Guerre de Jugurtha (Salluste)
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| Titre original |
Bellum Iugurthinum |
|---|---|
| Format | |
| Langue | |
| Auteur | |
| Genre |
Monographie historique |
| Sujet |
Histoire de la guerre de Jugurtha |
| Date de création |
Entre et |
| Date de parution |
v. 40 av. J.-C. |
| Œuvre dérivée |
Opusculum (d) |
La Guerre de Jugurtha (en latin : Bellum Iugurthinum)[note 1] est une monographie historique de l’historien romain Salluste, rédigée et publiée vers 40 av. J.-C.[1].
L’ouvrage raconte les événements de la guerre de Jugurtha (112–106 av. J.-C.) qui opposa la République romaine au roi Jugurtha de Numidie. Salluste met en avant la capacité de Jugurtha à corrompre à plusieurs reprises les responsables romains, ce qu’il interprète comme un signe du déclin moral de la République tardive. De ce point de vue, le Bellum Iugurthinum s’inscrit dans la continuité de sa première monographie, le Bellum Catilinae.
L’ouvrage constitue la principale source antique pour l’histoire de la guerre de Jugurtha.
Le Bellum Jugurthinum a été écrit et publié vers 40 av. J.-C.[note 2], et nous est parvenue par la tradition directe des codex médiévaux[note 3]. Dans les pays anglo-saxons on le connaît aussi souvent sous le titre De Bello Iugurthino.
Le Bellum Jugurthinum est sensiblement plus varié, tant par la structure que par le contenu, que l'œuvre précédente de Salluste, Conjuration de Catilina (De Catilinae Coniuratione). Alors que cette dernière se concentre sur une conspiration brève d'environ un an et demi (63–62 av. J.-C.), avec des événements principalement situés à Rome et en Étrurie, le Bellum Jugurthinum couvre un espace géographique et temporel plus large. Le récit alterne entre Rome et l'Afrique du Nord, et porte sur un conflit qui dura sept ans (111–105 av. J.-C.), en incluant ses antécédents. L'ouvrage présente également une distribution de personnages plus complexe, comprenant des figures romaines telles que Scipion, Métellus, Saurus, Bestia, Marius et Sylla, mises en contraste avec des chefs numides comme Micipsa, Adherbal, Jugurtha et Bocchus Ier. Le récit se caractérise par des enchaînements fréquents et une ambiguïté morale : les protagonistes montrent des motivations nuancées et évolutives.
Bien que porté jusqu'à 114 chapitres, le Bellum Jugurthinum conserve la même technique narrative que le Bellum Catilinae, puisant dans les conventions de l'historiographie hellénistique. Après le proème, Salluste présente un portrait moral du protagoniste et expose des antécédents historiques (« archéologie ») qui relient le récit au passé plus vaste de Rome. Les événements principaux sont ensuite racontés, ponctués de digressions et d'oraisons insérées qui offrent des pauses réflexives et servent de véhicules à l'expression rhétorique et au commentaire historique.
Structure
Le Bellum Iugurthinum'x de Salluste est composé de 114 chapitres et présente une structure bien organisée. Après un prologue moral (chap. 1–4), où l’auteur expose sa conception de l’histoire et critique la décadence des mœurs romaines, Salluste consacre un exposé préliminaire (chap. 5–18) à l’origine du conflit, au portrait de Jugurtha et aux causes de la guerre. Vient ensuite la partie centrale, le récit de la guerre proprement dite (chap. 19–111), qui alterne entre épisodes militaires, débats politiques à Rome et portraits de personnages comme Marius ou Metellus. Enfin, l’œuvre se conclut par la captivité et l’exécution de Jugurtha à Rome (chap. 112–114), marquant la victoire de Marius et la fin de la guerre.
