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Fumigation rectale

ancienne pratique médicale From Wikipedia, the free encyclopedia

La fumigation rectale (ou lavement à la fumée de tabac) est l'emploi de fumée de tabac par insufflation dans le rectum par lavement, comme traitement médical. Il a été employé par les médecins européens pour lutter contre diverses affections.

Dessin tiré d'un manuel de 1776 représentant un appareil à lavement à la fumée de tabac, composé d'un embout, d'un fumigateur et d'un soufflet.

Le tabac fut rapidement reconnu comme un médicament après son importation du Nouveau Monde, et la fumée de tabac était utilisée par les médecins occidentaux contre le rhume et la somnolence. Cependant, son administration par lavement était une technique apprise des peuples autochtones d'Amérique du Nord[1]. Cette procédure était employée pour traiter les douleurs intestinales et pour tenter de réanimer les victimes de noyade. Les lavements de tabac liquide étaient souvent administrés pour soulager les symptômes d'une hernie.

Au début du XIXe siècle, cette pratique est devenue obsolète en raison de sa faible efficacité et du risque d'intoxication à la nicotine (en).

Le tabac en médecine

Un appareil plus simple et plus portable.
A : Vessie de porc
F et G : Tuyau à fumée
D : Embout auquel le tuyau est fixé
E: Robinet
K : Cône pour insertion rectale

Avant les échanges colombiens, le tabac était inconnu dans l'Ancien Monde. Les autochtones d'Amérique du Nord, auprès desquels les premiers explorateurs occidentaux découvrirent le tabac, utilisaient la feuille à diverses fins, notamment religieuses. Les Européens s'aperçurent rapidement que les autochtones l'utilisaient également à des fins médicinales. Le diplomate français Jean Nicot employait un cataplasme de tabac comme analgésique, et Nicolás Monardes préconisait le tabac comme traitement pour de nombreuses maladies, telles que le cancer, les maux de tête, les problèmes respiratoires, les crampes d'estomac, la goutte, les vers intestinaux et les maladies féminines[2]. La médecine d'alors accordait une grande importance à la théorie des humeurs, et le tabac devint, pendant un temps, une panacée. Son usage était mentionné dans la pharmacopée comme remède contre le froid et la somnolence causés par certaines affections médicales[3], son efficacité étant expliquée par sa capacité à absorber l'humidité, à réchauffer certaines parties du corps et, par conséquent, à maintenir l'équilibre jugé essentiel à la santé[4]. Dans le but de lutter contre les maladies, on utilisait également du tabac pour fumiger les bâtiments[5].

Un clystère à tabac est décrit et représenté dans un texte de Thomas Bartholin intitulé Clysterium Tabaco, et pro so instrumentum novum dans Historiarum anatomicarum rariorum centuria VI (1661)[6].

Un des premiers exemples d'utilisation européenne de cette procédure a été décrit en 1686 par Thomas Sydenham, qui, pour soigner la passion iliaque, prescrivait d'abord une saignée, suivie d'un lavement à la fumée de tabac[7] :

« Il me semble donc tout à fait indiqué de procéder d'abord à une saignée au bras et, une heure ou deux plus tard, d'administrer un lavement purgatif puissant ; or, je n'en connais point de plus vigoureux ni de plus efficace que la fumée de tabac, insufflée dans les intestins au moyen d'une large vessie et d'une pipe retournée — opération que l'on peut renouveler après un court intervalle si la première, en provoquant une selle, n'a pas permis d'ouvrir une voie d'évacuation vers le bas. »

S'inspirant des Catawba, les agriculteurs danois du XIXe siècle auraient utilisé ces lavements pour les chevaux constipés[8].

En plus de l'utilisation par les autochtones des lavements à la fumée de tabac pour stimuler la respiration, les médecins européens les utilisaient également pour traiter diverses affections, par exemple les maux de tête, l'insuffisance respiratoire, les rhumes, les hernies, les crampes abdominales, la fièvre typhoïde et les épidémies de choléra[9].

Réanimation médicale

Pour les médecins de l'époque, le traitement approprié à la « mort apparente » consistait à la réchauffer et à la stimuler. Anne Greene (en), une femme condamnée à mort et pendue en 1650 pour le meurtre présumé de son enfant mort-né, fut retrouvée vivante par les anatomistes. Ils la ranimèrent en lui faisant avaler du cordial (en) chaud, en lui frictionnant les membres et les extrémités, en pratiquant une saignée et en appliquant des cataplasmes chauffants ainsi qu'un « lavement odoriférant et chauffant destiné à être injecté dans son corps pour réchauffer ses entrailles ». Après avoir été installée dans un lit chaud aux côtés d'une autre femme pour maintenir sa température corporelle, elle se rétablit complètement et obtint sa grâce[10].

