Gerrit Achterberg

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Décès
(à 56 ans)
Leusden (Pays-Bas)
Nom dans la langue maternelle
Gerrit Achterberg
Nom de naissance
Gerrit Achterberg
Gerrit Achterberg
Gerrit Achterberg (1936)
Biographie
Naissance
Décès
(à 56 ans)
Leusden (Pays-Bas)
Nom dans la langue maternelle
Gerrit Achterberg
Nom de naissance
Gerrit Achterberg
Nationalité
Domicile
Formation
J. van Nassaukweekschool (Utrecht)
Activités
Période d'activité
1924 – 1962
Conjoint
Cathrien van Baak (mariage en 1946)
Autres informations
Religion
Mouvement
Symbolisme, Poésie métaphysique
Personne liée
Roel Houwink (mentor), Ed. Hoornik (ami)
Genre artistique
Condamné pour
Homicide (déclaré pénalement irresponsable)
Lieu de détention
Prison d'Utrecht, Rijksasyl d'Avereest, Rekken (régime TBR)
Distinctions
Liste détaillée
Prix P.C. Hooft ()
Prix de poésie de la ville d'Amsterdam ( et )
Prix Herman-Gorter (d) (Afreis (d) ; Ballade van de gasfitter (d)) ( et )
Prix Constantijn-Huygens ()Voir et modifier les données sur Wikidata

Gerrit Achterberg (1905-1962) est un poète néerlandais majeur dont la vie fut marquée par le meurtre de sa logeuse en 1937. Jugé irresponsable et interné en psychiatrie, il y développa une œuvre unique cherchant à ressusciter l'être disparu par le Verbe. Son style fusionne la rigueur du sonnet, le lexique scientifique et la mystique calviniste. Malgré son parcours tragique, il reçut le prix P.C. Hooft et reste une figure culte de la poésie métaphysique.

Naissance et racines

Gerrit Achterberg né le 20 mai 1905 à Langbroek[1], petit village situé au sud-est de la province d’Utrecht, à proximité de Doorn. Il voit le jour dans la maison de cocher du Château Sandenburg, propriété du comte Van Lynden van Sandenburg, pour lequel son père Hendrik Achterberg exerce alors les fonctions de cocher attribué au châtelain local. Les liens entre la famille Achterberg et celle du comte sont attestés depuis le début du XIXe siècle[2],[3],[4].

Lorsque Gerrit atteint l’âge de huit ans, la famille s’installe dans la ferme Klein Jagersteyn, également située sur le domaine de Sandenburg, que le père prend à bail. Hendrik Achterberg exerce ainsi successivement les métiers de cocher et d’agriculteur. Sa mère se prénomme Pietje van de Meent. Le foyer comprend huit enfants dont trois fils et cinq filles , Gerrit étant le deuxième[5],[6].

La famille appartient au courant calviniste orthodoxe de la Gereformeerde Bond au sein de l’Église réformée néerlandaise (Hervormde Kerk), une obédience d’une rigueur doctrinale considérable. La vie du village est dominée par la religion réformée dont l’influence régule tous les aspects de l’existence : l’accent est mis sur la communauté en tant qu’entité de contrôle social, sur le poids du péché originel porté par chacun sans intermédiaire ecclésial sola scriptura , et sur la prédestination comme affirmation de la toute-puissance divine[7].

La prédication de dominee Wybe Zijlstra, que la famille fréquente de Langbroek, n’est cependant pas uniquement axée sur la damnation : elle met également l’accent sur le pardon et la grâce du Christ[8].

Le jeune Gerrit est membre actif de l’association de jeunesse calviniste Timotheus et présente lors des réunions des exposés essentiellement consacrés à des sujets religieux ou d’histoire nationale. La Bible des États (traduction de 1637) et le Catéchisme de Heidelberg (1563) constituent les piliers de cette formation[9],[10].

Le calvinisme des origines, avec son sens aigu de la faute et de la prédestination, constituera le substrat théologique sur lequel se construira, en opposition autant qu’en continuité, toute la réflexion poétique d’Achterberg[11].

