Géographie culturelle
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La géographie culturelle, que l'on désigne plutôt au pluriel - les géographies culturelles - renvoie soit à une géographie des faits culturels (géographie de la musique, des musées, du street-art ...) soit à une approche culturelle des faits géographiques (c'est-à-dire la façon dont le monde est vécu, représenté et imaginé)[1].
La géographie culturelle étudie les pratiques culturelles des populations ou civilisations mais surtout les liens entre espace et culture.
Histoire
Naissance du concept de « culture » en géographie
Précurseurs (XVIIIe – XIXe siècles)
La géographie culturelle trouve ses racines dans les réflexions de plusieurs penseurs des XVIIIe et XIXe siècles, qui établissent les premiers liens entre culture, société et milieu naturel[2].
Johann Gottfried Herder (1744–1803) est généralement considéré comme l’un des premiers penseurs à conceptualiser la culture comme un ensemble cohérent de traits (langue, coutumes, croyances) propres à chaque peuple et indissociables de son environnement et de son histoire[3].
Alexandre von Humboldt (1769–1859), naturaliste et explorateur prussien, contribue à l’émergence d’une proto-géographie culturelle par ses grandes expéditions scientifiques, notamment en Amérique du Sud (1799–1804). Dans son œuvre majeure Cosmos (1845–1862), il cherche à saisir de manière systématique les interactions entre les sociétés humaines et leur environnement physique, en combinant observation empirique et vision globale de la nature[4]. Carl Ritter (1779–1859), contemporain et correspondant de Humboldt, prolonge cette réflexion en développant une géographie comparative des civilisations[5].
Écoles fondatrices (XIXe – XXe siècles)
L’école allemande de géographie culturelle est principalement associée aux travaux de Friedrich Ratzel (1844–1904)[6]. Dans son Anthropogéographie (1882–1891), Ratzel soutient que le milieu naturel exerce une influence déterminante sur les formes d’organisation culturelle, sociale et politique des sociétés humaines[7].
En France, la géographie culturelle prend forme sous l’impulsion de Paul Vidal de la Blache (1845–1918), considéré comme le père fondateur de l’école française de géographie. Plutôt que de parler de culture, Vidal de la Blache développe le concept central de « genre de vie », qui désigne l’ensemble des pratiques, techniques et habitudes par lesquelles une société s’adapte à son milieu et le transforme[8].
Dans les années 1920–1930, une troisième école vient enrichir et renouveler la géographie culturelle depuis les États-Unis. Carl Sauer (1889–1975), professeur à l’Université de Californie à Berkeley, publie en 1925 son ouvrage fondateur The Morphology of Landscape, dans lequel il redéfinit le paysage culturel (cultural landscape) comme le produit de l’action continue d’un groupe culturel sur un milieu naturel donné au fil du temps[9].
L'éclipse de la géographie culturelle (années 1950-1970)
La révolution quantitativiste
À partir des années 1950, la géographie connaît un tournant épistémologique majeur avec l’irruption de la révolution quantitative en géographie.
Dans ce nouveau cadre, la géographie culturelle classique (avec ses descriptions qualitatives de paysages, de genres de vie et de particularismes régionaux) se trouve marginalisée[10]. Les quantitativistes reprochent à l’approche culturelle son caractère idiographique (centré sur le particulier), son manque de rigueur méthodologique et son incapacité à produire des généralisations[11].
La géographie humaniste
En réaction au scientisme et au réductionnisme de l’approche quantitativiste, un courant dissident émerge dès la fin des années 1960 : la géographie humaniste (humanistic geography).
Yi-Fu Tuan (1930–2022), figure majeure de ce courant, enrichit le concept de « topophilie » (l’attachement affectif des individus à certains lieux) dans son ouvrage Topophilia: A Study of Environmental Perception, Attitudes, and Values (1974), puis celui d’« espace » et de « lieu » dans Space and Place: The Perspective of Experience (1977). Pour Tuan, le lieu est un espace investi de significations, d’émotions et de mémoire par ceux qui l’habitent[12].
Le tournant culturel (années 1970-1990)
Une refondation dans le monde anglophone (années 1970-1990)
À partir des années 1970, la géographie culturelle connaît un important renouvellement dans le monde anglophone, en réaction à la domination de la géographie quantitative et aux approches positivistes qui s’étaient imposées depuis les années 1960[13]. Ces dernières, centrées sur les modèles économiques et les méthodes statistiques, avaient contribué à marginaliser l’étude des dimensions culturelles et symboliques de l’espace[14].
Ce renouvellement s’accompagne d’une remise en cause de l’héritage de l’école de Berkeley, fondée par Carl Sauer, dont les travaux avaient dominé la géographie culturelle américaine jusque dans les années 1970. Bien que novatrice en son temps, cette approche est critiquée pour son culturalisme, son intérêt privilégié pour les paysages ruraux et préindustriels, ainsi que pour sa conception de la culture comme un ensemble homogène et relativement autonome des rapports sociaux[13].
Dans ce contexte, la « New Cultural Geography » émerge au tournant des années 1990. Elle s’inscrit dans un mouvement interdisciplinaire plus large, influencé par les Cultural Studies britanniques, développées à partir des années 1960 autour du Centre for Contemporary Cultural Studies de l'université de Birmingham[15]. Ces approches mettent l’accent sur les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et les dynamiques de domination culturelle, notamment en lien avec les classes sociales, le genre et l'ethnicité[16].
La géographie culturelle adopte alors une perspective constructiviste : la culture est envisagée comme un processus dynamique, produit par des pratiques sociales et des rapports de pouvoir[13]. Les paysages sont analysés comme des systèmes de significations (Cosgrove[17]), tandis que les imaginaires spatiaux et les discours deviennent des objets d'étude centraux [18]. Sous l’influence du linguistic turn et de courants théoriques associés à la French Theory, l’espace est désormais compris comme une construction sociale et discursive, ce qui conduit à une remise en cause des fondements épistémologiques de la discipline[18].
