Cent histoires de fantômes

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Cent histoires de fantômes (百物語, Hyaku monogatari?) est une série d'estampes ukiyo-e gravées sur bois vers 1830 par Katsushika Hokusai (1760-1849) dans le genre du yūrei-zu. La création de ces estampes est contemporaine de celles des Trente-six vues du mont Fuji, qui comptent parmi ses travaux les plus célèbres. La série comprend cinq estampes, même si comme le titre le suggère, l'éditeur Tsuruya Kiemon et Hokusai, voulaient en faire une centaine[1]. L'artiste avait environ 70 ans lorsqu'il travaillé sur cette série, et bien que ses œuvres les plus connues soient des représentations de paysages et d'animaux, il s'était intéressé aux superstitions de l'époque Edo. Il illustre donc ces représentation de yōkai, ayant pour thème les histoires de fantômes populaires à son époque. Ce genre d'histoires pouvaient être racontées lors d'un jeu d'Hyakumonogatari kaidankai.

Contexte sur le jeu du Hyakumonogatari kaidankai

Hokusai, Cent histoires de fantômes dans une maison hantée (Shinpan uki-e bakemono yashiki hyaku monogatari no zu), v. 1790.

La série fait référence à la tradition du Hyakumonogatari Kaidankai (« Rassemblement de cent contes surnaturels »), un jeu populaire qui se tenait la nuit : les gens se rassemblaient pour raconter des histoires de fantômes issues du folklore ainsi que leurs propres anecdotes. Les histoires étaient racontées l'une après l'autre sous la lumière de cent bougies, qui étaient soufflées une à une après chaque histoire[1]. Ce jeu était d'abord pratiqué par les samouraïs comme un test de courage, mais il se répandit rapidement[2]. La croyance était alors que chaque fois qu'une bougie était soufflée, s'ouvrait une voie qui pouvait être utilisée par les fantômes et les esprits pour entrer dans le monde des vivants. Une fois toutes les bougies éteintes, des événements surnaturels pouvaient se produire.

Ce jeu était à l'origine un rituel religieux. Noriko T. Reider, un chercheur dans le domaine du folklore japonais, affirme que « ces rassemblements pourraient avoir découlé des Hyakuza hodan (« Cent histoires bouddhistes ») de l'époque médiévale, qui étaient liés à la croyance largement répandue que des miracles se produiraient après avoir raconté cent histoires bouddhistes sur cent jours[3]. »

Manoir des assiettes (Sara yashiki)

Une légende du XVIIe siècle raconte l'histoire d'une servante du nom d'Okiku, qui casse un précieux ensemble de vaisselle coréenne. Le conte varie légèrement sur ce qui suit. Dans une des versions, Okiku est jetée dans un puits par son maître  ; une autre version raconte que, de désespoir, elle s'y est jetée elle-même[4]. Pour une autre, Okiku n'a cassé qu'une seule assiette. Après s'être noyée dans le puits, elle devient un fantôme (yūrei). Les voisins entendent chaque nuit sa voix depuis le fond du puits, répétant : « Un... deux... trois... huit... neuf... Je n'arrive pas à trouver la dernière[5]... » La rumeur de ces événements se répand et le manoir est confisqué à son maître. Lorsqu'un moine ajoute « dix » au compte d'Okiku, elle disparait enfin[6]. Une autre version raconte qu'Okiku travaillait pour un samurai nommé Aoyama Tessan, du château d'Himeji, et qu'il lui fit des avances. Après qu'elle l'a rejeté, Aoyama la trompe en lui faisant croire qu'elle a perdu une des précieuses assiettes. Il lui offre son pardon si elle devient sa maîtresse. Alors qu'Okiku persiste à se refuser à lui, il la jette dans un puits. Elle revient alors transformée en esprit pour compter chaque nuit la vaisselle, « tremblant au dixième décompte »[5].

Cette histoire de fantôme est très connue au Japon. Sa version la plus populaire a été établie en 1795, au moment où le pays souffrait de l'invasion d'un genre de ver qu'on trouvait dans les vieux puits et qui fut connu sous le nom de l'insecte d'Okiku (Okiku mushi). Ce ver, couvert de fils très fins donnait l'impression qu'il avait été ligoté. La croyance qu'il était une réincarnation d'Okiku était largement répandue[7].