On rapporte également que le jeune Gerrit fit, à l’âge de cinq ans, une chute grave dans un escalier : il demeura longtemps sans connaissance et aurait vraisemblablement subi une lésion cérébrale. Une seconde chute à l’adolescence est également mentionnée. Certains commentateurs ont avancé ces traumatismes comme explication partielle de son comportement ultérieur, sans que cette hypothèse n’ait jamais été formellement établie[11].

Études et débuts professionnels

La scolarité de Gerrit le conduit d’abord à l’école primaire de Langbroek, où il se révèle être un bon élève. Dès l’âge de quinze ans, il quitte langbroek pour Utrecht où il loge chez différentes familles. Il suit les cours de la Normaalschool de Wijk bij Duurstede, puis de la J. van Nassaukweekschool d’Utrecht, établissements confessionnels réformés formés à la pédagogie[12].

En 1924, il obtient son diplôme d’instituteur et reçoit au mois d’août sa première nomination : instituteur à l’école chrétienne d’Opheusden, un bourg de la Basse-Betuwe dans la région de Tielerwaard, situé assez loin de son lieu d’origine, ce qui l’oblige à loger en pension. Il exercera également par la suite à Druten et à La Haye. Cette même année 1924, il rencontre Cathrien van Baak, une jeune fille de seize ans qu’il apercevra lors d’une exposition[11],[13].

Sa carrière d’enseignant est d’emblée marquée par des difficultés d’adaptation : il est jugé étrange et introverti par ses collègues et les habitants. La tension entre sa vocation poétique naissante et les contraintes de la profession pédagogique lui est d’emblée intolérable[14].

En 1924 également, il publie avec son ami Arie Dekker un premier recueil à compte d’auteur, De zangen van twee twintigers (Les chants de deux représentants de la génération de 1920), préfacé par le père de Dekker, qui est pasteur. Achterberg reniera par la suite cette œuvre de jeunesse, qu’il juge trop traditionnelle et immature[15],[16].

La rencontre décisive avec Roel Houwink, écrivain-poète et rédacteur de la revue protestante Opwaartsche Wegen, lui ouvre les portes du milieu littéraire[17],[10],[5],[6].

En 1926, Houwink assure la première publication officielle d’Achterberg dans Elsevier’s Geïllustreerd Maandschrift[12].

À partir de 1930, Achterberg devient l’un des contributeurs les plus réguliers d’Opwaartsche Wegen, la principale revue littéraire des jeunes protestants néerlandais, dans laquelle il publie au total 51 poèmes entre 1930 et 1940[14],[18].

Service militaire et premières manifestations cliniques

En 1927, Achterberg est réformé pour troubles psychiques (zielsziekte, soit littéralement « maladie de l’âme ») formulation désignant en réalité une maladie mentale. Les documents disponibles font état d’un comportement de plus en plus déviant à l’égard des femmes et des jeunes filles. Il exprime pour la première fois des envies de suicide[19],[20].

En 1930, lorsqu’il est incorporé pour effectuer son service militaire, l’institution militaire lui accorde rapidement une exemption pour instabilité psychique et le verse dans la catégorie S5, réservée aux individus présentant un déséquilibre suffisamment marqué pour les exclure des obligations militaires ordinaires. Cet épisode constitue la première reconnaissance officielle d’un état psychologique que l’entourage d’Achterberg pressentait depuis longtemps[21].

En 1929, il se fiance avec Bep van Zalingen, institutrice et sœur de l’un de ses rares amis.

En 1930, il obtient un poste à La Haye, où il exerce jusqu’en 1933. En 1932, un incident grave impliquant l’une de ses élèves conduit à une première hospitalisation psychiatrique de quinze jours[22].

Le diagnostic retenu est celui d’une psychopathie. Annie Kuiper, infirmière en chef qui s’occupe de lui lors de ce séjour à la clinique psychiatrique et neurologique de la Willem Arntzstichting, jouera un rôle important dans les dix années suivantes. Les fiançailles avec Bep van Zalingen sont rompues, ce qui déclenche une crise violente.

En 1933, au Vendredi saint, Achterberg part en taxi à la recherche de Bep, armé d’un revolver dont il s’est procuré auprès d’une prostituée. Le chauffeur, alerté par ses propos décousus, prévient la police. Achterberg est arrêté et internné une deuxième fois pour une trentaine de jours. Diagnostic confirmé : psychopathie sévère.