| Chapitre(s) | Contenu | Sujets traités |
| 1–4 | Proème | Incipit : le corps, l'âme, la virtus. |
| 5 | Introduction | Motifs du choix du sujet. |
| 6–16 | Antécédents de l'histoire | Événements entre 120 et 117 av. J.-C. et portrait du protagoniste. |
| 17–19 | 1er excursus (digression) | Description géographique et historique de la Numidie. |
| 20–40 | Début de la guerre | Événements entre 116 et 110 av. J.-C. |
| 41–42 | 2e excursus | Époque des Gracques. |
| 43–77 | Développement de la guerre | Événements entre 109 et 108 av. J.-C. |
| 78–79 | 3e excursus | Nouvelle discussion géographique. |
| 80–114 | Conclusion de la guerre | Événements entre 107 et 104 av. J.-C. |
Contexte historique
En 146 av. J.-C., Rome devint la puissance incontestée de la Méditerranée et de la plupart des territoires qui la bordent. Le général Scipion Émilien mena le siège de Carthage et anéantit le grand rival historique de Rome ; à l'est, les armées de la Ville rasèrent Corinthe et consacrèrent la domination romaine sur la Grèce et l'ensemble de la péninsule balkanique. Pour Rome s'ouvrait une nouvelle phase historique qui, à travers un siècle de crises, conduirait à la chute de la République et à la naissance de l'Empire. Sur le plan politique, on observa une pacification en Hispanie, où Celtibères et Lusitaniens s'étaient longtemps révoltés. Sur le plan social, en revanche, une crise profonde frappait l'économie italique : l'artisanat local était supplanté par des produits d'Orient, et les petits propriétaires, qui formaient la base du recrutement des armées, voyaient leurs terres abandonnées après des années de négligence. Seule l'exploitation des provinces garantissait la subsistance de l'État et offrait, en même temps, d'importantes possibilités d'enrichissement pour la classe des équites. Dans ce contexte prit forme la politique de Tiberius et Gaius Gracchus : opposés à eux et à la factio des populares se trouvaient les optimates, désireux de préserver leurs privilèges et devenus de plus en plus indifférents aux conditions réelles de la res publica.
Le sujet de la deuxième monographie de Salluste est la longue guerre que Rome mena en Afrique du Nord entre 111 et 105 av. J.-C. contre Jugurtha, roi de Numidie. Le conflit, qui s'acheva par la victoire romaine, se déroula environ soixante-dix ans avant la publication de l'ouvrage. Contrairement à d'autres campagnes militaires motivées par l'avidité (avaritia) de la nobilitas[note 4], Salluste présente cette guerre comme une affaire qui intéressait peu directement le Sénat. Le Sénat favorisait une politique de non-intervention en Afrique[note 5], estimant qu'elle offrait peu de gains stratégiques ou économiques, et s'inquiétait surtout d'exposer inutilement la frontière nord — vulnérabilité qui serait bientôt exploitée par les Cimbres et les Teutons lors de leur incursion en Italie, finalement repoussés par Gaius Marius[note 6].
Les groupes les plus intéressés par l'entreprise africaine étaient les equites (chevaliers), qui soutenaient l'expansion de l'influence commerciale de Rome dans le bassin méditerranéen. Parmi eux figuraient de riches négociants italiens, y compris les negotiatores tués par Jugurtha en 112 av. J.-C.[2], qui tiraient d'importants revenus du commerce provincial et pouvaient bénéficier d'un renforcement du contrôle romain en Afrique. De plus, des segments de la plèbe romaine et italique voyaient dans le conflit une opportunité d'obtenir des terres, rappelant le précédent établi par Gaius Gracchus une décennie plus tôt avec la fondation de la première colonie romaine d'outre-mer sur le site de Carthage[note 7].
Dans ce contexte, il apparaît clairement pourquoi, après des années de guérilla inefficace et de résultats indécis, le « problème jugurthin » fut finalement résolu non par des généraux aristocratiques — que Salluste critique pour leur corruption, incompétence et arrogance — mais par l'homo novus Gaius Marius, représentant des groupes sociaux favorables à l'expansion territoriale et qui se distinguait de la nobilitas sénatoriale.
Résumé
Chapitres 1–4 (proème)
« L'humanité se plaint à tort que sa nature, faible et de courte durée, soit gouvernée par le hasard plutôt que par la vertu. En réalité, après examen, on ne trouve rien de plus grand ni de plus noble, et l'on constate que la nature manque plus de volonté d'agir que de force ou de temps. Mais c'est l'âme qui guide et commande la vie des mortels. Quand elle chemine vers la gloire par la voie de la vertu, elle est abondamment pourvue, puissante et célèbre, et n'a pas besoin de la fortune, car celle-ci ne peut ni donner ni ôter l'honnêteté, la persévérance et les autres bonnes qualités à quiconque. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 1, 1–3
Comme dans la Conjuration de Catilina[3], la Guerre de Jugurtha s'ouvre par un proème extérieur aux événements proprement dits, qui met en évidence l'idéologie de l'auteur à propos de la nature humaine : l'homme est composé de corps et d'âme[4], mais seule la possession solide de la vertu garantit la gloire éternelle. L'homme doit donc exercer davantage l'âme que le corps, car les biens du corps sont éphémères et destinés à disparaître, tandis que les biens de l'âme permettent d'exercer un véritable contrôle sur sa vie et conduisent à la grandeur immortelle[5],[6].