La respiration artificielle et l'insufflation de fumée dans les poumons ou le rectum étaient considérées comme équivalentes, mais le lavement fumigène était perçu comme la méthode la plus efficace, en raison de ses propriétés supposées réchauffantes et stimulantes[3]. Les Néerlandais expérimentèrent des méthodes de dilatation pulmonaire pour traiter les personnes tombées dans les canaux et apparemment noyées. On administrait également aux patients des infusions rectales de fumée de tabac, comme stimulant respiratoire[11].

Richard Mead fut parmi les premiers savants occidentaux à recommander les lavements fumigènes pour réanimer les victimes de noyade, lorsqu'en 1745 il préconisa les lavements de tabac pour traiter les noyades iatrogènes causées par la thérapie par immersion[réf. nécessaire]. Son nom est cité dans l'un des premiers cas documentés de réanimation par inhalation de fumée de tabac par voie rectale, datant de 1746, lorsqu'une femme apparemment noyée fut soignée. Sur les conseils d'un marin de passage, le mari de la femme inséra le tuyau de la pipe du marin dans son rectum, recouvrit le foyer d'un morceau de papier perforé et souffla fort. La femme reprit apparemment vie[3]. Dans les années 1780 au Royaume-Uni, la Royal Humane Society (en) installa des kits de réanimation, comprenant des lavements fumigènes, à divers endroits le long de la Tamise[3].

En 1740, le naturaliste français René-Antoine Ferchault de Réaumur collecte dans son Avis pour donner du secours à ceux que l'on croit noyés les pratiques traditionnelles de secours. Pour lui, il ne faut pas pendre le noyé par les pieds comme on le faisait alors, mais le déshabiller, le réchauffer, le faire vomir et éternuer, lui faire avaler des liqueurs ou de l'urine, insuffler de l'air chaud dans la bouche, de la fumée de tabac dans les intestins, faire une saignée à la jugulaire et une bronchotomie (trachéotomie)[12].

En 1748, le chirurgien Antoine Louis réunit le résultat de ses recherches qui seront publiées en 1752 dans Lettres sur la certitude des signes de la mort : où l'on rassure les citoyens de la crainte d'être enterrés vivans : avec des observations [et] des expériences sur les noyés. Il démontre que la mort par noyade résulte de la pénétration de l'eau dans les bronches. Il y valide certaines préconisations de Réaumur. Critiquant l'ingestion d'alcool ou d'urine et la bronchotomie, il insiste plus particulièrement sur l'insufflation d'air chaud dans la bouche, devant être pratiquée en maintenant fermé le nez du noyé. Dans le cadre de la nouvelle théorie, l'insufflation de tabac dans les intestins demeure inexpliquée mais il la justifie par son efficacité empirique. Pour réanimer les noyés, il adapte un soufflet intestinal de conception anglaise, utilisé normalement pour « libérer le ventre » et plus rarement « pour récréation ». Le soufflet introduisant de la fumée de tabac par le rectum devient ainsi le premier appareil de réanimation[12].

Cette méthode connut un grand succès en France : dans les années 1770, la Gazette du commerce évoqua plusieurs fois la remarquable invention récemment instaurée par une société de particuliers à Amsterdam (Pays-Bas). Cette société diffusait depuis 1767 les méthodes encore méconnues devant faire « revivre les noyés ». Elle a même établi un système favorisant ces réanimations : des récompenses étaient offertes aux sauveteurs, qui disposaient d’instruments permettant de sauver les noyés. Semblant particulièrement pertinente en ce siècle des Lumières, Cette entreprise philanthropique provoqua l’attention comme l’admiration. En attendant que la France emboite le pas, il fallait contribuer via la presse à la diffusion de connaissances aussi capitales, dont dépendait la vie des concitoyens[13].

Ainsi, la Gazette du commerce s'investissait dans cette tâche, communiquant sur les efforts de la Société d’agriculture, du commerce et des arts de Nantes, qui partageait ces préoccupations. Pour le bien général, les recommandations d'Amsterdam étaient même reproduites dans le numéro du [13]:

« Premièrement, il faut souffler dans le fondement du noyé, au moyen d’une pipe ordinaire, d’un tuyau, d’une gaine de couteau ou d’un fourreau d’épée, dont on aura coupé le bout, ou d’un souflet [sic].

