Censure d'Internet en Tunisie
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La censure d'Internet en Tunisie a connu une baisse significative depuis le départ du président Zine el-Abidine Ben Ali, à la faveur de la décision prise par le gouvernement tunisien de retirer les filtres sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter[1].
Le succès de la révolution de 2011 a en effet offert une chance d'établir une plus grande liberté d'expression en Tunisie, pays qui a vécu sous une censure très stricte, frappant particulièrement les moyens de communications en ligne. Ainsi, à la suite des révolutions du Printemps arabe, Reporters sans frontières a retiré la Tunisie et l'Égypte de la liste des « ennemis d'Internet » pour les placer sur la liste des « pays sous surveillance »[2].
Filtrage
Avant la révolution de 2011, la censure d'Internet en Tunisie est totale : le pays figure d'ailleurs sur la liste des ennemis d'Internet établie par Reporters sans frontières. Selon l'OpenNet Initiative, le filtrage d'Internet est considéré en comme important dans les domaines touchant la politique, du social et des outils Internet, et sélectif pour tout ce qui touche à la sécurité[3]. D'ailleurs, peu de temps avant d'être renversé, le président Ben Ali promet la suspension des restrictions d'accès à Internet[4].
En plus du filtrage du contenu sur le web, le gouvernement met en place un arsenal de lois, de régulations et de systèmes de surveillance pour assurer un contrôle très strict d'Internet. Ainsi, des journalistes sont poursuivis au nom du code de la presse qui interdit toute offense envers le président, trouble à l'ordre public ou publication que le gouvernement considère comme une fausse nouvelle. Le gouvernement restreint également la liberté des autres médias (presse écrite, radios et télévisions) en refusant leur accès à toute voix critique et en distribuant de la publicité du secteur public. Des journalistes sont par ailleurs régulièrement poursuivis voire emprisonnés pour de vagues violations du code pénal[3].
Les dissidents en ligne peuvent être sévèrement punis, comme l'avocat Mohamed Abbou, condamné à trois ans et demi de prison en 2005 pour avoir publié sur un site prohibé un document accusant le gouvernement de pratiquer la torture sur des prisonniers[3].
Dans une affaire juridique qui défie le filtrage du web par le régime, le journaliste et blogueur Zied El Heni porte plainte contre l'Agence tunisienne d'Internet (ATI) pour avoir censuré l'accès à Facebook, bloqué le puis de nouveau accessible à partir du à la demande du président. Le Syndicat tunisien des radios libres et l'Observatoire tunisien des droits et des libertés syndicales se joignent à El Heni et demandent au président de témoigner. L'affaire est toutefois classée en sans explication[3].
En plus du blocage de leur accès en Tunisie, de nombreux sites dissidents et d'opposition ainsi que des blogs sont victimes de tentatives de hacking et, dans certains cas, voient leur contenu supprimé ou leurs serveurs réduits au silence. Même si l'on ne sait pas exactement qui est derrière ces attaques, de nombreux leaders de l'opposition estiment qu'il s'agit du gouvernement. Par exemple, le site indépendant Kalima, bloqué dès son ouverture en 2000, est attaqué et fermé en , les huit années d'archives en arabe et en français étant alors perdues. L'administrateur du site accuse alors le gouvernement d'être derrière cette attaque, considérant qu'il est le seul à en tirer profit. La lettre d'information Tunisnews et le blogue Tunisia Watch connaissent des attaques similaires[3].
La Tunisie ne disposant pas de cadre légal régissant la diffusion d'informations en ligne, un groupe de journalistes tirant parti de cette faille lance la première webradio du pays le , Radio 6, pour marquer le 59e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme[3].
Le filtrage de l'accès au web en Tunisie s'effectue à l'aide d'un logiciel, SmartFilter, commercialisé par la société américaine Secure Computing (en). Profitant de ce que le trafic Internet filaire passe par l'ATI, le gouvernement installe le logiciel sur les serveurs de l'agence et parvient à filtrer l'accès au web depuis les onze fournisseurs d'accès du pays. Un proxy traite toutes les requêtes HTTP, filtrant l'accès aux sites interdits sur la base des noms d'hôte. Des données empiriques montrent que le logiciel NetCache (en) de NetApp a été utilisé pour mettre en place ce mécanisme de contrôle. Le gouvernement cache délibérément ce filtrage au travers de pages d'erreurs 404 qui ne permettent pas de deviner la raison pour laquelle l'accès aux sites n'aboutit pas[3]. Avec humour, les internautes tunisiens donnent le surnom d'« Ammar 404 » à l'autorité chargée de la censure[5], du nom de la page d'erreur qui apparaît souvent en cas d'accès à des pages prohibées par le régime.
