Crise migratoire aux îles Canaries
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| Crise migratoire aux îles Canaries | |
| Type | Crise migratoire |
|---|---|
| Pays | Îles Canaries / Afrique du Nord et de l'Ouest |
| Date | Depuis 2020 |
| Bilan | |
| Morts | 4 404 morts en 2021 |
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La crise migratoire aux îles Canaries réfère à la venue, depuis 2020, de milliers de migrants sans papiers et de réfugiés, majoritairement originaires d’Afrique de l’Ouest et du Nord, dans l’archipel espagnol. Au total, le nombre d’arrivées en 2020 s’est situé à 23 023 personnes, avant de connaître une légère baisse en 2021 pour atteindre 22 195 personnes[1]. À la mi-, en l’espace de seulement 48 heures, plus de 1000 migrants entassés sur 37 bateaux ont atteint les îles[2]. En comparaison, l’année 2019 n’a comptabilisé que 2 698 arrivées[3].
Le parcours migratoire emprunté s’étale de la côte nord-ouest de l’Afrique jusqu’aux îles Canaries, figurant comme porte d’entrée vers l’Europe[4]. Cette crise rend particulièrement compte du déplacement de la route migratoire passant habituellement par la mer Méditerranée vers l’océan Atlantique. En l’occurrence, le flux migratoire transitant par le détroit de Gibraltar, situé au sud de l’Espagne et au nord du Maroc, a diminué de moitié, en 2020, alors qu’une augmentation substantielle des arrivées de migrants s’est observée dans les eaux de l’océan Atlantique vers les îles Canaries. Un pic précédent, en 2006, avait vu plus de 36 000 arrivées de migrants lors de ladite « crise des cayucos »[5].
Précarisation socio-économique
La pandémie de COVID-19 en Afrique a exacerbé la pauvreté chez bon nombre d’individus en les privant de leurs moyens de subsistance. Plusieurs ont, de telle sorte, été contraints de quitter leur pays en quête de meilleures conditions de vie. La fermeture des frontières et les restrictions aux déplacements, appliquées à partir du mois de , dans l’optique de réduire la contagion du virus, ont particulièrement bloqué les migrants sans papiers en transit dans une situation précaire[6]. Immobilisés, bon nombre d’entre eux ont été confrontés à l’épuisement de leurs ressources et à la peur de l’arrestation vu l’irrégularité de leur statut. Bien que restreignant leur capacité à le faire, les impacts de la COVID-19 ont ainsi conduit à une augmentation des aspirations à émigrer vers l’Europe[7].
Déstabilisation des pratiques de pêche traditionnelles
Plus particulièrement, les accords de pêche entre l’Union européenne, la Chine et certains pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest, affectant les pratiques de pêche traditionnelles en épuisant gravement les stocks de poissons, augmentent les départs de migrants à partir de la Mauritanie et du Sénégal vers les îles Canaries[8].
Crise climatique et instabilité politique
Il faut également mentionner les effets croissants de la crise climatique, dont la sécheresse au Maroc[3], ainsi que l’instabilité politique en Libye et au Sahel comme facteurs ayant contribué à l’arrivée de migrants africains. L’augmentation des attaques armées par des militants islamistes au Mali, notamment, a déplacé des centaines de milliers de personnes[9].
Le déplacement de la route migratoire vers l’Atlantique
Alors que les migrants et les réfugiés d’Afrique subsaharienne ont suivi ces dernières années un chemin bien usé vers le nord, embarquant sur des bateaux à partir du Maroc, de la Libye, de la Tunisie et de l’Algérie et traversant la Méditerranée vers l’Espagne et l’Italie, la route migratoire tend à se déplacer vers l’océan Atlantique. Au fait, au cours des dernières années, les États européens ont conclu divers accords voués à l’externalisation de leurs frontières vers des pays de transit stratégiques tels que le Maroc, le Niger et la Libye, visant à décourager les flux migratoires irréguliers vers l’Europe par une surveillance frontalière accrue[10]. De par ce contrôle frontalier renforcé, soutenu par l’Union européenne à une hauteur de plus de 1.5 milliard en 2020[11], l’itinéraire habituel privilégiant la Méditerranée vers l’Espagne et l’Italie s’est de telle sorte déplacé peu à peu vers la route Atlantique. Souvent transformée en enjeu sécuritaire, la COVID-19 a également permis l’application de mesures d’urgence aux frontières, amplifiant la tendance à une forte sécurisation des frontières et à la recherche par les migrants d’autres passages irréguliers[12]. Par conséquent, les réseaux de passeurs se sont organisés en renvoyant les migrants notamment vers les côtes sud du Maroc, à la frontière avec le Sahara occidental, désormais moins surveillées que celles du nord[13]. Selon le journaliste Jan-Philipp Scholz, la situation aux îles Canaries serait ainsi causée en partie par les politiques migratoires adoptées par l’Espagne et visant le renforcement des frontières en Afrique[14].
