Cette adaptation chrétienne des Satires de Juvénal ne procède pas de manière ordonnée contre les vices et les folies de son âge. On a fait remarquer que Bernard navigue entre deux sujets principaux: le caractère éphémère de tous les plaisirs matériels et la permanence des joies spirituelles, les mêmes thèmes qu'un traité du même nom beaucoup plus ancien de Eucher de Lyon, que Érasme avait édité et republié à Bâle en 1520.
Ses images hautement travaillées du ciel et de l'enfer ont probablement été connues de Dante; le froid brûlant, le feu glacial, le ver dévorant, les flots ardents, et encore la glorieuse idylle de l'Âge d'or et les splendeurs du royaume céleste sont formulés dans une diction qui s'élève parfois à la hauteur du génie de Dante. L'énormité du péché, le charme de la vertu, la torture d'une mauvaise conscience, la douceur d'une vie respectueuse de Dieu alternent avec le ciel et l'enfer comme thèmes de son majestueux dithyrambe. Il revient encore et encore sur la méchanceté de la femme (une des mises en accusation les plus féroces des six), les maux du vin, de l'argent, du savoir, du parjure, des devinettes, etc. Ce maître d'une latinité élégante, énergique et abondante ne peut trouver des paroles assez fortes pour exprimer sa rage prophétique face à l'apostasie morale de sa génération. Les évêques juvéniles et simoniaques, les agents oppressifs des corporations ecclésiastiques, les officiers de la cour, légat papal et le pape lui-même ne sont pas traités avec moins de sévérité qu'à Dante ou sur les sculptures de la cathédrale médiévale.
La première moitié du XIIe siècle a vu l'apparition de plusieurs nouveaux facteurs de laïcité inconnus à une époque plus ancienne et plus simplement religieuse, l'augmentation du commerce et de l'industrie résultant des Croisades, l'indépendance croissante des villes médiévales, la sécularisation de la vie Bénédictine; le développement de l'apparat et du luxe dans un monde féodal jusqu'ici grossier, la réaction du terrible conflit entre l'État et l'Église dans la seconde moitié du XIe siècle. Le chant du Clunisien est un grand cri de douleur arraché à une âme profondément religieuse et même mystique à la première prise de conscience d'un nouvel ordre d'idéaux et d'aspirations humaines. Le poète-prédicateur est aussi un prophète; L'Antéchrist dit-il, est né en Espagne; Élie est revenu à la vie en Orient. Les derniers jours sont proches, et il appartient au vrai chrétien de se réveiller et de se préparer à la dissolution d'un ordre devenu intolérable, dans lequel la religion elle-même est désormais représentée par le cant et l'hypocrisie.