Une trajectoire française : entre héritages et recompositions
En France, la prise en compte de la culture en géographie s’inscrit dans une trajectoire distincte. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les géographes privilégient des notions telles que le « genre de vie » ou la « civilisation », sans formaliser une géographie culturelle autonome. Les travaux de Paul Vidal de la Blache[19] ou de ses successeurs relèvent ainsi davantage de la géographie humaine classique que d’une approche explicitement culturelle[20].
Ce n’est qu’à partir des années 1970, dans le contexte des recompositions scientifiques consécutives à Mai 68, qu’émerge un intérêt renouvelé pour les dimensions culturelles. L’ouvrage d’Armand Frémont, La région, espace vécu (1976)[21], constitue à cet égard une contribution majeure, en mettant l’accent sur les représentations et les expériences individuelles de l’espace.
Dans les années 1980-1990, la géographie culturelle se structure progressivement en France, notamment autour des travaux de Paul Claval[2]et de la revue Géographie et Cultures fondée en 1992. Toutefois, cette institutionnalisation s’accompagne d’une grande diversité d’approches[22]. Il existe principalement deux courants dans la trajectoire française. L'un, plus traditionnel, prolonge les perspectives culturalistes centrées sur les systèmes culturels et les relations homme-milieu. L'autre intègre des influences anglophones, en développant des analyses des représentations, des perceptions et des identités territoriales[23].
La géographie culturelle de nos jours : convergences et débats contemporains
Depuis les années 1990, la géographie culturelle connaît un rapprochement entre les traditions française et anglophone, lié à la circulation internationale des concepts et des méthodes. Elle s’affirme comme un champ interdisciplinaire à l’interface du social et du politique, abordant notamment les représentations, les identités et les rapports de pouvoir dans l’espace[24]. Son renouvellement repose sur la diversification des objets d’étude et l’hybridation des approches. La discipline s’ouvre à des thèmes variés (musiques, sexualités, loisirs, mémoires...) et contribue à la reconnaissance du rôle des représentations, des imaginaires et des discours dans l’analyse des sociétés[24]. Les travaux récents accordent également une place croissante à l’analyse des rapports d’inégalités et de domination, favorisant des rapprochements avec la géographie sociale et politique. Cette évolution est parfois qualifiée de « géographie socioculturelle »[25].
Ces transformations font l’objet de débats, notamment autour de l’influence du linguistic turn, critiqué pour l’importance accordée aux discours au détriment des dimensions matérielles. Les recherches contemporaines tendent ainsi à articuler les approches symboliques et les pratiques spatiales[26]. Enfin, la diffusion des approches culturelles dans l’ensemble de la géographie conduit certains auteurs, comme Paul Claval, à relativiser la spécificité du champ, préférant parler d’« approche culturelle » plutôt que de géographie culturelle[27].
Les recherches contemporaines s’efforcent ainsi de réarticuler les dimensions symboliques et les pratiques spatiales, afin de mieux saisir les interactions entre culture, société et espace. Dans cette perspective, la géographie culturelle apparaît aujourd’hui comme un champ en constante recomposition, contribuant pleinement au renouvellement critique de la discipline géographique.
Courants en géographie culturelle
Les courants de la géographie culturelle s'inscrivent dans des évolutions épistémologiques plus larges des sciences humaines et sociales, marquées par une remise en question progressive du modèle positiviste. Hérité notamment de la pensée de Auguste Comte, le positivisme repose sur l'idée que les phénomènes peuvent être observés de manière objective, mesurés et expliqués par des lois générales[28]. Appliqué aux faits culturels, il conduit à privilégier une approche descriptive et empirique, centrée sur l'observation des paysages, des pratiques et des modes de vie considérés comme des réalités visibles et analysables scientifiquement.
À partir de la seconde moitié du XXe siècle, cette conception est progressivement remise en cause. De nouvelles perspectives insistent davantage sur la dimension socialement et culturellement construite des réalités. Elles insistent sur le rôle des représentations, des discours et des pratiques dans la production des sens ainsi que dans l'organisation des espaces.
Les différents courants de la géographie culturelle peuvent être compris en partie comme des réactions au positivisme. Sans rejeter toute forme de scientificité, ils proposent de renouveler les approches en intégrant la subjectivité des acteurs, la pluralité des points de vue et le caractère construit des phénomènes culturels, contribuant ainsi à une lecture plus critique, plus réflexive des réalités spatiales[29].
Phénoménologie
La phénoménologie s’intéresse à l’expérience vécue du lieu : comment nous percevons, ressentons et habitons l’espace de manière consciente. La post-phénoménologie y ajoute la médiation technologique : nos perceptions sont filtrées par nos outils (GPS, cartes, médias) qui modifient notre expérience. Ainsi, l’espace est co-construit par le corps, la technologie et la culture[30].
Marxisme
Le marxisme en géographie culturelle théorisé par David Harvey consiste à analyser les phénomènes culturels (identités, paysages, pratiques sociales) comme produits des rapports de production capitalistes et des luttes sociales[31].
Dans certains de ses ouvrages, D. Harvey utilise comme base théorique le matérialisme historico-géographique : l’espace n’est pas neutre, mais produit historiquement par le capitalisme. Les formes spatiales, que se soit les villes, les territoires ou les paysages culturels, incarnent les crises et les contradictions du capitalisme[32].
Dans le cadre de la géographie culturelle, cela permet d’émettre un courant critique et d’avancer que les cultures locales ne sont pas autonomes : elles sont façonnées par des logiques économiques et sociales globales.