En 1933, Achterberg abandonne définitivement l’enseignement, dont il se reconnaît lui-même inapte. Il retourne chez ses parents à la ferme, avant de devenir fonctionnaire à la mairie d’Utrecht, employé notamment au contrôle du cheptel dans les fermes de la région un poste obscur qu’il occupe grâce à l’entregent de son ami d’enfance, le jonker Van Sandenburg[9],[16],[23].

Le drame de la Boomstraat et l’internement

Au début de l’année 1935, Achterberg loue une chambre chez Roel van Es, femme divorcée légèrement plus âgée que lui, mère d’une adolescente prénommée Albertha (dite Bep)[7].

L’adresse est le numéro 20 de la Boomstraat à Utrecht. Achterberg développe à l’égard de sa logeuse une obsession de nature érotique et possessive. Il confie à Annie Kuiper ses fantasmes à l’égard de Roel van Es. Il va jusqu’à demander la main de celle-ci, puis, devant son refus, celle d’Albertha, alors âgée d’une quinzaine d’années[24].

Le 15 décembre 1937, dans des circonstances que les sources documentaires n’ont jamais entièrement élucidées, Achterberg tire sur Roel van Es et la tue. La fille de celle-ci, Albertha, alors âgée de seize ans, est blessée par un browning acquis par Achterberg début décembre 1937 et elle échappe de peu à la mort[25].

Le soir même, Achterberg se constitue prisonnier auprès de la police. Après six mois de détention provisoire au Huis van Bewaring de la Gansstraat à Utrecht, la justice conclut à son irresponsabilité pénale en raison de son état de santé mentale. Le psychiatre qui l’examine le qualifie d’hystero-psychopathe. Il est placé sous le régime de la Terbeschikkingstelling van de Regering (TBR) : internement en établissement psychiatrique d’État pour une durée indéterminée, avec possibilité de prolongation prise par une commission de psychiatres et de représentants du ministère de la Justice, la décision finale revenant au ministre[10].

De juin 1938 à juin 1941, Achterberg réside au Rijksasyl voor Psychopathen d’Avereest, commune du nord-est des Pays-Bas (Overijssel).

De début juin 1941 à début décembre 1942, il est transféré dans les Rekkense Inrichtingen à Rekken, dans la province de Gueldre, tout près de la frontière allemande. Ces séjours sont entrecoupés d’examens prolongés dans d’autres établissements, notamment le sanatorium Rhijngeest à Oegstgeest (la future clinique Jelgersma), où il séjourne de 1942 à 1943 pendant plus de huit mois, ainsi que d’une observation à la Valeriuskliniek d’Amsterdam au début 1941.

La commission se réunit périodiquement tous les deux ans pour se prononcer sur son état. Durant l’été 1943, le régime s’assouplit : Achterberg est placé dans une famille vivant près de l’asile de Rekken, à Eibergen. En 1944, il est accueilli chez un couple demeurant à Neede, petite commune de la région de Gueldre.

Les conditions de l’internement sont éprouvantes. Dans certains établissements, il se réfugie dans les toilettes pour noter quelques vers. Il est soumis à des examens répétés, des risques de castration une mesure sérieusement envisagée à un moment et aurait même été présenté à un amphithéâtre d’étudiants. Paradoxalement, c’est dans ces conditions d’enfermement que son œuvre connaît son développement le plus intense et le plus accompli. Lorsqu’on lui demanda s’il ne ressentait pas de pitié envers la jeune fille orpheline, il répondit : « J’ai pourtant écrit cinq poèmes là-dessus ».

Sa mise à la disposition du gouvernement ne sera levée définitivement qu’en juin 1955[7].

Vie conjugale et années à Leusden

En octobre 1944, Cathrien van Baak son premier amour, rencontré vingt ans plus tôt, qui l’avait quitté en 1927 après avoir été menacée par un revolver rejoint Achterberg à Neede. Le 27 juin 1946, ils se marient au bureau d’état civil de Neede. Les témoins sont l’éditeur Bert Bakker et l’écrivain Ed. Hoornik, ainsi que le poète Martinus Nijhoff. Le mariage est également assisté du père du poète. Le couple réside d’abord dans la Haaksbergseweg de Neede (numéro 18, actuellement 77), puis dans la Mariahoeve, un domaine dans le lieu dit Hoonte[23].