En outre, la nature de plus en plus difficile, coûteuse et incertaine des itinéraires vers l’Europe a alimenté les réseaux de passeurs et a renforcé la tendance actuelle selon laquelle la migration mondiale s’effectue de plus en plus dans l’ombre[15]. À mesure que les passages frontaliers se complexifient, les migrants s’avèrent de plus en plus dépendants des passeurs et ce désir d’émigrer est exploité par ces groupes qui agissent en pratique comme des agences de migration. Ils offrent notamment une protection et un hébergement lors des voyages terrestres, une assistance aux postes frontaliers et le transport en bateau vers l’Europe, et ce, à des coûts souvent très élevés. Pour la traversée en mer, les prix peuvent varier entre 2 000 et 3 000 euros[16].
Les risques encourus
En raison des courants forts de l’Atlantique, la traversée maritime vers les îles Canaries s’avère très risquée[3]. Les migrants entament l’itinéraire entassés à bord de pateras ou de simples cayucos la plupart du temps surchargés et en mauvais état. Autant de facteurs susceptibles de conduire à des drames[17]. Bon nombre quittent à partir du Sahara occidental ou de la façade atlantique de la Mauritanie, du Sénégal et de la Gambie. Le voyage à partir de ces itinéraires est beaucoup plus risqué : huit à onze jours en mer et des accidents très fréquents. Près d’un cayuco sur dix fait naufrage[18]. Considérant que la traversée peut s’étirer pendant des jours, voire des semaines, l’épuisement des réserves d’eau et de nourriture à bord des embarcations entraîne également le décès de nombreux migrants[19].
L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a mis en exergue la perte de vie alarmante depuis le début de 2021 sur la route vers les îles Canaries, spécifiant que le nombre de décès avait plus que doublé par rapport à la même période en 2020. L’organisation non-gouvernementale (ONG) Caminando Fronteras estime que plus de 4 404 migrants sont morts ou ont disparu sur les routes maritimes vers l’Espagne en 2021[20], faisant de cette année la plus meurtrière depuis au moins 2015[21]. Plus de 90% des disparus (4 016) auraient péri dans l’un des 124 naufrages comptabilisés lors des traversées vers l’archipel[22]. En comparaison, les décès comptabilisés sur la route s’élevaient à 210 en 2019 et à 43 en 2018[23].
Les exemples documentés de drames survenus lors des traversées abondent. En , une pirogue a été localisée à 500 kilomètres de l’île d’El Hierro après 14 jours à la dérive avec 26 survivants à bord. 29 individus, dont sept enfants, étaient déjà décédés. Le , une embarcation pneumatique s’est renversée à 250 kilomètres des côtes canariennes, avec 52 passagers à bord, dont un seul a survécu[20]. Le , au moins 43 migrants ont péri dans le naufrage de leur embarcation au large de Tarfaya, au sud du Maroc. Parmi eux se trouvaient trois bébés et 14 femmes. Le , à 44 km au large de l’île de Fuerteventura, les sauveteurs espagnols ont porté secours à un nouveau-né dont la mère venait tout juste de donner naissance à l’intérieur du canot pneumatique dans lequel elle avait pris place avec une soixantaine d’autres personnes[21]. Il faut dire que de plus en plus de femmes et d’enfants (au moins 205 pour 2021[24]) sont parmi les victimes : une indication que des familles entières entament désormais la traversée et non pas seulement de jeunes hommes à la recherche de travail[25].