Garrison (Jamaïque)

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Une garrison (de l'anglais jamaïcain garrison, « garnison ») est, dans le contexte de Kingston, une enclave urbaine politiquement homogène contrôlée par un gang affilié à l'un des deux grands partis jamaïcains. Ce terme est entré dans la littérature académique anglophone pour désigner ce type de quartier, distinct du ghetto, qui renvoie à la misère socioéconomique, et du shantytown, qui renvoie à la précarité du bâti[1]. En créole jamaïcain (patwa), ces trois termes sont parfois employés de manière interchangeable.

La définition académique la plus répandue est celle de Figueroa et Sives : une garrison community est une circonscription dans laquelle la quasi-totalité des habitants vote pour le même parti et où le soutien à l'opposition peut entraîner des représailles allant jusqu'à l'expulsion[2]. Les auteurs qualifient ces enclaves, dans leur forme extrême, d'« espace social totalitaire dans lequel les options des habitants sont largement contrôlées »[3].

D'autres définitions ont été proposées. Anthony Harriott privilégie le critère du monopole de la violence plutôt que celui du vote[4]. Rivke Jaffe propose pour sa part le concept d'« État hybride », qui rejette la métaphore de l'État parallèle au profit d'une analyse des enchevêtrements entre acteurs criminels et institutionnels[5].

Figueroa et Sives distinguent les garrisons strictes, cinq circonscriptions de la région métropolitaine de Kingston en 1993, des six « semi-garrisons » dont les caractéristiques sont partiellement atténuées[6].

Formation historique

Le clientélisme partisan (années 1940-1960)

Ce phénomène prend racine dans les pratiques clientélistes des deux principaux partis jamaïcains, le Jamaica Labour Party (JLP) et le People's National Party (PNP), dès leur création en 1938. La distribution de logements et d'emplois en échange de votes dans les quartiers pauvres de Kingston, associée à l'utilisation de groupes armés à des fins électorales, constitue la pierre angulaire du système[7].

Construction des premières garrisons (1966–1980)

L'élection de 1967 marque le déploiement du patronage politique à grande échelle. Le ministre du JLP Edward Seaga fit démolir le bidonville de Back O'Wall pour le remplacer par Tivoli Gardens, peuplé de fidèles du parti. Un état d'urgence est déclaré en 1966 pour contenir les violences liées à l'opération[8],[9]. À partir de 1972, le PNP reprit ce modèle, notamment avec Arnett Gardens[4].

L'élection de 1980, marquée par une intense violence politique ayant fait environ 500 morts à Kingston selon Clarke, constitue le point culminant du système[10]. Elle est également associée à des allégations, soulevées par plusieurs auteurs mais non documentées officiellement, selon lesquelles la Central Intelligence Agency aurait armé les garrisons du JLP[11].

Fonctionnement

Territoire

Les garrisons se matérialisent par des frontières physiques (rues barrées, terrains vagues) et symboliques (graffitis, toponymie interne). Certains secteurs portent des noms évoquant des zones de conflit comme « Vietnam », « Gaza », « Tel Aviv », « Moscow »[12]. Ces délimitations contraignent les déplacements quotidiens des habitants, qui évitent les zones contrôlées par des groupes rivaux[13].

Les dons

Les dons (ou area leaders) sont les chefs de quartier qui assurent le contrôle politique et sécuritaire des garrisons. Leur rôle a évolué au fil des périodes. Intermédiaires et clients politiques dans les années 1960-1970, ils ont acquis une autonomie financière croissante à partir des années 1980 grâce au trafic de stupéfiants, devenant, selon Jaffe, de véritables co-dirigeants du territoire[14]. Leur autorité repose sur la fourniture de services de sécurité, d'arbitrage et d'aide sociale que les institutions formelles ne garantissent pas dans ces quartiers[15].

L'État hybride

Sur la base d'une étude ethnographique menée à Kingston entre 2008 et 2012, Jaffe propose le concept d'« État hybride », une formation politique dans laquelle des organisations criminelles, des politiciens, des policiers et des bureaucrates partagent de fait le contrôle de certains espaces et populations[16]. L'auteure y documente notamment la délégation de contrats publics à des dons par des agences municipales et la reconnaissance par la police de leur dépendance à ces derniers pour le maintien de l'ordre local[17].

Jaffe décrit également une « citoyenneté hybride » propre à ces espaces. Les habitants se reconnaissent membres de communautés politiques superposées et font valoir leurs droits auprès de plusieurs acteurs à la fois, étatiques et criminels[18].

Évolution depuis les années 1980

Les programmes d'ajustement structurel du FMI ont réduit les ressources dont disposaient les politiciens pour faire des dons, favorisant ainsi l'émancipation économique par le trafic de drogues[19],[14]. La réforme électorale des années 1990 et la présence d'observateurs internationaux ont toutefois permis de réduire la violence électorale directe[6]. Cruse soutient cependant que ce phénomène s'est montré structurellement résistant, les garrisons s'autofinançant désormais indépendamment du cycle électoral[20].

L'affaire Christopher Coke (2010)

L'affaire de Christopher Coke, un don de Tivoli Gardens extradé aux États-Unis en 2010 et condamné à 23 ans de prison, est fréquemment citée dans la littérature comme révélatrice de l'imbrication entre l'État jamaïcain et le système des garrisons. Le premier ministre Bruce Golding (JLP) la procédure d'extradition pendant neuf mois[16]. Au moins 73 civils ont perdu la vie lors de l'opération militaire qui a suivi[21].

Références

Bibliographie

Voir aussi

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