Le message sallustien, d'une validité universelle, revêt une pertinence particulière dans le contexte de la crise de la res publica, où l'attachement à la virtus semble être la seule voie capable de restaurer la paix et la stabilité.
« Parmi celles-ci toutefois, les magistratures et les commandements militaires, en bref toute charge publique, ne me paraissent guère désirables en cette époque, parce que l'honneur n'est pas accordé au mérite, et ceux qui l'ont obtenu par fraude ne sont pas plus sûrs ni plus honorés pour autant. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 3, 1
Salluste critique donc ouvertement le système politique, qui permet à des personnes indignes d'accéder au pouvoir[note 8]; dans une telle situation, l'activité historiographique prend une importance fondamentale, alors qu'elle risque d'être perçue comme un simple otium. Par ce proème, Salluste peut aussi ennoblir son activité d'historien, comme il le fait également dans De coniuratione Catilinae[7],[note 9].
Chapitres 5–16
« Je m'apprête à raconter la guerre que le peuple romain[note 10] mena contre Jugurtha, roi des Numides, d'abord parce qu'elle fut longue, âpre et faite de victoires et de revers, ensuite parce que ce fut la première fois que l'orgueil de la noblesse fut contesté. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 5, 1
Après avoir introduit la narration historique proprement dite, Salluste relate, afin de rendre l'ensemble des événements plus clair et compréhensible[8], l'histoire du royaume de Numidie : pendant la Seconde Guerre punique, le roi numide Massinissa soutint Scipion l'Africain contre le Carthaginois Hannibal, et après la bataille de Zama et les traités qui suivirent, Rome décida de le récompenser en lui accordant la souveraineté sur de nombreux territoires pris aux Carthaginois, créant ainsi une forte relation d'amitié avec la Numidie[note 5],[9]. À la mort de Massinissa, ses trois fils Gulussa, Mastanabal et Micipsa héritèrent du royaume, mais ce dernier devint seul souverain en raison des décès prématurés de ses frères. Micipsa laissa ensuite le royaume à ses fils Adherbal et Hiempsal Ier, ainsi qu'à son neveu Jugurtha, fils de Mastanabal et d'une concubine[10].
Après la brève digression historique, le récit se tourne vers le caractère de Jugurtha, dont Salluste dresse un portrait psychologique, puis vers celui de Micipsa : ce dernier, vieux et à l'agonie, oscille entre l'exaltation de Jugurtha et la méfiance à son égard[11] : pour cette raison, en 133 av. J.-C. il l'envoie auprès de Scipion Émilien engagé au siège de Numance, dans l'espoir que le jeune homme meure au combat. Jugurtha survit toutefois et se distingue par sa bravoure, au point de recevoir de nombreux éloges personnels[12],[note 11]. Quelques années plus tard[note 12], Micipsa, sur son lit de mort, convoque ses fils et Jugurtha, les désignant tous trois comme héritiers et leur recommandant de gouverner en harmonie[13].
Les trois héritiers négligent immédiatement les conseils reçus : ils partagent le trésor de l'État et se répartissent des zones d'influence ; en particulier, de vifs désaccords opposent Jugurtha et Hiempsal. Ce dernier, d'un naturel très orgueilleux[14], tente d'écarter son cousin, mais Jugurtha, en représailles, le fait assassiner[15].
Les répercussions de cet acte sont très graves[16] : la plupart des Numides effrayés se rallient à Adherbal, qui se voit contraint d'envoyer des ambassadeurs à Rome et d'affronter Jugurtha sur le champ de bataille. De la bataille, cependant, Adherbal sort vaincu et doit se réfugier à Rome, où il espère obtenir le soutien du Sénat ; entre-temps, Jugurtha envoie également de l'or et de l'argent à Rome pour en faire cadeau aux sénateurs et les attirer de son côté[17]. Arrivé à Rome, Adherbal prononce une longue allocution devant le Sénat : pour émouvoir son auditoire, il invoque les liens d'amitié et la fides qui unissent Rome à la dynastie numide[note 13], et souligne la perfidie des actes de Jugurtha, se présentant comme un homme malheureux et accablé[note 14]. Après avoir entendu également les députés de Jugurtha, les sénateurs, corrompus par les sommes offertes, décident de favoriser l'usurpateur : ils se limitent à envoyer une commission en Numidie, dirigée par Lucius Opimius, qui attribue la région limitrophe de la province romaine d'Afrique à Adherbal, et la zone la plus fertile, vers la Maurétanie, à Jugurtha[note 15].
