Pour Salvador Dalí, « la trilogie passionnelle inaugurée par le divin marquis de Sade était restée incomplète : sadisme, masochisme. Il fallait inventer le troisième terme du problème, celui de la synthèse et de la sublimation : le clédalisme[1]. » Dans Les Passions selon Dalí, le peintre explique à Louis Pauwels le fonctionnement de cette pratique[2] : pour lui, il s'agit d'abord de convaincre une quinzaine de participants à se livrer aux fantasmes sexuels du maître selon une organisation méticuleusement préparée et consignée par écrit par des « notaires ». Les participants sont choisis pour leur beauté et leur raffinement, voire leur innocence. Il faut ensuite réunir tout le monde dans un lieu propice et minutieusement préparé pour que chaque séquence soit un théâtre ou un tableau vivant. D'après Salvador Dalí : « On comprendra encore une fois que tout rapprochement entre le clédalisme et l'orgie collective serait une faute contre l'esprit. La partouze se déroule toujours dans l'anarchie gélatineuse, alors que l'érotisme dalinien obéit à une organisation rigoureuse issue de mon délire, à une orchestration et une hiérarchisation des formes, des mouvements, des couleurs »[2]. Salvador Dalí affirme par ailleurs qu'il organise des séances de clédalisme à Paris, New York ou Figueras, souvent dans de grands hôtels (comme le San Regis de New York[2]). Selon lui, il faut parfois plusieurs années pour mener à bien l'organisation pratique, son plaisir suprême étant d'annuler brutalement et au dernier moment la partie préparée depuis si longtemps[2], sans parler des moments où la situation tourne au ridicule parce qu’une position un peu compliquée fait tomber du lit l’un des participants[3].
Pour Robin Chatelain, le clédalisme « est une jouissance de l’achoppement de la relation érotique : l’exaltation est trouvée dans la montée de l’excitation, mais s’arrête avant l’acte sexuel[4] », Dali ne cachant pas son angoisse de la pénétration et de l'impuissance (dont il se libère un peu selon lui après sa rencontre avec Gala[4]). C'est, de même, pour Catherine Millet, « le plaisir dans l’attente qui n’en finit pas, et dans la frustration[3]. » Meredith Etherington-Smith définit le clédalisme comme « l'art de l'orgasme du voyeur[5]. » Selon Catherine Millet, Dali apparaît en effet lors de ces séances comme « le Grand Masturbateur », pratiquant l'onanisme, — « ce plaisir solitaire plus doux que le miel », —, pendant lequel il lui arrive même d'avoir des hallucinations[3].
Jean-Louis Ferrier, reprenant ces définitions — qu'il dépasse toutefois dans un second temps —, reconnaît le clédalisme dans l'épisode de Visages cachés où Solange rejoint le lit du comte de Grandsailles pour en ressortir aussi rapidement, « plongeant son désir dans un profond désespoir, au cœur duquel les sentiments les plus contradictoires commencèrent à se livrer un combat sans merci[6]. » Pour Pierre Brunel, « le type d’amour intense et pourtant sans contact physique se trouve encore illustré par l’épisode du strip-tease inversé, où deux jeunes gens apparaissent nus l’un à l’autre sans qu’un seul mot soit prononcé et sans qu’aucune étreinte ait lieu[7] » et « où, selon Indira Césarine, le résultat final est un orgasme simultané, fait par l’expression des visages comme la seule communication entre les deux amants[8]. » Ainsi, pour Jean-Louis Ferrier, « le clédalisme, dans son achèvement, est censé accomplir la séparation du corps et de l’âme afin de permettre le fonctionnement libre de celle-ci ; il s’oppose à la vieille idée selon laquelle le corps serait le miroir de l’âme[9]. »
Pour Pierre Brunel, la définition de Meredith Etherington-Smith « trop purement sexuelle se révèle vite insuffisante », Pierre Brunel préférant la définition donnée par Salvador Dali lui-même : « Le clédalisme est le plaisir et la souffrance sublimés dans une identification toute transcendante avec l’objet[10]. » De même, pour Jean-Louis Ferrier, le clédalisme n'est pas d'abord un concept érotique « malgré un certain nombre de fantasmes auxquels [Salvador Dali] se plaît à donner une publicité tapageuse », mais une forme d’expérience esthétique et artistique, où le plaisir, la frustration et la souffrance se mêlent et sont transcendés par une très forte identification avec l’objet du désir (que ce soit une personne, une idée ou une œuvre d’art)[9]. Pour Pierre Brunel, le concept est donc pour Dali « l'une des données fondamentales de son art » et une clé pour comprendre la manière dont il invite le spectateur à ressentir ses œuvres[10].