Château d'Escorpain
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Le château d’Escorpain est situé dans la commune d'Escorpain dans l’Eure-et-Loir, à l’extrême limite du Thymerais, à 15 km à l’ouest de Dreux et à 7 km au sud de Nonancourt. Construit au XVIe siècle en remplacement d’un logis seigneurial, il a été profondément modifié au XIXe siècle.
Du XVIe siècle au XVIIIe siècle
La famille de Vieuxpont


Même si Escorpain et les Authieux relèvent au XIIe siècle des seigneurs de la baronnie de Châteauneuf, Hugues III et son fils Gervais[1], ces deux hameaux sont pris en étau entre le duché de Normandie et le royaume de France. L’Avre en est la ligne frontalière. Ainsi, le bourg de Nonancourt, sur la rive nord, fait partie du duché de Normandie et a été fortifié en 1112 par Henri 1er Beauclerc. Le logis seigneurial d’Escorpain a sans nul doute une vocation défensive. Le premier seigneur attesté au début du XVIe siècle est Jacques de Beaumestre[2] suivi par plusieurs générations de la famille de Vieuxpont[3]. D’abord Jehan, gouverneur de Dreux en 1591, démis de ses fonctions pour avoir été absent de Dreux pendant le siège remporté par Henri IV. Puis Pierre, capitaine de chevau-légers, à l’origine de la construction du nouveau château, avec le concours de son frère Guillaume, chevalier de Malte. La preuve en serait les deux croix de Malte sur les murs de l’édifice. La terre est érigée en châtellenie avant sa mort le . Son fils Jean III, gouverneur royal du fort de Pierre-Châtel sur le Rhône en 1625 et capitaine d’une compagnie de gens à pied, lui succède. Sa mère vient de temps en temps à Escorpain et y rencontre le poète Rotrou, gouverneur de Dreux[4]. Le domaine passe à son décès en 1641 à son fils Bernard-François puis à la sœur aînée de ce dernier, Charlotte, enfin à Louise qui regrette d'avoir confié la garde du château à des domestiques, Guillaume et Jeanne Robes, dont elle dénonce les agissements en 1662. Ils se sont prévalus de son absence pour vendre blés, avoines, foins et bois et recevoir ce qui lui était dû, en plus de faire mourir des bestiaux[5]. Le reste de la famille vit au château : ses sœurs Catherine et Renée, le mari de Renée, Charles d’Ailly, baron d’Annery et maréchal de camp. Charles d’Ailly est le fils de Charles d’Ailly II et de Geneviève Testu de Balincourt, fille du seigneur d’Ecorpain en Maine. Le château est mis sous séquestre en lorsque Charles d’Ailly prend la tête de la révolte nobiliaire des gentilshommes de l’Orléanais contre la politique du cardinal Mazarin[6]. Il est restitué à son fils Jacques qui le met en vente vers 1699.
Plusieurs seigneurs au XVIIIe siècle
Au début du XVIIIe siècle, la seigneurie appartient peu de temps au sieur de Beaurain puis à Jacques Hersant des Touches, capitaine de dragons de Bonnelles et chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis[7]. Trois ans après sa mort, le , sa veuve, Elisabeth d'Arras, cède les terres à un parent de son mari, Gabriel-Louis Boët de Saint Léger (1705-1779)[8], moyennant la somme de 50 000 livres. M. de Saint-Léger et sa femme Charlotte Courtois qui habitent rue des Blancs-Manteaux à Paris donnent procuration à Gabriel-Jean de Hauteterre, domicilié à Nonancourt et procureur fiscal de haute et moyenne justice à Escorpain, pour qu’il prenne en leur nom possession de la seigneurie. Celui-ci arpente donc, comme il se doit, tout le domaine, bâti et non bâti, cueillant des herbes, rompant des branches aux arbres fruitiers, ramassant des pierres pour les jeter un peu plus loin[9]. Mais M. de Saint-Léger a surestimé ses possibilités financières d'autant qu'il a acheté la même année la seigneurie des Authieux moyennant 25 000 livres. Du fait de son insolvabilité, Elisabeth d'Arras revend la seigneurie, le , à Louis Roger, écuyer, conseiller du roi, contrôleur ordinaire des guerres qui prend le titre de sieur d'Escorpain[10]. Il y habite peu, reste domicilié à Dreux et revend ses terres, à la suite de mauvaises affaires, à son ami notaire, René Poultier, le , moyennant 100 000 livres[4].