En août 1947, Cathrien donne naissance à un fils qui ne survit que neuf heures. Ce déuil inspire à Achterberg le poème Kindergraf (Tombe d’enfant).

Il effectue plusieurs voyages à l’étranger : en France en avril 1949 avec le couple Jim et Chetty ter Kuile (séjour sur la Côte d’Azur, passage à Domrémy, aux Baux-de-Provence, à Arles, à Avignon, en Camargue, au Vercors), à Paris en octobre 1950 avec l’accueil du poète Simon Vinkenoog, et en juin 1952 dans les Alpes françaises (Morzine) en compagnie d’Ed. Hoornik.

En 1952, gêné par la distance qui le sépare du milieu littéraire, le couple déménage. À partir du début mai 1953, ils s’installent à Leusden, dans la province d’Utrecht, dans une maison située à la Molenhoek, à proximité du domaine De Treek.

Les dernières années de la vie d’Achterberg sont marquées par un relatif apaisement. Dès 1958, il obtient son permis de conduire du premier coup et sillonne la région au volant d’une Coccinelle bleue d’occasion.

En mai-juin 1961, il effectue un dernier voyage à l’étranger, au volant de sa voiture, vers les bords du lac de Constance.

Il meurt d’une embolie cardiaque le 17 janvier 1962 à Oud-Leusden, au moment où il rentre sa voiture dans son garage, peu après avoir rendu visite au traducteur britannique James Brockway à Amsterdam. Il avait 56 ans[11].

Vie privée et analyse du basculement tragique

Le drame d’Utrecht : analyse clinique

La psychologie d’Achterberg présente, bien avant l’événement de 1937, les signes d’une organisation mentale profondément dysfonctionnelle. Les diagnostics psychiatriques successifs mentionnent la psychopathie (1932, 1933, 1938) et, selon certains spécialistes qui ont étudié son dossier posthumement, des traits schioïdes, schizophrènes, narcissiques et autistiques.

Achterberg lui-même s’est reconnu une personnalité schizoïde, sans se reconnaître schizophrène. Le comportement documentable montre : alcoolisme chronique, exhibitionnisme, agressivité envers les femmes, menaces répétées de suicide, et un pattern obsessionnel d’attachement possessif qui, dès 1929, avait déjà conduit au recours à un revolver contre Cathrien van Baak[11],[18].

L’événement du 15 décembre 1937 au numéro 20 de la Boomstraat à Utrecht constitue le pivot absolu de la biographie. Ce soir-là, selon les témoignages et les rapports de police disponibles, Achterberg est surpris en train de se masturber par Albertha, la fille de sa logeuse. Il tente alors de la violer. Les cris de la jeune fille alertent Roel van Es qui surgit dans la chambre.

Achterberg tire avec son browning sur l’une et l’autre, tuant Roel van Es et blessant gravement Albertha, âgée de seize ans, qui échappe de peu à la mort. Les motifs précis de cette scène n’ont jamais été totalement élucidés. J.B. Charles (W.H. Nagel), dans un article de Maatstaf postérieur à la mort d’Achterberg, prétendit que Roel van Es était une simple logueuse sans lien sentimental. Wim Hazeu, biographe d’Achterberg, réfute cette affirmation : les témoignages, les lettres d’Achterberg lui-même et les rapports de police attestent l’existence d’une relation obsessionnelle de nature érotique envers la mère, et d’une fascination de même nature envers la fille[10].

Cathrien van Baak

Cathrien van Baak surnommée Jenneke par tous joue un rôle qui dépasse celui de l’épouse ordinaire. Femme d’une remarquable solidité psychologique et d’une dévotion sans faille, elle organise leur vie commune selon des principes de régularité et de surveillance domestique discrets mais permanents : les sorties d’Achterberg sont encadrées, ses relations sociales filtrées, son alimentation et son sommeil régulés. Malgré les colères du poète, sa jalousie pathologique, son alcoolisme, ses crises d’exhibitionnisme (le néerlandais use du terme potloodventer), ses menaces occasionnelles au couteau ou au pistolet, et ses cures de désintoxication, Cathrien maintient un cadre de vie qui permet à la création poétique de se poursuivre. Elle décédé en 1989[26].