D. Harvey montre que le capitalisme produit un développement géographique inégal : certains espaces sont valorisés, d’autres marginalisés. Cette inégalité produit aussi des différences culturelles. Les cultures sont donc structurées par des inégalités économiques et spatiales[33].
Constructivisme social
Le constructivisme social est un courant de pensée qui considère que les réalités sociales ne sont pas données de manière objective, mais qu'elles sont produites par les interactions, les pratiques et les représentations des individus et des groupes. Développé notamment par Peter L. Berger et Thomas Luckmann, il met en avant l'idée que le monde social résulte d'un processus continu de construction et de légitimation[34]. Dans cette perspective, les normes, les valeurs et les catégories qui organisent la vie sociale sont historiquement situées et culturellement produites. Leur apparente évidence repose sur des processus de naturalisation qui masquent leur caractère construit.
Cette approche accorde une place centrale aux représentations, aux discours et aux pratiques dans la production du sens. Elle souligne également le rôle des rapports de pouvoir dans la définition des catégories sociales légitimes et invite à analyser les conditions de production des savoirs ainsi que des identités[35].
Postmodernisme
Le courant postmoderniste en géographie culturelle a joué un rôle majeur dans la réaffirmation des subjectivités. Guidant ce que l'on appelle le « Tournant culturel » en géographie dans les années 1980, il a été principalement porté par les géographies anglophones tels que David Harvey ou Edward Soja.
Ce courant de pensée rejette le discours scientifique qui serait porteur d’une vérité occidentale universelle et incontestable[36], pour réhabiliter l’importance des savoirs perçus comme illégitimes, construits dans et par les marges et minorités économiques, politiques, ethniques et genrées[37]. Il a favorisé le développement des approches féministes et post-coloniales[38].
Il affirme que toute connaissance résulte d’un contexte spatio-temporel de production, de rapports de domination ou encore de représentations, individuelles ou collectives, qu’il convient dès lors de mettre en lumière[39].
Féminisme
Le féminisme, à l'origine des gender studies développées à partir des années 1970, vise à mettre en évidence et à combattre les inégalités entre femmes et hommes. Il s'appuie notamment sur la notion de genre, introduite par Ann Oakley, qui distingue le sexe biologique des constructions sociales et culturelles du féminin et du masculin[40]. Dans cette perspective, les identités genrées sont considérées comme le produit d'un apprentissage social et culturel, révélant des rapports de pouvoir et de domination[22].
Les approches féministes ont été enrichies par des perspectives critiques, notamment celle de Judith Butler, qui insiste sur la dimension performative du genre et remet en cause la distinction entre sexe et genre[41]. Dans le prolongement de ses travaux, la théorie queer propose une déconstruction des catégories de genre et de sexualité, en révélant leur caractère historiquement et culturellement construit[42].
Post-structuralisme
Le post-structuralisme, dans la lignée des travaux de Derrida, Foucault, Baudrillard ou Lyotard, s’interroge sur les conventions qui rattachent le « signifiant » à son « signifié ». Ce qui intéresse ici, ce sont comment les signifiés, mis en réseaux, hiérarchisés, façonnent notre rapport aux sciences et véhiculent des rapports de domination et de pouvoir. Les concepts, comme les objets géographiques et les identités, résultent donc de constructions discursives, que par exemple J. B. Harley (avec l’exemple de la carte[43]) ou Michel Foucault (sur la folie[44]et les lieux d'enfermement) se sont attachés à démontrer[45].
Concepts
Les géographies culturelles étudient nos rapports à l'espace à l'aide de notions connexes issues des sciences sociales. Certains concepts permettent ainsi de questionner nos manières modernes d'envisager l'espace, en brouillant notamment les frontières qui peuvent exister au sein même de la géographie (comme le dualisme « nature » / « culture ») ou dans le champ plus large des sciences humaines (oppositions entre « réalité » / « représentation », « objectivité » / « subjectivité »... ).
Territoire
Le territoire est une notion centrale dans la géographie, tous courants confondus. Néanmoins, ce dernier est devenue une pierre angulaire de la géographie culturelle, dans la mesure où il désigne un espace approprié par des groupes humains à travers des pratiques politiques, sociales et culturelles[1].Ainsi, le territoire apparaît comme la manifestation spatiale de cette interaction : à la fois produit et producteur de culture. Cette dernière donne du sens à l’espace (par des noms, des géosymboles, des rites, etc.) et l’espace la façonne (par les contraintes, les ressources, le paysage, etc.)[1].
Dès lors, il porte une dimension identitaire. Le territoire est le résultat d’un processus long où les communautés naissent, s’y reconnaissent et s’y constituent en tant que groupe[1].
Ainsi, il est discontinu et évolutif. Il peut se construire, parfois même se dissoudre ou bien se transformer au contact de phénomènes comme la mondialisation ou dans des contextes d’importantes mobilités[46].
Le concept de « territoire » inclut alors de penser le rapport à l’espace par d’autres approches, comme le patrimoine qui agit comme vecteur du territoire en matérialisant la culture et les symboles partagés. Par sa mise en valeur, conservation ou ré-interprétation, le patrimoine participe à la territorialisation : il renforce l’ancrage identitaire, maintient la cohésion du groupe et réactive le lien entre passé et espace présent[1],[47].
La géographie culturelle contemporaine s’attache aussi à comprendre comment les rapports de domination (de classe, de genre, de couleur, etc.) se traduisent spatialement et produisent des territoires inégaux. Ainsi, le territoire est le miroir des hiérarchies sociales : il rend visible les inégalités et les rapports de pouvoir. Le territoire apparaît alors comme une construction sociale et historique. Cette dernière résulte alors de l'interaction constante entre dimensions matérielles, économiques, politiques et idéologiques[47].