Hokusai dessine l'esprit d'Okiku comme un serpent dont le corps est formé par les assiettes[5] . Kassandra Diaz remarque que bien qu'Okiku soit un esprit, elle « ressemble à un rokurokubi ou une nure-onna » dans l'estampe. C'est pour elle « une décision intelligente, dans la mesure où ces monstres (yōkai) sont bien plus rares que les yūrei, ce qui rend Okiku bien plus effrayante[5]. »

L'histoire était très populaire et beaucoup d'artiste d'ukiyo-e s'en inspirèrent pour leurs estampes. En voici quelques exemples supplémentaires :

Démon riant (Warai-hannya)

Masque hannya en bois.

Dans cette estampe, Hokusai a combiné deux monstres du folklore : une hannya, vieille femme changée en démon à cause de sa profonde jalousie, et une yamanba (ou « femme de la montagne »), un démon connu pour enlever et dévorer des enfants[5]. L'estampe le montre en train de dévorer vivant un enfant[7]. L'histoire vient du folklore de la région de Nagano[6]. Warai-hannya était aussi appelée le « démon riant » ou « l'ogresse ».

Hokusai divise la peinture par un arc de cercle qui fonctionne comme une séparation entre le monde des humains et le monde surnaturel des fantômes. Cette composition est similaire à celles d'autres paysages peints par Hokusai, comme sa Vue du temple de Suijin depuis Massaki, la crique d'Uchigawa, et Sekiya (1857). Le fonds uni fait figure de mur, et le cercle contenant le démon agit comme une fenêtre, le spectateur fait face au monde extérieur. Le positionnement de la hannya à l'extérieur de cette fenêtre « la fait entrer dans la vie quotidienne du spectateur[5]. »

Fantôme d'Oiwa (Oiwa-san)

Représentation d'Osurasma (prière pour sortir une âme du purgatoire) à la fin de l'époque Edo.

L'histoire était à l'origine une pièce de théâtre kabuki appelée Yotsuya kaidan, écrite en 1825 par Tsuruya Nanboku IV[8]. Il en existe plusieurs versions. La plus commune commence avec une jeune fille appelée Oume, qui tombe amoureuse d'un samouraï marié Tamiya Iemon. Ses amis tentent de se débarrasser de sa femme Oiwa en lui offrant une crème pour le visage empoisonnée. Cette attaque ne la tue pas mais abîme son visage. Iemon l'abandonne de dégoût, ce qui l'enrage de chagrin. Hystérique, elle trébuche et tombe sur une épée dégainée. Dans un dernier souffle elle maudit Iemon puis prend différentes formes pour le hanter, en particulier celle d'une lanterne de papier[7].

L'acteur de kabuki Arashi Rikan II dans le rôle d'Iemon confronté à une image de sa femme assassinée, Oiwa. Dessin de Shunbaisai Hokuei, inspiré de l'estampe d'Hokusai, 1832.

Dans une autre version, le samurai sans emploi Iemon épouse la fille d'une famille de guerriers, qui a besoin d'un homme pour hériter de son nom. Il empoisonne et tue sa jeune femme, et elle le hante, transformée en fantôme[9]. Pour une autre, Iemon veut tuer sa femme pour se marier dans une riche famille. Il engage donc un assassin qui la tue et jette son corps dans une rivière[10]. Une dernière version raconte qu'Oiwa avait contracté dans son enfance la variole, qui lui avait laissé le visage mutilé. Bien que son mari, Iemon, ne lui tienne pas rigueur de son apparence, son maître veut qu'il divorce pour épouser à la place sa petite-fille. Lorsqu'Iemon accepte et suit les vœux de son maître, Oiwa meurt et se transforme en fantôme, maudissant toute la famille. Lorsqu'un temple est construit pour apaiser sa colère, le fantôme disparait.

