qu’il a laissé sanglant sur les bords de la Seine. Le remords naît peut-être moins de l’horreur de soi que de la crainte des autres […] quel est le criminel clandestin, assez tranquille dans son obscurité pour ne pas redouter la trahison d’une circonstance imprévue, ou l’indiscrétion d’un mot peu réfléchi ? […] Ceux qui l’environneront à la Chine ne le comprendront pas. »

Balzac a pu connaître cette réflexion à travers Chateaubriand qui écrit dans Génie du christianisme[2] :

« Ô conscience ! ne serais-tu qu'un fantôme de l'imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? je m'interroge ; je me fais cette question : “Si tu pouvais, par un seul désir, tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ?” »

Place dans l'œuvre de Balzac

Rastignac et Vautrin, gravure de l'édition américaine, George Barrie & Son, 1897.

Rastignac, dans le roman, est un jeune homme ambitieux et sans fortune. Il n'est pas insensible à une jeune fille, Victorine Taillefer, sa colocataire dans une médiocre pension de famille, qui est amoureuse de lui. Le bandit Vautrin, locataire de la même pension, propose à Rastignac de le rendre riche en faisant tuer le frère de Victorine, ce qui ferait de celle-ci une riche héritière. Mais Rastignac, en apprenant le meurtre du frère, s'éloigne avec horreur. Ce n'est qu'après la mort du vieux Goriot, abandonné par ses filles ingrates, qu'il se décidera à balayer tout scrupule éthique pour s'aligner sur l'immoralité de la haute société parisienne[1].

Balzac avait déjà traité du « crime parfait » dans une nouvelle publiée en 1831, L'Auberge rouge. Pendant les guerres de la Révolution, deux jeunes chirurgiens militaires français séjournent dans une auberge en compagnie d'un riche industriel allemand qui porte sur lui une somme d'argent considérable. L'un des chirurgiens, Prosper Magnan, est tourmenté toute la nuit par l'idée d'assassiner l'Allemand pour s'approprier l'argent mais sa conscience l'y fait renoncer. Or, l'Allemand est effectivement égorgé et dérobé dans son sommeil et les indices accusent Prosper Magnan qui est arrêté et exécuté. Ce n'est que des années plus tard qu'un autre homme, le vrai coupable, entend raconter cette histoire et en meurt d'une crise cardiaque. Celui-ci, le second chirurgien, se nomme Jean Frédéric Taillefer. Ainsi, le meurtre du fils Taillefer dans Le Père Goriot apparaît comme une punition de la providence pour le crime qui avait enrichi son père[1].

Autres usages de l'idée

Femme chinoise, sculpture de Charles Cordier, 1853.

Alexandre Dumas, dans Le Comte de Monte-Cristo paru en 1844, évoque « le mandarin qu’on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt ». D'autres auteurs français, portugais, britanniques et espagnols reprennent l'idée au point que « Tuer le mandarin » devient une locution courante. Émile Littré la définit comme « commettre une mauvaise action, dans l’espérance qu’elle ne sera jamais connue[1] ».

Le journaliste Paul d'Ivoi, dans un article du Figaro en 1860, raconte que le voyageur chinois Chung Ataï, de passage à Paris, avait entendu dans une conversation de salon qu'un Français pouvait faire mourir à distance un Chinois par la seule pensée : terrifié, le voyageur avait aussitôt quitté ce pays cruel[3]. Chung Ataï, riche marchand de thé, avait séjourné en Europe avec ses deux épouses entre 1851 et 1854 à une époque où de telles visites étaient exceptionnelles ; son buste et celui de son épouse ont été réalisés par le sculpteur français Charles Cordier en 1853[4].

Le journaliste et lexicographe Alfred Delvau, dans son Dictionnaire de la langue verte paru en 1866, l'emploie à l'entrée « Espérances » : « «Espérances»: «Avoir des espérances. Avoir des grands parents riches que l’on compte voir mourir bientôt, — façon bourgeoise de « tuer le mandarin! » (p. 166) » Le dictionnaire Larousse, en 1873, la cite à l'entrée « Mandarin » en l'attribuant faussement à Jean-Jacques Rousseau[3].

Le philosophe Alain (Émile Chartier) emploie dans le même sens le terme de « mandarin ». Dans son Propos sur le bonheur daté du , il écrit : « Chacun, à toute minute, tue le mandarin ; et la société est une merveilleuse machine qui permet aux bonnes gens d'être cruels sans le savoir. »

Sigmund Freud la cite à son tour dans Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort[5] pour analyser les motivations inconscientes pouvant pousser l'individu à accepter, voire à participer, aux horreurs de la guerre :

« Dans le Père Goriot, Balzac cite un passage de Rousseau, dans lequel celui-ci demande au lecteur ce qu'il ferait si, sans quitter Paris et, naturellement, avec la certitude de ne pas être découvert, il pouvait, par un simple acte de volonté, tuer un vieux mandarin habitant Pékin et dont le mort lui procurerait un grand avantage. Il laisse deviner qu’il ne donnerait pas bien cher pour la vie de ce dignitaire. “Tuer le mandarin” est devenu alors une expression proverbiale de cette disposition secrète, inhérente même aux hommes de nos jours. »

L'écrivain américain Richard Matheson s'en inspire sans doute pour écrire en 1970 sa nouvelle Button, button. Une version adaptée en 1986 sous la forme d'un épisode de La Cinquième Dimension évoque la possibilité de tuer « un paysan chinois ou n'importe quoi » (« chinese peasant or something »). C'est aussi une des sources du film The Box de Richard Kelly, sorti en 2009, avec un scénario beaucoup plus complexe où un personnage parle de faire mourir dans son cachot un assassin condamné à mort en Chine[3].

L'historien italien Carlo Ginzburg, dans un article de 1994, reprend la réflexion sur ce meurtre imaginaire sous le titre « Tuer un mandarin chinois »[6],[3].

Le mandarin et le bombardier

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Notes et références

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