Enfin, Joël Bonnemaison met en garde quant au « territorialisme ». Le processus de territorialisation est un acte intrinsèquement politique : il suppose l’inclusion (ceux qui appartiennent au groupe) ou au contraire, l’exclusion (ceux considérés n’appartenant pas au territoire). Dès lors, le territorialisme serait une dérive où la territorialisation devient une forme d’impératif excluant et justifiant la présence d’un groupe au détriment d’autres sur un même espace[48].
Représentation(s)
Les représentations constituent un concept transversal aux sciences sociales : ce sont des constructions mentales qui organisent un ensemble d’idées et d’image qui renvoient à un référent, abstrait ou concret. Si la notion est investie dès les années 1980 dans le champ de la géographie culturelle, on préférait traiter, dans les années 1970, de l'« espace vécu » ou de « perceptions » (Antoine Bailly, 1998)[49]. La représentation n’est alors plus pensée comme un simple reflet du réel, mais comme une pratique, un faire, qui participe à la production de l’espace[50].
Les représentations spatiales créent, perpétuent et questionnent les identités individuelles et collectives[51]. En géographie, leur étude permet de cerner les différentes pratiques des espaces, les acteurs des territoires (à travers l'analyse de cartes, schémas, photographies annotées, récits cartographiques, etc.) ou encore les relations de pouvoir à l'œuvre. Les processus d'(il)légitimation des espaces et d'esthétisation peuvent ainsi être saisis[52].
Néanmoins, certains courants comme les théories non-représentationnelles, s'attachent précisément à interroger et critiquer l'approche par les représentations au vu de la place (considérée trop importante) consacrée aux discours et aux images, et pas assez aux pratiques et au monde en train de se faire[1].
Paysage
La notion de paysage en géographie culturelle a longtemps été utilisée comme grille de lecture de l'expression matérielle d'une culture. Il s'agissait de comprendre, par l'observation du milieu, l'adaptation et le fonctionnement d'un groupe social.
Dans les années 1970, les géographes ont cherché à y lire une dimension plus immatérielle de la culture. Ils se sont intéressés aux dimensions culturelles, sensibles, subjectives et symboliques d'un observateur sur un espace[1].
Dans cette approche, il s'agit surtout d'interpréter les paysages comme des réalités historiques et identitaires, mais aussi individuelles[53]ou multi-sensorielles[54]. Ainsi, Yves Luginbühl étudia par exemple les « paysages ordinaires »[55], produits par les pratiques quotidiennes des individus, à l'échelle d'un quartier ou d'un village. Denis Cosgrove, quant à lui, proposa de lire le paysage comme un texte, c’est-à-dire comme un ensemble de signes qu’il s’agit pour le géographe culturel de déchiffrer[56].
A travers l'étude de ce médium, il est donc possible d'analyser les usages, les représentations collectives, les politiques patrimoniales à l'œuvre, tout comme les processus qui ont mené à la fabrication de l'espace (marchandisation, touristification...)[57].
Aire culturelle
L’aire culturelle est un concept qui, dans une acception objectiviste, se définirait comme étant une portion du monde qui trouve sa cohérence à la fois d’un point de vue spatial et culturel. Elle regroupe un système socio-économique, des normes, des croyances… Aussi qualifié de « grammaire civilisationnelle » par Fernand Braudel[58], elle fait advenir un ordre et une classification du monde et permet de mieux appréhender ce dernier et ses diversités.
Ce concept est aujourd’hui très discuté et critiqué. Tout d’abord, il apparaît que l’aire culturelle tend à catégoriser des réalités territoriales et à les traiter comme des entités singulières, qui sont en réalité bien plus complexes, nuancées et plurielles. Il est aussi nécessaire de questionner les auteurs de ces découpages et classifications (souvent occidentaux) dont la démarche a souvent été de plaquer des représentations coloniales et post-coloniales sur des aires culturelles non-occidentales[59].
Par ailleurs, les approches critiques soulignent les risques de hiérarchisation des différentes cultures et dénoncent une naïveté objectiviste. Ainsi, Jean-François Staszak (Les grands découpages du Monde, 2017[60]) met en lumière la performativité de ces découpages, soit le fait qu'ils ne se contentent pas de représenter une réalité existante mais contribuent à la produire et à la faire advenir. Ainsi, ces coupes ne sont pas faites au hasard et peuvent finalement apparaître comme des outils de légitimation des différents projets politiques et géopolitiques[59].
Le concept d'« aire culturelle » est aujourd’hui confronté à un double enjeu. La géographie culturelle et les approches critiques interrogent les pratiques, les représentations et les imaginaires face aux réalités territoriales, souvent façonnés par le regard occidental impérialiste. Parallèlement, il est néanmoins essentiel d'étudier les pluralités territoriales extra-occidentales afin de ne pas les invisibiliser[59].
Objets
Aujourd’hui, il est impossible de donner une définition fixe de ce qu’est la géographie culturelle. Ses objets d'étude, multiples par sa grande flexibilité et porosité, permettent d'amorcer le contour d’une définition et de l'ériger en discipline.
Perceptions: imaginaires, émotions, croyances...
La géographie culturelle porte un intérêt particulier aux différentes perceptions individuelles et collectives des espaces et de leurs paysages. Cette étude des ressentis humains, des sensibilités individuelles et des récits parallèles s'appuie sur l’étude de notions variées comme l’imaginaire, les émotions, les croyances (religieuses ou non), ou encore les représentation d’un espace. On estime en effet que l’espace étudiable en géographie dépasse le cadre du réel et du connu : l’imaginaire est en lui-même un objet étudiable qui met en lien idéalités et matérialités à partir des processus de création et d’identification[61]. Ainsi, au-delà de relations matérielles pratiques, les liens sensibles, spirituels et fictifs entre les individus et un territoire révèlent les dynamiques qui les entourent.
