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Graziella (Delobbe)

tableau de François-Alfred Delobbe From Wikipedia, the free encyclopedia

Graziella est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1887[1], au Palais des Champs-Élysées[2]. Depuis sa vente chez Sotheby’s en 2011[3], elle est également connue sous le titre La Fileuse[4]. Ce tableau inspiré par un roman de Lamartine célèbre au XIXe siècle[5] a marqué l'entrée de Delobbe dans les pages du magazine allemand die Gartenlaube, dont il fit la une en 1891[6]. Il a également été diffusé en Europe sous forme de photoglyptie par Braun & Cie[7], et outre-Atlantique par Soule Art Company[8].

Date
1887
Dimensions(H×L)
117 × 90 cm
Faits en bref Artiste, Date ...
Graziella
Artiste
Date
1887
Technique
Dimensions (H × L)
117 × 90 cm
Propriétaire
Collection privée
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Une œuvre emblématique du Delobbe « intime »

Contrairement à ses grandes compositions bretonnes, Graziella appartient à une veine intimiste, domestique et psychologique. La figure de la fileuse, assise calmement, est typique du Delobbe qui privilégie la retenue, la lumière argentée, la présence silencieuse. C’est une œuvre qui condense la poétique du quotidien propre à Delobbe.

La composition de Graziella repose sur trois principes fondamentaux : la verticalité du corps, la jeune femme est assise mais son buste reste droit, presque hiératique. Cette verticalité donne de la dignité à la figure, crée un axe central très stable, inscrit la fileuse dans une posture de calme maîtrise. C’est une verticalité non héroïque, mais intérieure. Le bras qui tient le fuseau forme une diagonale douce, qui anime la composition, guide le regard vers le geste, relie le corps à l’outil, crée un mouvement subtil dans une scène immobile. Cette diagonale est la ligne vivante du tableau. Le pot de fleurs, la mer, le ciel clair : tout est disposé pour encadrer la figure sans la concurrencer. Le décor ouvre l’espace, adoucit la scène, crée une atmosphère méditerranéenne, renforce la sensation de silence. La composition est un équilibre entre immobilité et geste, entre intimité et ouverture.

Le geste de la fileuse est le cœur du tableau. Elle file la laine — un geste simple, ancestral, répétitif. Elle ne file pas activement : elle suspend le geste, comme si elle venait d’être interrompue par une pensée. Cette suspension crée une tension douce, un moment de conscience, une intimité psychologique. C’est un tableau de l’instant intérieur, pas de l’action.

Une diffusion exceptionnelle dans la presse allemande

Couverture Die Gartenlaube, 1891

L’entrée de Delobbe dans Die Gartenlaube — le magazine illustré le plus diffusé d’Allemagne — est un événement important dans sa carrière. Tirage : 2 000 000 à 5 000 000 exemplaires selon les années. Public : lectorat national. Impact : une visibilité immense, bien supérieure à celle d’un Salon parisien.

En 1891, lorsque Graziella paraît en couverture de Die Gartenlaube, Delobbe est déjà une célébrité outre‑Rhin, grâce aux Filles de l’Océan. Les Filles de l’Océan — Deux Filles de l’océan (1885) et Au bord de la mer (1884) — circulent en Allemagne dès 1885–1886. Elles sont reproduites dans Moderne Kunst, reprises dans Kunst für Alle, commentées dans les revues berlinoises, exposées à Breslau, Berlin, Munich, diffusées massivement par les éditeurs allemands. Elles deviennent des images‑emblèmes en Allemagne. En 1891, Delobbe est au moins aussi connu en Allemagne qu’en France. Die Gartenlaube est le plus grand magazine illustré d’Allemagne, avec un tirage colossal. Y paraître en couverture n’est pas un lancement : c’est une consécration. Et Delobbe y apparaît dès 1891, puis trois autres fois dans la décennie suivante, ce qui est exceptionnel pour un peintre français. La revue ne choisit pas Delobbe pour le faire connaître, elle le choisit parce qu’il est déjà immensément populaire. Delobbe est déjà un nom vendeur. Le public allemand le reconnaît immédiatement. La revue sait que sa présence en couverture booste les ventes. Ce n’est pas un pari : c’est une valeur sûre.

Ce tableau n’est pas le point de départ, mais une diversification de l’image de Delobbe en Allemagne. Jusque‑là, les Allemands connaissent surtout les scènes maritimes, les figures mélancoliques. Avec Graziella, sous le titre de la vie au foyer, ils découvrent le Delobbe intime, le Delobbe méditerranéen, le Delobbe littéraire. C’est une nouvelle facette, pas une révélation.

