Critiques de l'École nationale d'administration
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Les critiques de l'École nationale d'administration sont les positions critiques exprimées au sujet de l'École nationale d'administration, de 1945 à sa suppression en 2021. La critique de l'ENA participe d'interrogations plus générales sur la société française concernant la sélection et la reproduction des élites, la bureaucratie, la centralisation et les relations entre l'État et les citoyens. Plusieurs de ces critiques ont été synthétisées dans le rapport Thiriez et le rapport Bassères qui ont mené à la création de l'Institut national du service public en 2022.
Critiques sociologiques
Élites françaises « héritières de la culture dominante »
Dans Les Héritiers (1964), Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron décrivent les Grandes écoles, dont l'ENA, comme des lieux phares de la reproduction sociale et de l'inégalité des chances. Les admis sont alors largement des « héritiers de la culture dominante ». Ces héritiers, cultivant une image d'aristocrates dilettantes, seraient portés par une forte connivence entre l'école et leur propre culture familiale. Cela est également abordé dans La Noblesse d'État (1989). Le premier ouvrage a toutefois fait l'objet de vives critiques après sa publication, notamment par le sociologue Raymond Boudon, qui reprochait à Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron leur « croyance en un déterminisme social et en une vision statique de l’école »[1].
La critique sociologique de l'ENA est aussi le fait de Jean-Pierre Chevènement, qui publie en 1967 avec deux camarades de promotion un livre intitulé L'Énarchie ou Les Mandarins de la société bourgeoise, qui souligne la faible mixité sociale de l'école tout en inventant le mot énarque. Michel Debré a répondu à ces critiques en 1978, en soutenant que « il est tout à fait déraisonnable de critiquer une institution pour des traits de caractère qui ne sont pas les siens mais ceux des instances qui la précèdent, pour ce qui concerne l'éducation nationale »[2].
Critiques liée à la technocratie
Pensée technocratique
Depuis les années 1960, il est parfois reproché aux anciens élèves de l'ENA une pensée technocratique[réf. nécessaire].
Implication en politique
L'ENA a pu être critiquée pour ce qui a été perçu comme un détournement de sa fonction originelle, dans la mesure où l'école n'avait pas vocation à former des hommes et femmes politiques. Or, plus de la moitié des présidents de la Cinquième République sont issus de l'ENA. Toutefois, une étude menée par des chercheurs de l'EHESS et de l'ENA en 2015 montre qu'entre 1985 et 2009, seulement 5 % des élèves ont fait une carrière politique[3].
Critiques liées au pantouflage
Accroissement du pantouflage à partir des années 1980
L'ENA a pu être critiquée, comme la haute fonction publique de manière générale, pour la pratique du pantouflage. Pierre Birnbaum souligne que les privatisations de grandes entreprises publiques ont conduit, à partir des années 1980, à un accroissement du nombre de départs d'énarques vers ces entreprises passées dans le privé[4].
Critiques du classement de sortie
Classement de sortie
Le classement de sortie de l'école a fait l'objet de contestations récurrentes. La promotion Charles de Gaulle (1970-1972) a refusé la logique du classement, ses meilleurs élèves s'étant coordonnés pour ne pas choisir d'accéder aux grands corps de l'État[5]. La promotion Senghor (2002-2004) l'a fait annuler pour cause de rupture d'égalité, sans effet sur les élèves[6]. Un rapport rédigé par la promotion, intitulé L'ENA, l'urgence d'une réforme, signé par 132 étudiants sur 134, qualifiait la scolarité à l'ENA de « concours de beauté organisé par les divers corps de l'État ».
En , Nicolas Sarkozy a remis en cause le principe du classement de sortie[7]. Le président de la République a estimé anormal que les mieux classés bénéficient d'une présomption de supériorité tout au long de leur carrière et se voient très souvent offrir les postes les plus importants, alors qu'à l'inverse les moins bien classés ne voient pas toujours leurs mérites professionnels reconnus à leur juste valeur. À ce stade, cependant, ni le calendrier ni les modalités d'une éventuelle suppression du classement n'étaient précisés. La difficulté de cette suppression tient en partie au risque de népotisme en cas de recrutement libre des jeunes énarques par les différents corps de l'État.
Le , les élèves de la promotion Willy Brandt ont malgré cela voté en assemblée générale la suppression du classement de sortie pour leur promotion à une forte majorité (76 % des exprimés et 79 % de participation[8],[9]), mais le conseil d'administration de l'École a réaffirmé peu après le maintien du classement pour les promotions en cours de scolarité. Néanmoins, le est annoncée sa suppression dès 2011[10] ; le classement serait remplacé par un « dossier d'aptitude » et complété par un entretien de recrutement. Les élèves seraient par ailleurs davantage spécialisés : l'école envisage de créer, en complément du tronc commun, cinq filières (droit, économie, finances, international, social) en partenariat avec les administrations[11].
En , François Sauvadet, ministre de la Fonction publique, a mis en place « une commission de réflexion sur le classement de sortie de l'ENA chargée de rechercher toutes les voies de la convergence possibles sur cette question ». Ce groupe de travail s'est réuni à deux reprises et n'a pas réussi à trouver un terrain d'accord sur la réforme. Le , François Sauvadet a annoncé qu'il renonçait à déposer un amendement au vote de l'Assemblée nationale visant à permettre la suppression du classement[12].
Sous la présidence d'Emmanuel Macron, le classement de sortie est supprimé, menant à la mise en place d'un système d'appariement qui se veut respectueux des préférences des administrations[13].
Accès direct aux Grands corps de l’État
De 1945 jusqu'à la transformation de l'ENA en INSP, l'école a donné accès à ses élèves aux grands corps de l'État. Cela permettait aux mieux classés de rejoindre en sortie d'école la Cour des comptes, le Conseil d'État ou l'Inspection générale des finances. Cela a été critiqué par divers commentateurs, comme Marc-Olivier Baruch[14]. La réforme de l'Institut national du service public a conduit à la suppression de l'accès direct aux Grands corps[13].
Critiques portant sur la formation
Manque de contenu de la formation
La formation initiale dispensée à l'ENA/INSP a été critiquée à plusieurs reprises, y compris par les anciens élèves Olivier Saby dans Promotion Ubu Roi et Adeline Baldacchino dans La Ferme des énarques[15]. La première critique souligne que les enseignants titulaires sont en réalité très peu nombreux et que la plupart ne viennent qu'une semaine par semestre afin de donner un cours ponctuel[16].
Ces critiques sont reprises par Thierry Mandon, ancien secrétaire d'État chargé de la Réforme de l'État et de la Simplification, qui soutenait que l'ENA est « une aberration absolue. Il n'y a pas de professeurs, des gens viennent faire des conférences : on considère que, parce que vous avez réussi le concours, vous savez déjà tout et êtes aptes à diriger. On ne vous apprend qu'à rédiger des décrets et des circulaires, c'est-à-dire à soumettre les citoyens à vos décisions »[17].