L’imaginaire et la fiction, consacrés scientifiquement par le « tournant culturel » en géographie, apparaissent comme un fait de culture à étudier en soi, mais aussi comme un outil de compréhension des représentations spatiales. L’imaginaire se présente sous formes variées de productions culturelles: on pensera en particulier à la littérature dans tous les genres qui la composent, au cinéma et à l’audiovisuel, aux jeux-vidéo[62], ou aux productions cartographiques. Les circonstances de ces productions culturelles questionnent cependant l’appréhension méthodologique de ces objets qui nécessitent une pratique de l’objet, remettant en question le rapport du chercheur à son terrain. La géographie culturelle étudie notamment l’exotisme comme issu de l’imaginaire géographique, dans ce qu'il peut engendrer des pratiques par exemple, comme le tourisme. L'étude des lieux par le prisme de l'exotisme permet donc de révéler les liens entre représentations, pratiques et espaces. Elle s'adonne surtout à situer le contexte social de l’énonciateur du point de vue, qui est historiquement occidental[63].
L'apparition des émotions en tant qu’objet de la géographie culturelle est quant à elle davantage débattue. Les travaux à ce sujet naissent d'abord aux États-Unis à la fin du XXe siècle, puis en France avec des recherches sur la peur ou la nostalgie[1]. Pourtant, certains géographe estiment que les émotions ont toujours été centrales en géographie culturelle, notamment par la notion de « merveilleux », mobilisée dans l'étude des paysages. Il s’agit toutefois d’un objet difficile à étudier par son caractère sensible et individuel, qui invite à des renouvellements méthodologiques afin de mieux saisir les sentiments reliés aux enquêtés et aux terrains[64].
Art
Champ récent de la géographie contemporaine, l’art est un objet d’étude qui mobilise à la fois la géographie culturelle et la géographie sociale. En tant que fait social[65], l’art est de plus en plus sollicité par les géographes pour étudier le territoire comme révélateur et même producteur du fait urbain[66]. La particularité de l’art en géographie culturelle est qu’il s’agit à la fois d’un objet d’étude et d’une méthode, donnant lieu au croisement des disciplines scientifiques et artistiques. L’étude de l’art comme objet géographique et spatialisé s’intéresse d’une part aux lieux de consommation de l’art[67], qu’ils soient officiels ou non et à caractère événementiel ou non (musées, squats d’artistes, scènes, festivals…). D’autre part, l’art comme phénomène géographique est étudié en tant que production et processus créatif[67]. Cet angle soulève l'intérêt de la performance artistique (land art, street art, danse parkour…) et invite à s’intéresser à l’art hors des espaces qui lui sont dédiés, menant à des études sur l’art dans l’espace public notamment avec l’art de rue. L’étude d’une pratique artistique au sein d’un territoire permet par ailleurs de se concentrer sur les représentations de l’espace, dans la lignée du postmodernisme. La géographie de l’art se caractérise par son interdisciplinarité entre géographie culturelle, sociale et urbaine, tout en rejetant une approche culturaliste[68] qui ignorerait la dimension politique de l’art.
Identités, corps, sexualités
L’identité est un concept transversal aux sciences sociales, repris par la géographie culturelle qui a acquis le plus tard sa légitimité dans le champ académique[69]. L'identité des lieux, leurs rôles dans la formation des consciences individuelles et collectives constituent des axes de réflexion pertinents pour étudier la manière dont les sujets et les agents perçoivent, reçoivent et construisent des identités (qui se figent temporairement dans leur interprétation des lieux)[70]. Participant entièrement au vécu des groupes et des individus, le lieu influence et fonde les identités culturelles et sociales. Par-delà l'approche naturaliste, il s'agit de s'intéresser aux liens phénoménologiques et ontologiques que l'humain entretient avec la « géographicité » du lieu (Eric Dardel)[71].Le tournant des années 1980-90, influencé notamment par la French Theory, la philosophie poststructuraliste ou encore les cultural studies en règle générale, a vu l’avènement tout d’abord des identités comme objet d’étude, notamment au prisme du genre. Il s’agit de voir comment les identités façonnent l’espace et vice-versa[72]. On fait ainsi le constat d’inégalités spatiales, on observe comment les mobilités sont influencées par l’identité perçue des individus et comment cela influence leur usage de l’espace. Cela est indissociable du corps dans l’espace comme objet d’étude[73] : ce tournant permet alors d’envisager la positionnalité, notamment celle des chercheur.euses. On est ainsi un corps situé porteur d’histoire qui étudie par le biais de ses cinq sens. Cette évolution est par exemple caractérisée par l’apparition de cartographies sensibles[74]. On envisage dès lors le corps comme la première échelle des études spatiales, notamment par sa pratique de l’espace considérée sous l’angle de la performance[75]. Le corollaire de ce tournant est l’apparition d’une géographie des sexualités au prisme à la fois du corps et des identités[76], en tant qu’elles construisent l’espace et des pratiques spatiales particulières et questionnent, comme la géographie des genres, les distinctions entre privé et public, dicible et indicible, conventionnel et inacceptable[77]…
Méthodes
En tant qu'approche nouvelle en géographie, la géographie culturelle apparaît porteuse de nouvelles méthodes, permettant d’acquérir un savoir autrement. En rupture avec l’école vidalienne notamment[78], la géographie culturelle valorise fortement les méthodes dites qualitatives (observations, entretiens, etc.) sans pour autant mettre de côté les méthodes dites quantitatives (analyse statistiques, questionnaires, etc.). Les méthodes mixtes[79] sont au carrefour du qualitatif et du quantitatif et sont notamment employées en géographie culturelle. Pour les géographes adoptant une approche culturelle, la culture comporte une dimension subjective et idéelle bien trop importante qui nécessite l’invention de méthodes qui lui sont propres afin de saisir ses spécificités[78]. Il paraît en effet impossible pour certains géographes d’employer les mêmes outils méthodologiques dans l'analyse des comportements humains dans l'espace que dans l'analyse du déplacement des astres par exemple[80].