Le titre Graziella

Graziella, par Jules Lefebvre, 1878, Collection du Metropolitan Museum of Arts.

Le choix du titre n’est jamais innocent au Salon. Graziella renvoie immédiatement au roman de Lamartine (1852), un texte immensément populaire au XIXe siècle, adapté, illustré, commenté, et devenu un réservoir iconographique pour les peintres académiques. Le public du Salon de 1887 reconnaissait immédiatement la référence. Ce titre place l’œuvre hors Bretagne, dans un imaginaire méditerranéen, sentimental, littéraire.

La Graziella de Jules Lefebvre (aujourd’hui au MET[9]) est l’une des représentations les plus célèbres du roman de Lamartine. Elle a été exposée, gravée, reproduite, commentée et largement diffusée. Delobbe, formé dans le même milieu académique, ne pouvait pas l’ignorer. Delobbe ne copie pas Lefebvre, mais il dialogue avec lui. Il propose sa version, plus intime, plus silencieuse, moins théâtrale. Cette hypothèse est historiographiquement importante car elle permet de comprendre que Delobbe n’est pas seulement un peintre breton, pas seulement un naturaliste, pas seulement un peintre de genre, mais un artiste capable de se mesurer aux grands académistes de son temps. En 1887, Lefebvre est professeur à l’École des Beaux‑Arts, membre de l’Institut, l’un des maîtres du nu et de la figure féminine. Que Delobbe propose sa propre Graziella au Salon, c’est un geste d’ambition, une prise de position esthétique, une manière de dire : « Moi aussi, je peux encore traiter les grands sujets littéraires. ». Cela rehausse encore la stature de Delobbe dans le paysage académique.

Photoglyptie Braun & Cie conservée au musée des Beaux-Arts de Paris.

Lamartine décrit Graziella comme une jeune fille simple, pudique, laborieuse, douce, naturelle, vivant dans un univers de gestes quotidiens, et dont la beauté n’est jamais ostentatoire. Or Delobbe reprend exactement ces traits. La Graziella de Lefebvre est une icône, une figure idéalisée, une beauté parfaite posée comme une héroïne, dans une lumière presque sacrée, avec une sensualité maîtrisée, un décor méditerranéen stylisé. C’est une Graziella mythifiée, une héroïne littéraire devenue figure académique. La Graziella de Delobbe est une jeune femme réelle absorbée dans un geste quotidien, humble, silencieuse, concentrée, dans un décor vrai, non théâtral, avec une lumière douce, non spectaculaire, une beauté intime, non idéalisée. Là où Lefebvre peint une héroïne, Delobbe peint une présence. Là où Lefebvre sublime, Delobbe humanise. Là où Lefebvre stylise, Delobbe observe. Lefebvre est dans l’académisme triomphant. Delobbe est dans l’académisme naturaliste, presque pré‑symboliste.

Cette différence montre que Delobbe n’est pas un suiveur, n’est pas un imitateur, mais un peintre qui réinterprète, qui déplace le sujet, qui ramène la littérature à la vie réelle. Et cela explique pourquoi Graziella / La Fileuse a eu un succès durable, une diffusion internationale, une réception allemande exceptionnelle, une place dans Die Gartenlaube, une présence de 20 ans dans les catalogues de Braun & Cie et Soule. Le public reconnaissait en elle une figure universelle, moins héroïque, mais plus humaine.

Les caractéristiques stylistiques de la série italienne

Le type méditerranéen : brunes aux yeux sombres, peau dorée. Rien à voir avec les Bretonnes. La lumière plus chaude, plus dorée, plus enveloppante que dans les scènes bretonnes. Des plantes méditerranéennes, mer calme, ciel clair. Un Sud rêvé, mais crédible. Graziella est un des sommets de cette série.

Elle combine un titre littéraire (Lamartine), un type méditerranéen, un geste domestique, une lumière douce, une attitude mélancolique, une diffusion internationale (Braun & Cie[10], Soule Art Co.), une réception allemande exceptionnelle (Die Gartenlaube, 1891). C’est la version Delobbe de la figure lamartinienne, et un dialogue direct avec Lefebvre.

La fileuse comme symbole du temps

La gravure allemande.

