Définition de la situation (sociologie)
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La définition de la situation est un concept de sociologie associé principalement à l'interactionnisme (sociologie), à la sociologie pragmatique et à l'École de Chicago, qui postule que la réalité sociale ne peut se comprendre uniquement par les dimensions objectives d'un fait, mais que la perception qu'en ont les acteurs (la dimension subjective) est une composante essentielle de l'action sociale.
Origines et Théorème de Thomas
Le concept de « définition de la situation » apparaît dans l'ouvrage classique Le Paysan polonais en Europe et en Amérique, publié entre 1918 et 1920 par les sociologues William Isaac Thomas et Florian Znaniecki, « dans une analyse des phénomènes sociaux qui met l’accent sur l’interrelation, dans la construction de tels phénomènes, entre d’une part les dimensions objectives d’un fait social, d’autre part les déterminants subjectifs ou les dispositions des sujets »[1]. William I. Thomas formalise le concept en 1923 dans son ouvrage The Unadjusted Girl[1], puis en 1928, dans The Child in America. Behavior Problems and Programs, il propose une formulation qui résume ce principe, connu sous le nom Théorème de Thomas[1],[a] : « si des individus définissent une situation comme réelle, elle est réelle dans ses conséquences »[2],[1],[3].
Dans cette perspective, les individus « ne font pas que réagir à des stimuli [...]. Placés dans les mêmes conditions, leurs actions ne vont pas être les mêmes. Ils agissent en fonction de ce qu’ils comprennent être la situation dans laquelle ils se trouvent »[4]. Il s'agit d'« une approche centrée sur les contextes réels de l’existence des sujets ; l’affirmation de la nécessité d’étayer la lecture des phénomènes sociaux par une prise en compte de la dimension subjective de l’expérience sociale ; le souci d’une perspective qui articule la dimension micro de l’expérience à des dynamiques sociales plus larges »[1].
Interactionnisme et constructivisme social
Ce principe « sous-tend la perspective de l’interactionnisme symbolique, sous cette autre formulation que propose le sociologue Herbert Blumer : les gens agissent envers les choses au regard des significations que ces choses ont pour eux »[1]. « Herbert Blumer [...] avait vu dans les travaux de William Isaac Thomas l’issue de secours permettant d’échapper aux insuffisances du fonctionnalisme et au behaviorisme »[5].
Le concept « joue ainsi un rôle organisateur dans les conceptions constructivistes du social »[1], il est notamment « un concept clé pour les sociologues de la seconde École de Chicago (ainsi, chez Erving Goffman, pour penser Les cadres de l’expérience) »[1].
Erving Goffman
« Cette attention à la définition de la situation se retrouve sous-jacente aux travaux de nombreux sociologues interactionnistes, au premier rang desquels ceux d’Erving Goffman »[4].
La définition de la situation correspond à la prise en compte de « la perception du sens d’un cours d’action située et l’inscription pratique qui en découle »[3]. Autrement dit, dans cette approche, « l’appréhension sociologique de la réalité sociale ne peut plus faire l’économie de l’examen des perceptions et des représentations que forment les acteurs relativement à une situation donnée »[3].
Dans Les Cadres de l'expérience, Goffman précise que la définition de la situation est structurée par des principes d'organisation qu'il nomme « cadres » (frames) : « Je soutiens que toute définition de la situation est construite selon des principes d’organisation qui structurent les événements – du moins ceux qui ont un caractère social – et notre propre engagement subjectif. Le terme de “cadre” désigne ces éléments de base ». Goffman nuance la liberté de l'acteur : « si toute situation demande à être définie, en général cette définition n’est pas inventée par ceux qui y sont impliqués »[3],[6].
Rupture de la définition de la situation
Goffman, dans le chapitre 7 de La Présentation de soi, soutient l'idée que « [L]es ruptures de représentation ont [...] des conséquences à trois niveaux différents : celui de la personnalité, celui de l’interaction, et celui de la structure sociale »[7]. La rupture de la définition de la situation peut être le produit d'un décalage entre l'expression et l'impression. Décalage qui se manifeste par la prise de conscience qu'il y a une fausse note dans la situation ; que la réputation des acteurs, et de l'institution qu'ils représentent, est compromise ; l'image de soi est affectée[7].