Les spécificités de la géographie culturelle sur le plan méthodologique se trouvent ici quant à son rapport à l’expérimentation, l’intégration de l’art comme objet et méthode et la reprise en main renouvelée de la cartographie[2].
Une méthodologie par l'expérimentation
La géographie culturelle aborde de nombreux sujets inédits faisant appel au sensible, aux représentations, ce qui nécessite souvent d’adapter les méthodes d’enquête classiques à ces objets étudiés. Ainsi, ce pan de la géographie est marqué par une propension forte à l’expérimentation méthodologique, cherchant à faire appel aux émotions des enquêtés afin de s’approcher le plus près possible de leurs expériences spatiales pour en saisir la dimension culturelle. La façon dont on ressent les émotions serait en effet étroitement liée à la socialisation et au contexte culturel et aurait ainsi un lien intrinsèque à nos rapports aux lieux, à l’espace[81].
Parmi ces méthodologies plus expérimentales, en ce qu’elles donnent davantage d’espace à l’expression des enquêtés, on retrouve notamment celles qui font appel à la déambulation dans un lieu plus ou moins restreint, comme la balade commentée. La balade, ou parcours commentée, consiste en un déplacement dans un lieu en général bien connu de l’enquêté, qui décrit sa façon de vivre ce trajet à l’enquêteur, afin d’accéder à son expérience sensible du lieu[82]. Celle-ci peut aussi prendre une forme collective ou individuelle. C’est une méthode qui cherche à se détacher des « vues de haut »[83], qui ne rendent compte que du regard des aménageurs, et non des utilisateurs de l’espace.
Ces méthodes itinérantes sur un ton s’approchant de la conversation, permettent d’accéder d’autant mieux au sensible des passants interrogés que la combinaison de l’entretien à une autre activité, ici la marche, donne des discours plus naturels. Cette méthode dite compréhensive est une véritable mise en récit en temps réel du parcours »[84].
Suivant cette même idée d’accéder au sensible de l’enquêté sans qu’il se censure par le cadre formel des méthodes classiques, le jeu sérieux est de plus en plus utilisé dans les sciences sociales, et la géographie culturelle s’en est largement emparée. Prenant des formes très variées, ces façons d’aborder un objet d’étude avec une approche ludique permettent de facilement mettre en espace des situations sociales ou relevant de dynamiques culturelles. Le jeu sérieux pouvant être décliné sous de nombreuses formes, cette méthode de recherche à la grande adaptabilité permet une large expérimentation, quelle que soit la singularité du sujet abordé, d’où un intérêt particulier en géographie culturelle[85].
L’expérimentation marque ainsi les méthodologies de la géographie culturelle, afin de laisser libre cours aux émotions et au rapport sensible à l’espace des enquêtés, en sortant du cadre plus fermé des méthodes classiques.
La recherche par l'image et l'art
La géographie culturelle utilise la culture comme outil méthodologique, dès lors la recherche par l’image et l’art est privilégiée.
L’analyse des images est particulièrement pertinente pour étudier les représentations et les imaginaires : cela comprend à la fois des photographies fixes (peintures, cartes postales, affiches, etc) et en mouvement (films, séries télévisées, etc)[1]. Cette nouvelle approche a notamment été théorisée par Gillian Rose sous le nom de « méthodologies visuelles ». L’image peut à la fois être insérée dans l’entretien pour susciter des réponses (« photo-incitation »), ou bien être créée par le chercheur ou les enquêtés pour former une base de données (« photo-documentation ») à l’image des parcours iconographiques[86].
D’autres formes d’art ont au fur et à mesure été envisagées comme outil méthodologique : on peut citer le théâtre ou la poésie. Le théâtre dit déclencheur a été développé par Lise Landrin en tant que méthode participative : ce dernier a pour but de conscientiser les normes sociales pour les participants, de développer l’agentivité des individus, d’étudier les ruptures entre les espaces et la nature de la représentation autorisée selon les espaces. Cette création d’une pièce de théâtre par les enquêtés a vocation à être représentée publiquement à la fin[87].
Il est aussi possible d’envisager la poésie comme méthode de recherche en géographie : ce que développe Jean-Baptiste Lanne auprès des gardiens de Nairobi. La poésie peut à la fois être vue comme un moyen d’évoquer l’espace, mais aussi comme une production textuelle qui documente des savoirs et des représentations intimes de l’espace[88].
Tout comme les images et l’art sont de plus en plus envisagés comme des méthodes à part entière, ils sont aussi de plus en plus insérés dans la restitution des recherches (écriture poétique, films documentaires, etc)[78].
Cartographie et géographie culturelle
Dans le champ de la géographie culturelle, la cartographie fait l’objet d’un renouvellement méthodologique visant à dépasser une représentation strictement objective et métrique de l’espace. Elle est mobilisée comme un outil permettant de saisir les dimensions vécues, symboliques et sensibles des territoires. Elle s'adapte à l'attention portée par la discipline aux pratiques, aux représentations et aux expériences des acteurs[1],[89]
Ce renouvellement se traduit par le développement de formes cartographiques tournées vers les subjectivités. Les cartes mentales, par exemple, permettent d’analyser la manière dont les individus perçoivent, organisent et mémorisent l’espace, en révélant des hiérarchies et significations propres aux expériences vécues[90]. Elles s’inscrivent alors pleinement dans les préoccupations de la géographie culturelle pour les représentations spatiales. Dans la même perspective, la cartographie sensible vise à représenter les émotions, les imaginaires et les perceptions incarnées des lieux, en s'affranchissant, en partie, des codes conventionnels de la cartographie[91],[92]. Ces approches peuvent intégrer des dimensions multisensorielles ou haptiques, afin de restituer la diversité des rapports sensibles à l’espace.