Chapitres 17–19
« Il semble nécessaire d'exposer brièvement la situation de l'Afrique et de toucher quelques mots sur les peuples avec lesquels nous avons eu des relations de guerre ou d'amitié. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 17, 1
Salluste interrompt la narration pour insérer dans l'ouvrage une brève digression ethnographique sur l'Afrique du Nord, qu'il considère comme un continent distinct de l'Europe et de l'Asie[note 16]. Après avoir brièvement évoqué les caractéristiques du territoire et des peuples qui l'habitent, il retrace l'histoire ancienne du peuplement en Afrique, s'appuyant sur les informations transmises par les Libri Punici d'Hiempsal[note 17] : il raconte ensuite l'évolution des tribus nomades et primitives des Libyens et des Gétules, premiers habitants de l'Afrique, supplantés plus tard par les Mèdes, Perses et Arméniens. La digression se poursuit par une mention de la percée phénicienne et de la domination carthaginoise, que Salluste affirme ne pas vouloir développer, afin d'éviter d'en parler trop peu, et se conclut par une description de la situation contemporaine aux événements narrés : les Romains contrôlent les cités carthaginoises, Jugurtha règne sur la majorité des Numides et des Gaetuli, et Bocchus Ier, beau-père de Jugurtha, sur les Mauri.
Chapitres 20–40
Encouragé par l'intervention favorable de Rome, Jugurtha, en 113 av. J.-C., reprit les hostilités contre Adherbal, déterminé à s'emparer du royaume afin d'unifier la Numidie. Les armées des deux parties s'affrontèrent près de Cirta[note 18], et la victoire revint encore aux forces de Jugurtha : Adherbal fut contraint de se réfugier derrière les murs de Cirta, où les negotiatores italiens organisèrent la résistance au siège. Informé de la bataille, le Sénat envoya des ambassadeurs en Numidie, mais Jugurtha, invoquant le jus gentium, réussit à entraver leur action et les empêcha de s'entretenir avec Adherbal ; il se consacra ensuite à l'organisation méthodique du siège, déployant tous ses talents stratégiques[18]. Adherbal, de son côté, fit appel au Sénat, lequel dépêcha une nouvelle mission en Numidie, conduite par Marcus Æmilius Scaurus[note 19]. Le vieillissant sénateur tenta d'obliger Jugurtha à cesser les hostilités, mais le Numide refusa d'obtempérer. Poussé par les negotiatores italiens eux-mêmes, Adherbal décida alors de livrer la ville à condition que lui et tous les habitants voient leur vie épargnée ; Jugurtha accepta la transaction[note 20], mais, une fois maître de Cirta, il tortura et fit assassiner Adherbal[note 21], et massacra tous les citoyens adultes, tant numides qu'italiques[19].
Chapitres 41–114
À partir du chapitre 41, Salluste décrit comment la guerre de Jugurtha met en évidence la corruption et la décadence de la République romaine. Lorsque le roi numide est convoqué à Rome pour répondre de ses crimes, il réussit à corrompre de nombreux sénateurs et va jusqu’à faire assassiner son rival Massiva II dans la capitale[20]. Expulsé de la ville, il aurait lancé la célèbre parole selon laquelle Rome était « une ville à vendre, destinée à périr si elle trouvait un acheteur »[21].
La guerre reprend en Afrique, mais les premiers consuls envoyés, les frères Albinus, mènent des campagnes désastreuses. Aulus, tombé dans un piège, doit accepter un traité humiliant qui déshonore Rome[22]. Le Sénat l’annule et confie le commandement à Quintus Caecilius Metellus, réputé pour son intégrité et sa discipline[23]. Metellus réorganise l’armée, impose une rigueur nouvelle et reprend l’offensive contre Jugurtha. Plusieurs combats sont livrés, notamment la dure bataille du fleuve Muthul, où Jugurtha réussit à éviter une destruction totale malgré les succès romains[24].
C’est à ce moment qu’émerge la figure de Caius Marius, simple lieutenant de Metellus mais déjà ambitieux. Critiquant la lenteur de son général, il cherche à obtenir le consulat[25]. Tandis que Jugurtha use de ruse et de diplomatie pour gagner du temps, les armées romaines progressent, prennent plusieurs villes et infligent de lourdes pertes aux Numides[26].
