Carrière (sociologie)
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La notion de carrière s'est étendue au-delà de sa seule acception professionnelle (« carrière professionnelle ») pour devenir un outil d'analyse sociologique des processus sociaux. Initialement développée par l'École de Chicago, elle permet d'analyser les trajectoires individuelles comme une série de passages d'une position à une autre, c'est-à-dire des séquences, impliquant des changements et ajustements d'identité et de comportement.
Cette approche trouve une application privilégiée dans l'étude de la carrière déviante, notamment théorisée par Howard Becker. Plutôt que d'expliquer la déviance par des causes psychologiques ou biologiques, ce concept l'appréhende comme un processus séquentiel se déclinant en étapes successives : la transgression de la norme, l'étiquetage social (désignation publique de l'individu comme déviant) et l'intégration à un groupe organisé. Le passage d'une étape à l'autre modifiant radicalement le statut social et la perception que l'individu a de lui-même.
Au-delà de sa portée descriptive, la notion de carrière constitue, selon la sociologue Muriel Darmon, un instrument d'objectivation qui permet de « recoder » des phénomènes sociaux souvent appréhendés comme des états statiques en processus séquentiels. Son usage méthodologique permet d'opérer une rupture avec les prénotions, qu’elles soient issues du sens commun, des discours experts ou des récits biographiques des enquêtés.
La sociologue Muriel Darmon explique que la notion de carrière « devrait surtout servir à "recoder" des parcours qui ne sont pas vus comme des "carrières", voire qui ne sont même pas vus comme des parcours, mais comme des états »[1].
Dans son manuel Sociologie: Théorie et analyse, Llored René, définit la notion de carrière de la manière suivante[2] : « Penser sociologiquement la singularité individuelle consiste également à replacer celle-ci dans un processus biographique au sein duquel elle prend sens. Dans la tradition de l’École de Chicago, le concept de carrière offre cette possibilité. On peut appréhender le concept sous deux perspectives : »
« dans sa dimension objective, une carrière se compose d'une série de statuts et d'emplois clairement définis, de suites typiques de positions, de réalisation, de responsabilités et même d'aventures. Dans sa dimension subjective, une carrière est faite de changements dans la perspective selon laquelle la personne perçoit son existence comme une totalité et interprète la signification de ses diverses caractéristiques et actions, ainsi que tout ce qui lui arrive »[3]
Dans son Dictionnaire de sociologie, Gilles Ferréol et ses collègues, définissent la notion de carrière de la manière suivante :
« Terme du langage courant utilisé pour désigner les différentes étapes de la vie professionnelle. La constitution de biographies, l'analyse longitudinale de trajectoires visent à dépasser l'étude synchronique des situations de travail pour saisir leur déroulement temporel. Utilisé par le courant interactionniste, le concept s'élargit au-delà de sa sphère habituelle. Il s'agit alors de construire des modèles séquentiels de passages d'une position à une autre, de considérer l'histoire des individus comme une série d’engagement envers les normes et les institutions, impliquant des changements de comportements et d'opinions. On peut parler, comme le fait Howard Becker, de carrières de déviants ou de délinquants. »[4]
La sociologue Muriel Darmon souligne la grande plasticité de la notion de carrière et identifie plusieurs fonctions de la notion tant « les avantages théoriques, méthodologiques et épistémologiques qui lui sont associés peuvent considérablement varier d’une approche à l’autre »[5] :
- sert à combiner analyse compréhensive des raisons d'agir avec l’objectivation des positions successivement occupées par les individus,
- être un instrument d’intelligibilité permettant d’échapper à l’alternative entre explications par les structures ou les stratégies individuelles,
- permet l’articulation entre différentes temporalités et d'être attentif aux variations dans le temps des dispositions des individus,
- sert à combiner l'étude des contraintes structurelles mouvantes avec la dynamique des transformations à la fois objectives et subjectives des individus,
- être un outil d’objectivation et de dévoilement.