Les cartographies narratives prolongent ces démarches en articulant spatialisation et récits de vie. Elles permettent de rendre compte de trajectoires individuelles et de rapports situés aux lieux[93]. De manière complémentaire, certains travaux explorent la possibilité de cartographier les émotions, en interrogeant les modalités de leur traduction graphique et les enjeux associés à la représentation de données subjectives et sensibles[94].
Enfin, l’attention portée au paysage comme espace sensible et vécu contribue également à ce renouvellement des pratiques cartographiques[83]. L’ensemble de ces approches illustre ainsi la manière dont la géographie culturelle mobilise et recompose la cartographie et sa pratique pour appréhender la complexité des relations entre individus, cultures et espaces[1].
Géographies culturelles à l’étranger
La géographie culturelle, née en Allemagne et répandue par la suite dans le monde anglophone et francophone, a connu des trajectoires différentes[95]. Bien que l'on assiste aujourd'hui à certaines convergences dans la pratique de la discipline (avec par exemple l'intégration en France de questions sociales / des enjeux de pouvoir, traditionnellement appropriés par les géographes anglais et nord-américains)[96], il semble intéressant d'étudier ces divergences qui constituent la richesse - et l'ambiguïté - de la géographie culturelle.
Voici donc un panorama non-exhaustif de l'état de la recherche dans différents milieux académiques influents.
Géographie culturelle anglophone
La géographie culturelle anglophone constitue un courant majeur du développement de la discipline. Elle se définit comme l’étude des relations entre culture et espace, en analysant les pratiques, les représentations et les productions culturelles ainsi que leur inscription dans les lieux. Elle repose sur une conception de la culture comme un processus dynamique de production de sens, à la fois abstrait (valeurs, représentations) et concret (objets, pratiques), en interaction constante avec les structures sociales et spatiales[97].
Elle trouve ses origines au début du XXe siècle dans les travaux de Carl Sauer et de l’école de Berkeley, qui développent une approche centrée sur les relations entre sociétés et paysages, en s’inspirant notamment des travaux de Friedrich Ratzel et de l’anthropologie culturelle. Cette tradition, dominante jusqu’aux années 1970, s’intéresse notamment à la culture matérielle, aux paysages ruraux et à la diffusion des pratiques culturelles, en particulier dans des contextes nord- et latino-américains, mais elle est critiquée pour son caractère diffusionniste et pour une conception homogénéisante de la culture[98].
À partir des années 1980-1990, un renouvellement majeur s’opère avec l’émergence de la « nouvelle géographie culturelle », en lien avec le développement des Cultural Studies, notamment autour du Centre for Contemporary Cultural Studies fondé à Birmingham en 1964. Cette approche s’appuie sur des influences théoriques variées (marxisme, post-structuralisme, postcolonialisme) et considère la culture comme un processus dynamique, traversé par des rapports de pouvoir et des logiques de différenciation sociale[97].
Les travaux de Denis Cosgrove[99] contribuent notamment à renouveler l’analyse du paysage, désormais interprété comme une production symbolique et un système de significations. Plus largement, la géographie culturelle anglophone s’intéresse à une grande diversité d’objets, tels que les cultures urbaines, les médias, les pratiques alimentaires ou artistiques, ainsi qu’aux processus de construction des identités et des imaginaires spatiaux. Elle analyse en particulier les rapports de domination liés à la race, au genre ou à la nation, s’inscrivant ainsi dans une perspective critique et interdisciplinaire[100].
La géographie culturelle en Allemagne – la nouvelle géographie culturelle
Après l'émergence, dans le sillage du « tournant culturel » de la géographie anglo-américaine depuis la fin des années 1980, d'une « nouvelle géographie culturelle » d'orientation constructiviste, une « nouvelle géographie culturelle » analogue a également vu le jour dans l'espace germanophone depuis le début des années 2000[101]. En Allemagne, ces nouvelles approches sont regroupées sous le terme générique de « Neue Kulturgeographie ». Elle est le fruit de plusieurs décennies d'évolution et de multiplication des paradigmes – une évolution qui est d'ailleurs comparable à celle de la géographie française[102]. Le lien entre la renaissance des différences culturelles et la culture en tant qu’axe de distinction à la fois ancien et nouveau est présenté avec une telle force qu’il semble impossible de comprendre correctement le monde postmoderne actuel avec d’autres approches scientifiques que celles marquées par le « tournant culturel »[101]. La géographie culturelle s'est attachée à comparer et à mettre en contraste les différentes cultures du monde et leurs relations avec les environnements naturels. Cette approche trouve ses racines dans l'anthropogéographie de Friedrich Ratzel et, à l'instar de l'anthropologie, elle visait à comprendre les pratiques culturelles, les organisations sociales et les savoirs autochtones, tout en mettant l'accent sur les liens des populations avec le lieu et la nature (en allemand : Landschaft) ainsi que sur leur utilisation de ceux-ci. Cette forme de géographie culturelle a été adoptée, développée et promue dans la géographie au début du XXe siècle, notamment par l’influence de l’école de Berkeley et Carl Sauer du monde anglophone[102].