Né le , René Poultier est le fils d’un procureur au Parlement de Paris. Il a été directeur et receveur général des loteries royales des communautés religieuses et de piété[11], administrateur de l’école royale de dessin, avocat, notaire et membre de la loge maçonnique de Saint-Étienne de la vraie et parfaite amitié[12]. En , il a acheté sa charge notariale 110 000 livres[13] et a épousé le mois suivant Anne-Marie Gautier de Vinfrais, la nièce de Charles Gautier de Vinfrais, officier de la Vénerie royale. Leur contrat de mariage[14] a été signé par une myriade des plus grands noms : Louis de Bourbon Condé, Louise-Anne de Bourbon Condé, Louis Phélypeaux de Saint-Florentin, Marc-Pierre de Voyer de Paumy, comte d’Argenson, Charles-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, Louis-César de la Baume Le Blanc de la Vallière, la marquise de Pompadour. De leur mariage naissent deux fils dont l'un décède le [15] à Escorpain. Il avait été placé, comme c'était l'usage au XVIIIe siècle, auprès du couple Caillé, vignerons et parents nourriciers. Charles-René Poultier, né le , a plus de chance. En 1779, René Poultier cesse son activité de notaire et se retire dans ses terres.
Quand la Révolution éclate, il rallie ses rangs et promet 1 500 livres pour sa part dans la contribution patriotique[4]. Les habitants d’Escorpain le nomment à l’unanimité colonel-commandant de la milice. La garde nationale est constituée le et les membres de la municipalité se rendent en compagnie d’un détachement de la troupe et au son de la fanfare, au château où les accueillent Mme Poultier et sa belle-mère, tenant le drapeau décoré des couleurs de la nation. Celui-ci est béni à l’église, un repas suit au château et la journée se clôt par des danses. Sous la Terreur, René Poultier, désigné désormais comme agriculteur, est président du comité de surveillance.
Le , le château change de propriétaire. La thèse de l’auteur des Annales d’une petite localité rurale du Drouais[4] est que René Poultier a connu un revers de fortune à la suite de la disparition de ses charges. Ça ne semble pas être le cas puisqu'il achète encore des terres en 1797. Sa décision de transmettre le château à une personne de son choix résulte probablement de la mort de son fils unique Charles-René, survenue le , et de sa fin prochaine. En septembre, l'acte de vente est signé. L’acheteur, Amboise-Théodore Béjot[16], agent de change, n'est autre que le beau-frère de Charles-René Poultier[17]. Chacun a épousé une fille de Claude-Martin Goupy, architecte et entrepreneur. Le montant de l’achat est bien inférieur à celui dont René Poultier s’est acquitté en 1775. Il s’élève seulement à 40 000 livres alors que le domaine a été considérablement agrandi et que le château est vendu avec tous ses meubles dont certains proviennent du château de Mme de Pompadour à Crécy[4]. Après signature de la vente, René Poultier continue à vivre au château, il y meurt le , à l’âge de 79 ans. Sa femme, munie de la procuration de M. Béjot, continue à s’occuper des baux des fermes. Il semble qu’un arrangement familial ait été conclu.
Du XIXe siècle au XXIe siècle
Les Coüin de Granchamp