Dans toute la tradition occidentale, filer la laine signifie faire passer la matière brute dans le temps : le fil se déroule, la pelote se défait, le geste est répétitif, le temps s’écoule. Chez Delobbe, ce symbole est adouci, intimisé, mais il reste présent. La jeune femme file lentement, dans un geste suspendu, comme si elle méditait sur sa propre vie. La fileuse devient une figure du temps intérieur, du temps vécu, du temps senti. Depuis les Parques antiques, filer signifie tisser le destin. Clotho file, Lachésis déroule, Atropos coupe[11]. Delobbe ne cite pas explicitement ce mythe, mais il en reprend la charge symbolique : la jeune femme tient le fil de sa vie, elle le maîtrise, elle en est responsable, elle en est la gardienne. C’est une figure de destin personnel, non de fatalité mythologique.

Dans l’iconographie du XIXe siècle, filer signifie être laborieuse, être patiente, être morale, être digne. C’est un geste vertueux, associé à la femme idéale selon les normes bourgeoises. Delobbe reprend ce code, mais il le dépouille de toute rigidité morale : la jeune femme n’est pas une allégorie, elle n’est pas un modèle imposé, elle est une personne réelle, dont la vertu est douce, non démonstrative. C’est une vertu intérieure, non ostentatoire.

Deux fileuses italiennes, deux moments de carrière

François-Alfred Delobbe, La Fileuse, 1891.

Quatre ans plus tard, en 1891, Delobbe reprend ce thème de la fileuse méditerranéenne dans une grande toile, qui n'a pas été exposée au salon. La toile est réapparue récemment dans une vente aux enchères aux États-Unis[12]. La première chose qui frappe dans cette toile de 1891, c’est son ouverture. Delobbe abandonne la composition resserrée de Graziella pour une scène horizontale, structurée en trois plans : le premier plan : les deux figures, la fileuse et le jeune homme allongé ; le second plan : la statue du putto, les cordages, les marches ; le troisième plan : le port, les façades, la tour, les voiliers. Cette profondeur crée une scène méditerranéenne complète, presque théâtrale, où la fileuse n’est plus seule dans son intériorité, mais inscrite dans un monde vivant. C’est une composition narrative, pas méditative.

Dans Graziella, le geste était suspendu, intérieur, lamartinien. Ici, il est adressé. La jeune femme lève la main, parle, explique, raconte, rit peut‑être. Ce geste est ouvert, communicatif, vivant. Elle ne file plus pour elle‑même, mais dans un échange, dans une scène de conversation. Le fil n’est plus seulement le fil du temps : c’est le fil du dialogue, de la relation humaine.

Le jeune homme allongé, chapeau sur la tête, attitude détendue, crée un contraste : elle est droite, active, concentrée ; il est allongé, passif, contemplatif. Ce contraste dynamise la scène, crée une tension douce, donne un rythme visuel, introduit une dimension sentimentale ou amicale. Il regarde la fileuse : elle lui parle, ou lui répond, ou le taquine. La fileuse n’est plus seule : elle est vue, écoutée, partagée.

La présence du putto sculpté joue plusieurs rôles : rappel mythologique (comme dans Nymphe surprise) ; contrepoint visuel (verticalité contre horizontalité des figures) ; clin d’œil : le putto regarde la scène comme un spectateur amusé ; symbole : l’amour, la jeunesse, la légèreté. Delobbe introduit ici une ironie douce, un humour discret. Le putto semble commenter la scène, comme un petit dieu du lieu. C’est un tableau plus joueur, plus narratif, plus théâtral que Graziella.

Contrairement à Graziella, où l’Italie était suggérée, ici elle est affirmée : architecture claire, port calme, voiliers, lumière chaude, végétation méditerranéenne. Delobbe ne peint plus une Italie littéraire : il peint une Italie visuelle, réelle, habitée. C’est une scène de genre méditerranéenne, pas une allégorie.

Pourquoi Delobbe reprend-il ce thème en 1891 ?

Une raison évidente : le succès de la première fileuse Grâce à Braun & Cie, Soule Art Company, Die Gartenlaube, la fileuse de 1887 devient une image populaire en Europe et aux États‑Unis. Entre 1887 et 1891, il passe de l’intime au narratif, du symbolique au quotidien, du Salon à la presse illustrée. La grande fileuse est une réponse à son propre succès. Les deux œuvres forment un diptyque méditerranéen, où Delobbe explore successivement la poésie du geste, puis la vie autour du geste.

Références

Liens externes

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