La Neue Kulturgeographie affirme avant tout sa rupture avec la Kulturgeographie classique de la première moitié du XXe siècle, au sein de laquelle la manière dont les relations entre culture et nature étaient pensées conduisait à l’identification de différents « Kulturräume » (espaces culturels) ou « Landschaften » (paysages). Celle-ci procède de deux points fondamentaux : premièrement, une nouvelle compréhension du monde, des phénomènes et du rôle des sciences humaines et sociales à travers l’adoption des principes que sont le constructivisme et l’anti-essentialisme (et le refus des approches déterministes, positivistes ou réalistes) ; en conséquence, une redéfinition du concept de culture et du concept d’espace. L’espace n’explique pas la culture ; « espace » et « culture » ne sont pas deux phénomènes dont l’imbrication expliquerait une éventuelle mosaïque des groupes humains sur la surface du globe[103]. Du point de vue de la nouvelle géographie culturelle, le paysage n’était pas simplement un artefact matériel reflétant la culture de manière directe, mais était chargé d’une signification symbolique qu’il fallait décoder en tenant compte du contexte social et historique, à l’aide de nouvelles techniques telles que l’iconographie. De même, on a soutenu que d’autres pratiques culturelles, artefacts et représentations devaient être théorisées et analysées de manière beaucoup plus contextuelle, contingente et relationnelle, en tenant compte des dynamiques de la différence et du pouvoir[102].
L’influence du tournant culturel se traduit dans la Neue Kulturgeographie particulièrement par l’intérêt porté aux relations entre identité et espace ou entre culture et espace. Dans le contexte d’une géographie humaine théorique et critique, il s’agit d’étudier le caractère construit des espaces. Selon la notion de constructivisme, qui a marqué la nouvelle géographie culturelle, l’espace ne peut pas exister en-dehors de la société car il en est un produit contingent. L’analyse de la construction de l’espace (Konstruiertheit) – et des enjeux politiques – est au cœur de la démarche. Les espaces produits sont à leur tour des éléments fondamentaux de la production de la société. Dans la Neue Kulturgeographie, il est bien évident que le qualificatif de Kulturgeographie a une signification particulière. La culture en tant qu’instance sociale n’existe pas en tant que telle. Il n’est pas non plus question de catégoriser des phénomènes culturels à distinguer d’autres phénomènes qui ne seraient pas culturels. Les phénomènes culturels sont mobiles, pluriels, superposent et s’enchevêtrent, dans les mêmes lieux, les mêmes villes, les mêmes régions, se diffusent[103]. Un exemple concret de la manière dont l'espace prend du sens en géographie est le processus de Gentrification, qui fait l'objet d'études notamment dans les grandes villes comme Berlin, en Allemagne. On peut retenir que la Gentrification doit être comprise comme un concept multidimensionnel de transformation sociale, architecturale, commerciale, infrastructurelle et symbolique des quartiers résidentiels, dont l'essence même réside dans le remplacement d'une population résidente de statut social inférieur par une population de statut social supérieur[104]. Des recherches récentes menées en Allemagne montrent que la Gentrification doit être comprise comme un processus socio-spatial qui englobe non seulement des changements économiques, mais aussi des glissements de sens culturels au sein des quartiers. Ils montrent que la Gentrification est liée à la signification culturelle d'un espace et qu'elle joue un rôle important dans l'évolution de ces attributions de sens et de ces valeurs associées aux espaces culturels et aux paysages[105].
Géographie culturelle en Italie
La géographie culturelle en Italie s’inscrit dans une tradition scientifique marquée par des recompositions théoriques majeures, caractérisées par un passage d’approches anthropologiques et quantitatives à une réaffirmation des dimensions symboliques, identitaires et représentatives de l’espace[106].
Au début du XXe siècle, la discipline est influencée par les travaux de Friedrich Ratzel, orientant la géographie vers une lecture anthropologique des relations entre sociétés et milieux[106]. Après la Seconde Guerre mondiale, elle connaît un tournant quantitatif marqué par le développement de l’analyse spatiale et du structuralisme. À partir de la fin des années 1980, dans un contexte de recompositions idéologiques liées notamment à la chute du mur de Berlin, un renouvellement s’opère en faveur d’approches centrées sur les représentations, les identités et les valeurs.
Le paysage constitue un objet central de la géographie culturelle italienne, envisagé comme une construction culturelle révélatrice des relations entre sociétés et territoires[107]. Les travaux de Eugenio Turri ont notamment contribué à définir le paysage comme une forme de représentation sociale, tandis que Lucio Gambi a mis en évidence le rôle des facteurs historiques et culturels dans la structuration des territoires[108]. Ces approches s’illustrent par des études sur les paysages ruraux historiques, notamment en Toscane ou en Ombrie, ainsi que par l’analyse des transformations territoriales liées à l’urbanisation diffuse et aux dynamiques touristiques[107].
La géographie culturelle italienne se caractérise ainsi par la diversité de ses thématiques, incluant l’analyse des paysages, des identités territoriales et des politiques de patrimonialisation[107]. Elle s’intéresse par exemple à la mise en valeur des centres historiques, à la construction des identités régionales ou encore à la patrimonialisation des paysages culturels dans des régions comme la Toscane ou les Marches. Elle s’inscrit enfin dans un cadre international, en dialogue avec les travaux de Carl Sauer[109], Paul Claval[6] et Denis Cosgrove[110].
Critique de la géographie culturelle
Dans son ouvrage « Can the Subaltern Speak ? », Spivak se demande si, dans les systèmes de connaissance occidentaux, les groupes marginalisés sont non seulement l'objet, mais aussi le sujet de la recherche, et s'ils ont eux-mêmes la possibilité de s'exprimer[111]. Dans son ouvrage « Orientalism », Edward Said critique lui aussi le pouvoir de la science occidentale, qui qualifie par exemple le concept d’« Orient » d’« exotique », d’« irrationnel » ou de « mystique ». Said met à nu les mécanismes de production occidentaux qui se cachent derrière cela et déconstruit l’objectivité de la production de savoir ainsi que la colonialité de la science[112]. C’est ce que souligne également Fahana Sultana, qui appelle à intégrer davantage la positionnalité dans la science afin de contextualiser les concepts[113]. Bell Hooks met en évidence l’importance d’intégrer les groupes marginalisés dans la production de connaissances, car ils sont des lieux de pensée critique et élargissent ainsi les perspectives sur les objets de recherche[114].