Les établissements d’internement : parcours institutionnel

Traduit en justice après six mois de détention provisoire, Achterberg est déclaré irresponsable de ses actes et placé sous le régime de la TBR (Terbeschikkingstelling van de Regering), dispositif légal néerlandais permettant l’internement indéfini dans des Rijksasiels (asiles d’État) des individus reconnus dangereux mais non pénalement responsables.

Le régime associe protection de la société et soins psychiatriques, avec reconduction périodique de la mesure par une commission spécialisée.Les établissements successivement fréquentés sont les suivants[27] :

  • le Rijksasyl voor Psychopathen de Veldwijk à Ermelo (parfois cité comme lieu initial, bien que certaines sources privilégient directement Avereest)
  • le Rijksasyl d’Avereest (de juin 1938 à juin 1941)
  • les Rekkense Inrichtingen à Rekken, province de Gueldre (de juin 1941 à décembre 1942 et périodiquement), ainsi que le sanatorium Rhijngeest à Oegstgeest (1942–1943).

La clinique de Veldwijk à Ermelo est citée par plusieurs sources comme lieu d’un séjour antrat.

Dès 1943, Achterberg bénéficie d’un régime de semi-liberté avec placement dans des familles d’accueil (gézinsverpleging).

Le directeur de l’établissement de Rekken, L. H. Fontein, lui fait notamment une relative bienveillance, allant jusqu’à l’autoriser à assister à des conférences publiques. La mesure de TBR est levée définitivement en juin 1955.

Analyse des thèmes : la morte, le verbe et la résurrection

Le concept central autour duquel gravite toute l’œuvre d’Achterberg est celui de la morte en néerlandais, de dode : l’être disparu, la femme tuée, la présence qui a cessé d’être présente mais dont l’absence structure, comme un vide magnétique, chaque ligne de chaque poème[28].

La morte est le principe organisateur de l’ensemble du projet poétique, l’horizon vers lequel toute l’énergie verbale d’Achterberg se projette sans jamais pouvoir l’atteindre véritablement.

Ce thème est présent avant même 1937 : dès le premier recueil Afvaart (1931), la figure de la bien-aimée absente ou décédée y est déjà structurante. Des poèmes écrits en 1929 traitent déjà de l’idée du meurtre d’une bien-aimée. La mort de Roel van Es en 1937 n’est pas l’origine du thème elle en est la traumatique concrétisation.

La spécificité radicale de l’entreprise achterbergienne réside dans sa nature quasi physique. Achterberg ne se contente pas de pleurer la disparue. Il postule que la réalité moléculaire et physique du monde peut être manipulée, reconfiée, forcée à obéir, par la précision absolue du verbe. Si le poème parvient à nommer avec une exactitude suffisante chaque atome de la présence perdue, si le langage réussit à décrire la structure moléculaire de cet être disparu avec une précision qui dépasse ce que la science ordinaire peut offrir, alors la résurrection devient envisageable non pas comme miracle surnaturel, mais comme opération technique accomplie dans et par le langage.

Chaque sonnet d’Achterberg fonctionne à la manière d’une expérience contrôlée : les mots sont des réactifs chimiques dont les interactions produisent, si la procédure est rigoureusement suivie, un résultat précis et attendu. Achterberg lui-même, dans une lettre du 4 janvier 1948, formule ainsi sa pensée : « Dans la beauté vivante du poème, la mort en tant que telle est suspendue. »

La pétrification du temps constitue un autre axe thématique central. Dans de nombreux poèmes, le moment de la mort se retrouve suspendu, répété, tourné dans tous les sens comme un objet qu’on examine sous différents éclairages, sans jamais pouvoir le dépasser ni l’accepter.

L’érotisme, enfin, traverse l’œuvre d’Achterberg non pas comme transgression mais comme énergie fondamentale inséparable de la thanatologie : désirer et tuer, aimer et détruire forment chez lui une alchimie indissociable dont chaque poème tente d’analyser, sans jamais y parvenir complètement, les composants.

Le « vous » en néerlandais u ou gij pronominalise cet être absent et polymorphe : il peut désigner la logeuse tuée, les fiancées successives, la mère d’Achterberg, des figures mythologiques, le Christ, ou même le poème lui-même.

Le calvinisme des origines, loin de fournir un cadre stabilisateur, exacerbe un sentiment de culpabilité permanente et un rapport torturé à la sexualité.