L'OpenNet Initiative, qui effectue des tests en Tunisie (2006-2007 et 2008-2009) via les fournisseurs d'accès Planet Tunisie et TopNet, met en évidence le filtrage de sites de partis d'opposition comme celui du Forum démocratique pour le travail et les libertés, du mouvement Ennahdha, du Parti communiste des ouvriers de Tunisie et du Parti démocrate progressiste[3]. Parmi les autres sites bloqués figurent également ceux de personnalités de l'opposition, comme Moncef Marzouki, ou encore ceux hébergeant des contenus politiques tels que Nawaat, Perspectives tunisiennes, Tunisnews ou Tunezine[3]. De plus, des sites publiant des articles rédigés par des journalistes critiques envers le régime et diffusés à l'étranger sont également bloqués, à l'exemple du quotidien Libération dont la censure est vérifiée par l'OpenNet Initiative en , à la suite d'articles écrits par le journaliste Taoufik Ben Brik[3],[6].
Les sites critiquant l'attitude du gouvernement vis-à-vis du respect des droits de l'homme sont également filtrés :
- Amnesty International ;
- Freedom House ;
- Reporters sans frontières ;
- International Freedom of Expression Exchange ;
- Islamic Human Rights Commission ;
- Réseau arabe pour l'information sur les droits de l'homme[3].
Bien que le site de l'association Human Rights Watch soit accessible, les versions en arabe et en français du rapport sur la répression d'Internet en Tunisie sont bloquées[3].
Les sites de partage de vidéo YouTube et Dailymotion sont également bloqués, ou voient certains contenus supprimés à la demande de sociétés mandatées par le régime[7], probablement parce que les activistes tunisiens les utilisent pour diffuser des contenus critiques sur les pratiques du gouvernement en matière de droits de l'homme. Le site web de l'OpenNet Initiative, qui recherche et documente les pratiques étatiques en matière de filtrage et de censure, est également bloqué, tout comme celui de Global Voices. La plupart des sites qui permettent un accès anonyme à Internet sont également bloqués :
Le filtrage s'opère également sur les sites à contenu pornographique, gay ou lesbien, et sur plusieurs sites de traduction. Quelques sites critiques envers le Coran ou l'islam sont également filtrés, bien que peu de contenu à caractère religieux ait été effectivement filtré[3].
À partir de , le service populaire de VoIP, Skype, cesse de fonctionner en Tunisie, toujours en raison du filtrage opéré par l'ATI sur le trafic SIP. Ce filtrage a des effets collatéraux désastreux sur le développement des centres d'appel, ceux-ci travaillant avec les pays francophones d'Europe en utilisant la technologie SUP.
Le , un jour avant son départ, Ben Ali lève la censure sur Internet[8] ; seuls les sites pornographiques restent inaccessibles.
Surveillance
Les autorités tunisiennes procèdent à plusieurs types de surveillance sur Internet. Les fournisseurs d'accès, comme les cybercafés, sont forcés de collaborer à cette politique. Ainsi, les autorités demandent aux utilisateurs des cybercafés de montrer leur identifiant avant de pouvoir utiliser Internet dans certaines régions ; elles tiennent également les cybercafés responsables des activités de leurs clients[3].
Parmi les autres pratiques de surveillance, la vérification des fichiers attachés aux emails est courante, facilitée par le passage par un point d'accès unique. Dans le but de protéger l'ordre public et la sécurité nationale, une loi de 1998 permet aux autorités d'intercepter et de vérifier leur contenu. Le filtrage des emails d'opposants a ainsi été rapporté : l'activiste et directeur de plaidoyer à Global Voices, Sami Ben Gharbia, a réalisé un test ayant permis de mettre en évidence que le contenu d'un même email différait selon qu'on y accédait depuis les Pays-Bas ou le réseau tunisien et que certains emails n'étaient même pas accessibles depuis la Tunisie.
Début 2011, un nombre croissant de preuves montrent que les comptes email privés de citoyens tunisiens ainsi que leurs identifiants d'accès à Facebook ont été la cible d'un hameçonnage mis en place par le gouvernement[3].