Plus cette opération sera prompte, forte & continue, plus elle sera avantageuse ; elle deviendra encore plus efficace, si l’on se sert d’une pipe à fumer, ou d’un fumigateur, pour introduire dans le corps du noyé, au lieu d’air simple, la fumée chaude & pénétrante du tabac.

On ne peut mettre trop de célérité dans cette première opération qui peut avoir lieu au moment même où le corps est tiré de l’eau, soit sur un bateau, soit sur le rivage, & en quelque lieu que le noyé soit posé. »

Au tournant du XIXe siècle, les lavements fumigènes étaient devenus une pratique courante en médecine occidentale, considérés par les sociétés de protection des animaux (en) comme aussi importants que la respiration artificielle[14],[15].

« Lavement au tabac, respiration et saignée ;
Gardez le patient au chaud et frictionnez sans relâche.
Ne ménagez pas votre peine dans ce que vous entreprenez ;
Cela vous sera un jour rendu. »

 Houlston (24 septembre 1774)

En 1805, l'usage de la fumée de tabac par voie rectale était si répandu pour traiter les constrictions tenaces du tube digestif que les médecins commencèrent à expérimenter d'autres modes d'administration[16]. Lors d'une expérience, une décoction d'une demi-drachme de tabac dans 120 ml d'eau fut administrée en lavement à un patient souffrant de convulsions généralisées sans espoir de guérison[16]. La décoction agissait comme un puissant agent pénétrant et « stimulant la sensibilité » du patient, ce qui mit fin aux convulsions, malgré les nausées, vomissements et sueurs abondantes qu'elle provoqua[16]. De tels lavements étaient souvent utilisés pour traiter les hernies. En 1843, un homme d'âge moyen serait décédé à la suite d'une application pratiquée pour traiter une hernie étranglée[17]. Dans un cas similaire survenu en 1847, une femme a reçu un lavement au tabac liquide, complété par un lavement au bouillon de poulet, ainsi que des pilules d'opium et de calomel (prises par voie orale). La femme a guéri par la suite[18].

En 1811, un médecin notait que «  les vertus du lavement au tabac sont si remarquables qu’elles ont captivé l’attention des praticiens. De nombreux écrits traitent des effets et de la méthode d’administration de la fumée de tabac par voie anale », et fournissait une liste de publications européennes sur le sujet[19]. Les lavements à la fumée étaient également utilisés pour traiter diverses autres affections. Un article de 1827 paru dans une revue médicale relate le cas d’une femme traitée pour constipation par des lavements à la fumée répétés, avec peu de succès apparent[20]. Selon un rapport de 1835, les lavements au tabac ont été utilisés avec succès pour traiter le choléra « au stade de collapsus »[21],[22].

« Je tiens à signaler qu'avant mon intervention, des vomissements stercoraux s'étaient déjà manifestés de manière indiscutable. En prescrivant l'infusion de tabac et les lavements à la fumée, je visais à favoriser la réduction d'une éventuelle hernie occulte ou d'un spasme musculaire intestinal. J'ai également donné pour instruction aux personnes s'occupant de la jeune fille de la redresser fréquemment dans son lit après l'ingestion du mercure brut — elle était trop affaiblie pour se mouvoir seule — et de changer sa position (passant d'un côté à l'autre, du dos au ventre et inversement) afin de favoriser la progression du mercure vers les segments inférieurs de l'intestin sous l'effet de la gravité. »

 Houlston (24 September 1774)

Déclin

Les attaques contre les théories concernant la capacité du tabac à guérir les maladies ont commencé dès le début du XVIIe siècle. Le roi Jacques Ier d'Angleterre se montra très critique à l'égard de cette substance, écrivant : « [Elle] ne daignera guérir ici que les maladies propres et distinguées ». D'autres affirmaient que fumer asséchait les humeurs, que le tabac à priser encrassait le cerveau et que les personnes âgées ne devaient pas fumer car elles étaient de toute façon naturellement desséchées[23].

Alors que certaines croyances concernant l'efficacité de la fumée de tabac pour protéger contre les maladies ont persisté jusqu'au XXe siècle[24], l'utilisation des lavements de fumée dans la médecine occidentale a diminué après 1811, lorsque Benjamin Brodie a démontré, par le biais d'expérimentations animales, que la nicotine — le principal agent actif de la fumée de tabac — est une substance plutôt toxique[14].

Le déclin de cette pratique et la reconnaissance des effets nocifs du tabac ont donné naissance à l'expression « blow smoke up someone's ass », qui signifie mentir à quelqu'un pour le flatter[25].

Voir aussi

Références

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