La dimension religieuse de l’œuvre est considérable. Des motifs chrétiens la Trinité, la Résurrection, la Rédemption, l’Esprit saint parcourent l’œuvre. Achterberg a lui-même déclaré : « On dit que je recours à des figures et des symboles chrétiens pour mon propre usage. Bien sûr ! Sinon cela ne voudrait rien dire. » Il s’est affilier comme membre confessant à une église d’obrédience Gereformeerde Bond en 1932.

Dans ses dernières années, il a également été influencé par la lecture de Kierkegaard[12].

Style et technique poétique

La langue poétique d’Achterberg constitue l’un des phénomènes les plus singuliers de la poésie européenne du XXe siècle. Sa trajectoire stylistique dessine un arc qui va du lyrisme expressionniste de ses premières publications encore marqué par les influences symbolistes alors dominantes dans la poésie néerlandaise vers un idiome d’une densité sans précédent, saturé de terminologies empruntées à des registres radicalement étrangers à la tradition lyrique. Cette parenté avec le symbolisme repose sur l'idée qu'une réalité « autre », celle de l'Idée, se cache derrière le monde matériel ; la langue devient alors l'instrument privilégié pour franchir les frontières de la matière et atteindre, par-delà la mort, la bien-aimée disparue[8].

La transition la plus frappante est l’introduction massive, à partir des années 1940, d’un vocabulaire scientifique et technique : isotopes, ondes électromagnétiques, molécules, formules chimiques, tension superficielle, osmose, protéines, pression osmotique, acides aminés. Ces termes font irruption dans les sonnets avec une naturalité déconcertante. Cette contamination du registre lyrique par le lexique scientifique n’est pas métaphorique au sens ordinaire : il s’agit de postuler que la poésie et la science opèrent sur la même réalité par des méthodes analogues, et que le poème peut accomplir ce que le laboratoire ne peut pas encore réaliser. Achterberg intègre également des termes empruntés au registre juridique (le code civil, le code pénal), à la psychiatrie, à l’astronomie, aux mathématiques, à la biologie, à l’économie et au folklore[3],[29].

Parallèlement à cette ouverture vers la modernité technique, Achterberg intègre dans sa langue des archaïsmes empruntés au moyen-néerlandais. Cette stratégie obéit à une logique interne cohérente : les formes anciennes de la langue, avec leurs connotations liturgiques et leur distance temporelle, accomplissent une fonction de sacralisation. Ce processus est indissociable de ses racines calvinistes : sa poésie est imprégnée de la « tale kanaäns » (la langue de Canaan), faisant ressurgir des termes bibliques et des tournures propres à la Bible des États et aux psaumes de 1773, intériorisés dès l'enfance. L’archaïsme sacralise le technique ; le technique ancre l’archaïsme dans une réalité vérifiable[9].

Cette fusion entre le sacré et le technique confère à l'œuvre des traits mystiques. Contrairement à une mystique centrée sur l'homme, Achterberg maintient une distance entre l'humain et Dieu, mais la relation entre le « Je » et le « Tu » (la bien-aimée) se charge de la force d'une relation entre l'âme et le divin. Le poème parvient ainsi à une synthèse du religieux et du profane, où l'instant présent est vécu comme une dimension de l'éternité[11].

La forme du sonnet occupe une place privilégiée dans l’œuvre d’Achterberg. Sa préférence pour le sonnet ne relève pas du conservatisme formel mais d’une décision stratégique : la contrainte stricte de la forme traditionnelle crée une résistance contre laquelle la langue peut s’appuyer pour générer des tensions productives. Ce qui fascine Achterberg dans le sonnet, c’est précisément la possibilité de le déconstruire de l’intérieur, d’en miner la régularité apparente par des enjambements brutaux qui fracturent la syntaxe au mépris de la logique versale. C'est cette exigence qui le distingue de ses contemporains, notamment les poètes de la revue Criterium : si Achterberg s'inspire parfois du quotidien ou de faits divers, il les transmute en une réalité si « inhabituelle » qu'elle dépasse tout réalisme anecdotique pour atteindre le métaphysique[11],[20].