Quand la définition perd sa définition :
- ...au niveau de l'interaction sociale : « Les participants se rendent généralement compte qu’il y a une fausse note dans la situation ; ils se sentent embarrassés, désemparés, et perdent littéralement contenance. En d’autres termes, le système social en miniature [...] se désorganise »[7].
- ...au niveau de la structure sociale : « Les publics ont tendance à considérer le personnage projeté par l’acteur au cours d’une représentation ordinaire comme un représentant autorisé de son groupe de collègues, de son équipe et de son organisation sociale. Ils considèrent également une représentation particulière d’un acteur comme une preuve de son aptitude à jouer son rôle et à le jouer à nouveau dans chacune des occasions qui le sollicitent. Chaque fois que l’acteur joue son rôle, il engage ces ensembles sociaux plus vastes que sont les équipes, les organisations, etc. Chaque nouvelle représentation, donne lieu à une nouvelle mise à l’épreuve de la légitimité de ces ensembles et à une remise en question de leur réputation. Les ensembles sociaux se trouvent tout spécialement impliqués dans certaines représentations. Par exemple, quand un chirurgien et son infirmière détournent tous deux leur attention de la table d’opération et que le malade anesthésié tombe accidentellement de la table et se tue, non seulement l’opération s’interrompt d’une façon gênante, mais la réputation du médecin, en tant que médecin et en tant qu’homme, et aussi la réputation de l’hôpital peuvent s’en trouver compromises »[7].
- ...au niveau de la personnalité : « Enfin, l’acteur est souvent profondément impliqué dans un rôle, une organisation, et un groupe déterminé auxquels il s’identifie ; il se perçoit lui-même comme quelqu’un à qui l’on peut faire confiance, qui ne provoque pas de rupture dans l’interaction ou qui ne déçoit pas les ensembles sociaux qui comptent sur la réussite de cette interaction. C’est pourquoi, lorsqu’une rupture se produit, il arrive qu’elle détruise l’image de soi autour de laquelle la personnalité de l’acteur s’est édifiée »[7].
Applications et méthodologie
L'importance accordée à la définition de la situation a des implications méthodologiques majeures pour la sociologie qualitative (École de chigaco, courant pragmatique, approches compréhensive, sociologie clinique)[1]. Elle justifie l'usage d'une « triangulation entre diverses méthodes qualitatives »[1] :
- La recherche documentaire
- Les approches biographiques
- L'enquête de terrain
Ceci permet « ainsi de cerner la façon dont les sujets définissent les situations, mais aussi de situer ces définitions dans un contexte et au regard de définitions contradictoires de ces mêmes situation »[1].
Notes, références et bibliographie
Notes
- ↑ « La désignation de « théorème » est due à Robert K. Merton, non à William I. Thomas lui-même » (Cefaï et Perreau 2012, p. 139).
Références
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Pesce 2019.
- ↑ Thomas et Znaniecki 1928, p. 571-572.
- 1 2 3 4 Cefaï et Perreau 2012, p. 140.
- 1 2 Coulmont 2015.
- ↑ Cefaï et Perreau 2012, p. 142.
- ↑ Goffman 1991, p. 9.
- 1 2 3 4 5 Goffman 1973, p. 229-230.
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- (en) William Isaac Thomas et Dorothy Swaine Thomas, The Child in America : Behavior Problems and Programs, New York, Knopf, .

- Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, t. 1 : La présentation de soi, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le Sens commun », .

- Erving Goffman, Les Cadres de l'expérience, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le Sens commun », .

- Daniel Cefaï et Laurent Perreau, Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, Amiens/Paris, CURAPP-ESS / CEMS-IMM, , 467 p.

- Sébastien Pesce (dir.), « Situation (définition de la) », dans Dictionnaire de sociologie clinique, Érès, , 587-588 p.

- Marc Loriol, La construction du social : Souffrance, travail et catégorisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », , 216 p. (ISBN 978-2-7535-1828-5, DOI 10.4000/books.pur.67028, lire en ligne)