Le , Joseph-Christophe Coüin, achète pour 100 000 francs la terre d'Escorpain, soit 238 hectares. Il a 41 ans et est colonel-commandant d’artillerie de la garde des consuls. Deux ans auparavant, il s’est marié à Nonancourt avec Marie-Louise-Sophie Lhopital[18], fille d'un notable local, conseiller général de l'Eure. Depuis l'âge de dix-sept ans, il n’a connu que l’armée, servant d’abord dans l’armée royale comme canonnier au régiment d'Auxonne () puis dans celle de la jeune République, dans les rangs de l'armée du Nord[19]. Du fait du départ des officiers de la noblesse, il est promu rapidement lieutenant puis capitaine. Il rejoint Bonaparte et participe aux campagnes d’Italie et d’Égypte. Il est l'un des grenadiers qui protègent le général Bonaparte lors de la séance du conseil des Cinq Cents et intègre la prestigieuse Garde des consuls puis la Garde impériale. Il est élevé au grade de commandant de la Légion d’honneur en 1804, date à laquelle il achète Escorpain. Si son physique est ingrat, ses qualités humaines sont soulignées par le général Jean-François Boulart dans ses Mémoires[20].
« Un troupier renforcé au langage trivial, au physique commun, au visage défiguré par une dépression du nez qui équivalait presque à l’absence de cet organe; mais, pour rendre hommage à la vérité, excellent homme, très obligeant, simple et loin d'avoir les prétentions qu'affectaient beaucoup de parvenus de cette époque – et c'était un mérite. »
Ce jugement est confirmé par une jolie jeune femme, la duchesse d’Abrantès, escortée en Espagne en 1810 par le général[21].
« Il y avait à Ciudad Rodrigo un homme dont la bonté était presque proverbiale dans l’armée. C’était un général d’artillerie de la Garde Impériale, le général Coüin…C’était le plus digne et le plus excellent des hommes; il n’était plus jeune et avait toujours été fort laid. »


Ce fils de tisserands de Beaumont-sur-Sarthe, né le , orphelin en 1774, a choisi le métier des armes et est devenu en 1808 baron d’Empire, sous le nom de Coüin de Grandchamp, avant d’être mis à la retraite en [19]. Il n’a pas renié ses origines et a exposé dans une salle du château les outils de ses parents. Il meurt le à Escorpain à l’âge de 71 ans, ayant peu profité de son domaine. Après les années de paix du Consulat, il repart prendre son commandement : Allemagne et Pologne en 1807, Espagne et Portugal à partir de 1808, Italie en 1811, Russie en 1812 et campagne de France, début 1814. Sur sa stèle sont inscrits tous ses titres : maréchal de camp et ancien inspecteur général d’artillerie, commandeur de la légion d’honneur, chevalier de Saint-Louis et de la couronne de fer. Le côté de la stèle retrace sa carrière : « Entré au service en 1780 comme simple canonnier, il a conquis tous ses grades sur les champs de bataille et fait toutes les campagnes d’Égypte, d’Espagne et Portugal, d’Italie, d’Allemagne et de Russie. »
En 1859, son fils Joseph-Édouard Coüin offre au village un bâtiment pour servir d’école et de mairie. Il est maire de la commune jusqu'en 1861 et conseiller général d'Eure-et-Loir. Sa sœur Louise a épousé en 1857 Alfred Firmin-Didot (1828-1913), de la famille des imprimeurs installée au Mesnil-sur-l'Estrée.
Les Firmin-Didot

Alfred Firmin-Didot devient le seul propriétaire à la cessation de l'indivision. Quoi de plus naturel pour un imprimeur d’installer une bibliothèque qu’il peut remplir des livres sortis des presses de son imprimerie ? Sauf que cette bibliothèque est particulière car logée dans une ancienne bergerie et dotée, qui plus est, d’un style monacal qui rappelle le Moyen Âge. Elle s'inscrit dans un vaste projet de modification du château en 1879 sous la houlette d'un architecte qui va donner au château le style en vogue à l'époque, le néo-gothique. Les bois et les garennes de la propriété permettent à Alfred Firmin Didot, féru de vénerie, d'offrir à ses hôtes un terrain de chasse giboyeux[22]. En une année, on tue jusqu'à 5 000 lapins. Les années passent et le déclin arrive. En 1966, Jacques Firmin Didot décède à la suite d'un accident d'avion, un an après le décès de son père Robert. L'imprimerie tricentenaire dépose son bilan. Le château est laissé à l'abandon pendant quarante ans. La mérule s'y installe et ronge les bois. En 2008, la SCI Lemuria contrôlée par Charles Firmin Didot achète le château à son cousin en vue de le sauver. En 5 ans, la plupart des bâtiments sont mis hors d'eau et plutôt que de refaire des chambres et des salons, le nouveau propriétaire mise sur les grands volumes du château pour accueillir des expositions, des ateliers et des concerts. Au jardin, il laisse son caractère naturel et sauvage. Beaucoup d'autres projets sont en cours[23].