Dans les années 1950, il compose plusieurs cycles structurés de sonnets. Sa devise poétique, répétée dans sa correspondance, est la suivante : « Ce qui n’est pas bon n’est pas écrit. » La révision de ses textes lors des rééditions témoigne d’une exigence formelle absolue[30].

Œuvres majeures et bibliographie commentée

•     Afvaart (1931) Premier recueil véritable, publié grâce à l’entregent de Roel Houwink. Contient 51 poèmes dont plusieurs reprépublications de revues. La première année, moins de cinquante exemplaires sont vendus ; un quart de siècle plus tard, une première anthologie de sa poésie se vend à plus de 100 000 exemplaires. Le titre (Appareillage/Départ) annonce un mouvement d’éloignement du réalisme dominant. Le thème de la bien-aimée absente ou décédée y est déjà présent, antérieur donc à l’événement de 1937.

•      Eiland der ziel (1939) — L’Île de l’âme. Paraît deux ans après l’événement d’Utrecht, dans les premiers mois de l’internement. Ce recueil amorce le projet central de l’œuvre : la tentative de ramener l’être disparu à l’existence par le seul pouvoir du langage. Achterberg avait initialement dédié ce recueil à Roel van Es, sa logueuse. La poétesse flamande Delphine Lecompte y découvre le poème Verre (Verre) : « Je suis fait de tellement de verre / que chaque voix forte / m’est une pierre, m’est une fêllure. »

•      Dead end (1940) — Le titre anglais pointe une impasse, un terminus sans issue. Achterberg explore ici l’impossibilité fondamentale de son projet, la résistance que la réalité oppose à la volonté de résurrection verbale. Publié en avril 1940, juste avant le bombardement de Rotterdam et l’invasion allemande des Pays-Bas.

•      En Jezus schreef in 't zand (1940, édition définitive 1947) — Et Jésus écrivit dans le sable. Le titre biblique réfère à l’épisode johannique de la femme adultère. Ce recueil est d’abord conçu comme une petite anthologie destinée aux lecteurs protestants. C’est pour ce recueil qu’Achterberg reçoit le prix P.C. Hooft en 1949, devenant ainsi le premier poète à en bénéficier. Il contient le célèbre poème Triniteit (Trinité), l’une des formulations les plus accompliess de la poétique achterbergienne.

•      Thebe (1941) — Thèbes, cité des morts et des mystères dans l’Égypte ancienne, fournit le cadre mythologique d’une méditation sur la frontière entre les vivants et les défunts. Le répertoire des divinités et des pratiques funéraires égyptiennes s’entremêle ici avec la terminologie scientifique caractéristique de la maturité d’Achterberg.

•      Ode aan den Haag (1941) — Ode à La Haye, ville-État et ville du droit et des institutions. Le code civil, les procédures légales, le vocabulaire de la jurisprudence sont convoqués comme instruments de précision capables de formuler des vérités que le lyrisme ordinaire ne peut atteindre. Ce recueil forme avec Ballade van de gasfitter (1953) et Spel van de wilde jacht (1957) des cycles à dimension épique composés de poèmes de quatorze vers.

•      Voorbij de laatste stad (1944) — Par-delà la dernière ville. Considéré par de nombreux commentateurs comme le sommet de l’œuvre achterbergienne. La figure d’Eurydice — explicitement nommée — organise un dispositif mythologique où la descente aux enfers orphéique devient la métaphore centrale de l’entreprise poétique. C’est également le titre de la célèbre anthologie de sa poésie composée en 1955 par Paul Rodenko, qui lui vaut un public considérablement élargi.

•      Enigma (1946) — Publié l’année de son mariage avec Cathrien. L’énigme du titre renvoie non seulement à l’obscurité délibérée du style, mais aussi, comme le montrera la postérité, à la machine à déchiffrer inventée pendant la Seconde Guerre mondiale — le poème comme dispositif cryptographique qui encode et décode simultanément une réalité inaccessible. Ce titre est également lié à la publication des œuvres complètes sous le titre général Cryptogamen (I à IV, 1960–1961).

•      Spel van de wilde jacht (1957) — Le jeu de la chasse sauvage. Puise dans le folklore germanique de la Wilde Jagd, la chasse fantomatique des âmes errantes qui traversent le ciel nocturne. Ce recueil tardif témoigne d’une amplification du registre mythologique, d’une densification encore plus grande du langage et d’une maîtrise formelle absolue. Inspiré en partie par la région de Langbroek et du domaine de Sandenburg, qui constitue le « Beau lieu » évoqué dans le recueil.