Les lanternes de papier étaient utilisées dans la tradition bouddhiste du mukae-bon au début de l'O bon. Les gens les apportent sur les tombes de leurs familles pour souhaiter la bienvenue à leurs esprits. Dans l'estampe d'Hokusai le fantôme d'Oiwa prend possession d'une lanterne, en accord avec l'idée selon laquelle la lanterne permettait de communiquer avec les esprits ancestraux. Il y a une inscription sur la lanterne : « Louez Amida / La femme appelée Oiwa ». La calligraphie est de style choshin, qui n'est pas habituelle pour ce type de lanterne. Kassandra Diaz écrit que[5] : « Les plis de la lanterne tombent sur ses yeux fatigués et pointent la syllabe bouddhiste écrite sur son front. La syllabe fait référence à Gobujo, une forme de Yama, seigneur des enfers et juge des morts. Cette marque a peut-être été apposée sur Oiwa par Yama, qui l'a punie pour être retournée dans le monde avec son « nouveau corps ». »

Fantôme de Kohada Koheiji (Kohada Koheiji)

Spectre effrayant une jeune femme d'Utagawa Yoshiiku, 1890, inspiré de l'estampe Kohada Koheiji.

Cette estampe montre une scène issue d'une légende qui parle d'un homme mort noyé dans un marais par sa femme et son amant. Koheiji était un acteur de kabuki pour le théâtre de Morita-za. Comme il n'arrivait pas à avoir de bons rôles, il fut sélectionné pour jouer un yūrei sans autre possibilité. Sa femme Ostuka avait honte de lui, et avec son amant, un autre acteur du nom d'Adachi Sakuro, elle assassina Kohada et jeta son corps dans un marais[5]. Il revint les hanter pour se venger.

L'estampe montre un fantôme squelettique, entouré de flammes, qui revient effrayer le couple couché sous une moustiquaire[7]. L'écrivain Santō Kyōden, aussi connu comme artiste d'ukiyo-e sous le nom de Kitao Masanobu, développa l'histoire de Koheji dans son roman de 1803, Étrange Conte de revanche dans le marais d'Asaka (Fukushū Kidman Asaka-numa). L'intrigue s'appuie sur des faits réels, Koheiji fut en effet réellement victime d'assassinat. En 1808, l'histoire a été mise en scène pour le théâtre de kabuki[1],[3]. Kassandra Diaz indique qu'il « porte des perles de juzu, qui étaient utilisées dans les prières bouddhistes en les frottant entre ses mains. Qu'elles appartiennent à Kohada ou à son costume de yūrei, les perles symbolisent sa piété religieuse, qu'Otsuka et Adachi ont clairement piétiné[5]. »

Obsession (Shûnen)

Cette estampe montre un serpent encerclant une tablette commémorative (ihai) faite pour un autel bouddhiste, traditionnellement placé sur un autel dans la maison du défunt. Le serpent représente l'obsession qui continue après la mort[7]. Les offrandes et l'eau à côté de l'autel sont à l'intention du défunt. Durant la période Edo, les serpents des histoires kaidan sont souvent les esprits métamorphosés des morts. Ils incarnent fréquemment des femmes qui sont mortes pleines de jalousie, de colère, ou de mépris. Ici cependant, on considère que l'esprit obsessionnel représenté est celui d'Hokusai lui-même, qui affirme ainsi son obsession pour son art, même après sa mort[11].

Cette estampe a aussi été appelée Malveillance implacable. La tablette commémorative date de 1831-1845, période de la famine de Tenpō qui a fait beaucoup de victimes au Japon, y compris celle de l'estampe[5]. La ligne centrale donne le nom posthume attribué au moine bouddhiste Momonji, un yōkai qui apparaît comme un vieil homme sauvage qui attaque les voyageurs sur les routes sombres. Devenir un yōkai après sa mort est bien plus effrayant que d'en rencontrer un[5].

Sur le bol est dessinée une swastika bouddhiste, appelée manji en japonais. Hokusai l'utilise comme pseudonyme. « Pour cette raison, une autre interprétation possible est que le défunt est Hokusai lui-même, qui a été ironiquement transformé à cause de son obsession pour le monde surnaturel. » Les deux symboles sur l'estampe forment un contraste : le serpent représente l'obsession, et la feuille sur l'eau un esprit serein[5].

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Notes et références

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