•      Vergeetboek (1961) — Le Livre d’oubli. Dernier recueil publié du vivant d’Achterberg, il ferme la boucle de l’œuvre avec une gravité testamentaire. L’oubli n’y est pas présenté comme apaisement mais comme catastrophe supplémentaire. Le recueil est marqué par l’influence de Kierkegaard et d’une quête de l’absolu.

Le dernier poème qu’Achterberg achève peu avant sa mort, en décembre 1961, est Anti-materie (Antimatière) deux pages en partie rimées qui rassemblent, en quelque sorte, l’essence de sa poésie[7],[5],[12].

Héritage et réception critique

La réception de l’œuvre d’Achterberg fut d’abord restreinte aux cercles étroits de la poésie néerlandaise d’avant-garde. Dès les années 1940, des poètes comme Eduard Hoornik qui qualifiait Achterberg de « fétichiste des mots » et Martinus Nijhoff reconnaissent dans son œuvre une rupture décisive. La publication en 1949 du premier prix P.C. Hooft confère une légitimité institutionnelle à ce positionnement.

L’impact sur la Génération de 50 cette constellation de poètes néerlandais et flamands (les Vijftigers, proches du mouvement CoBrA) qui, à partir des années 1950, bouleverse les conventions formelles et thématiques de la poésie est massif et complexe. Des figures majeures comme Lucebert et Gerrit Kouwenaar reconnaissent explicitement leur dette à l’égard d’Achterberg, non pas comme modèle stylistique à imiter, mais comme précédent qui a rendu possible et légitime une certaine radicalité de la pratique langagière.

En 1950, lors d’un de ses premiers séjours parisiens, le poète Simon Vinkenoog, figure centrale de l’avant-garde poétique hollandaise, accueille Achterberg à la Gare du Nord. Achterberg confère de son côté que pour lire les représentants de cette avant-garde, il procède « en rétropédalant, de la fin au début ».

Des auteurs importants témoignent de son influence. Harry Mulisch (1927–2010), auteur de La Découverte du ciel, a déclaré avoir découvert la poésie en ouvrant un recueil d’Achterberg dans une librairie de Haarlem, et compte le volume de ses œuvres complètes « parmi les dix plus beaux livres jamais écrits sur cette planète ». Le romancier Simon Vestdijk (1898–1971) a souligné la capacité rare de son confrère à tendre le poème en déployant un thème tout en poussant à son extrême la métaphore, qualifiant ses poèmes de « miniatures chargées de dynamite ». L’écrivain adriaan Van Dis s’exclame immédiatement « Grandiose ! » dès qu’on prononce le nom d’Achterberg. Le sculpteur Willem Berkhemer (1917–1998) lui a rendu un hommage sous la forme d’une statue (une femme et un ange) dressée dans la ville côtière de Noordwijk. Le poème Farao (Pharaon), déclamé lors de ses obsèques le 22 janvier 1962 par l’éditeur Bert Bakker, figure sur sa pierre tombale, avec le quatrain Grafschrift (Épitaphe), rédigé dès 1939[31].

L’hermétisme d’Achterberg a été progressivement intégré dans le canon académique néerlandais. Les universités néerlandaises et flamandes ont développé un corpus critique considérable, explorant tour à tour ses dimensions autobiographiques, théologiques, existentielles et formelles.

La première biographie de référence est celle de Wim Hazeu, Gerrit Achterberg, een biografie (De Arbeiderspers, Amsterdam/Anvers, 1988, édition revue et augmentée 2001).

Ses œuvres complètes (Verzamelde gedichten) ont été réimprimées treize fois. J.M. Coetzee a traduit en anglais les quatorze sonnets de la Ballade van de gasfitter.

En français, la traduction du recueil Stof par les éditions montpelliéraines La Licorne (1952) constitue la première transposition intégrale ; en 2021, les éditions Corlevour publient l’anthologie L’ovaire noir de la poésie, préfacée par l’écrivain flamand Stefan Hertmans[2],[3],[5].

Distinctions et reconnaissance institutionnelle

Voir aussi

Notes et références

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