En 107 av. J.-C., Marius est élu consul grâce à l’appui du peuple[27]. Il recrute une nouvelle armée en ouvrant l’enrôlement aux prolétaires, marquant une étape importante dans l’évolution militaire de Rome. Avec cette troupe aguerrie, il reprend la guerre et s’empare de Capsa, dont la population est massacrée[28]. Suivent de violents sièges et de longues campagnes, qui affaiblissent progressivement Jugurtha[29].
L’issue du conflit dépend alors du roi Bocchus Ier, beau-père de Jugurtha, qui hésite entre soutenir son allié ou se rapprocher de Rome. Plusieurs ambassades et négociations se succèdent, décrites par Salluste avec force discours et manœuvres diplomatiques[30]. Finalement, sous l’influence du questeur Sylla, Bocchus choisit de trahir son gendre. Par ruse, il attire Jugurtha dans un guet-apens et le livre aux Romains[31].
Le récit s’achève avec la capture du roi numide, conduit à Rome en 105 av. J.-C. pour figurer dans le triomphe de Marius, avant de mourir prisonnier. Salluste conclut sur une note morale :
« Si Rome a vaincu Jugurtha, cette victoire révèle surtout la cupidité et la corruption qui minent la République[32]. »
Personnages numides
Adherbal
Adherbal est l'aîné[14] des fils de Micipsa ; il est donc le frère d'Hiempsal et le cousin de Jugurtha. Contrairement à son frère, son rôle dans le récit est important : après la mort d'Hiempsal, Adherbal se trouve seul pour s'opposer aux ambitions expansionnistes de Jugurtha. Il est à plusieurs reprises battu sur le champ de bataille par son cousin, sans faire montre de qualités tactiques particulières ; de même Salluste attribue la résistance de Cirta principalement aux Italiens, minimisant ainsi la part d'Adherbal. Il apparaît donc naïf et inexpérimenté par rapport à son rival Jugurtha, qui possède déjà de l'expérience.
« Pères conscrits, mes malheurs m’obligent à dire bien des choses que j’aurais préféré taire. Mon frère Jugurtha, que la fortune de Rome a fait mon ennemi, m’a arraché par la violence le royaume que vos ancêtres ont laissé à mes pères. Aujourd’hui, dénué de tout, sans défense, je n’ai d’autre recours que votre puissance : c’est à vous que je demande le salut, à vous que j’adresse mes prières. »
— Salluste, Bellum Iugurthinum, 13
Les paroles qu'Adherbal adresse aux sénateurs sont importantes : le Numide tente d'obtenir l'aide de Rome en invoquant des idéaux — principalement la fides[note 22] — que la mos majorum rendait plausibles ; elles restent pourtant sans effet en raison de la corruption et de l'avidité de la nobilitas et de la crise morale de Rome. Adherbal souligne également que les actes de Jugurtha constituaient une offense à la maiestas romaine[note 23], mais le Sénat refusa néanmoins d'intervenir en sa faveur, convaincu par les présents de Jugurtha. Plutôt que porté aux intrigues, Adherbal apparaît en souverain consacré à une politique de coexistence pacifique, politique insuffisante face à la duplicité de Jugurtha et à la corruption sénatoriale[note 24].

Jugurtha
Dans le Bellum Iugurthinum, Salluste trace de Jugurtha un portrait à la fois fascinant et inquiétant. Fils illégitime mais adopté par Micipsa, il est décrit dès sa jeunesse comme un homme d’une énergie hors du commun. Salluste lui consacre une description saisissante :
« Lorsqu'il atteignit l'adolescence, puissant de forces et beau de visage, mais surtout d'un esprit remarquable, il ne se laissa pas corrompre par le luxe et l'oisiveté ; selon les mœurs de son peuple, il monta à cheval, lança le javelot ; il courait et rivalisait avec ses pairs et, bien que surpassant tous les autres en gloire, il restait aimé de tous ; de plus, il passait la plus grande partie de son temps à la chasse, étant le premier ou parmi les premiers à abattre le lion et d'autres bêtes : il faisait beaucoup et parlait très peu de lui-même. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 6, 1
Envoyé en Hispanie, il se distingue dans l’armée de Scipion Émilien lors du siège de Numance et découvre alors la grandeur et les faiblesses de Rome : admiré pour sa bravoure, il comprend aussi que la cupidité de ses chefs peut être exploitée[33]. De retour en Numidie, il écarte ses cousins légitimes et entame une lutte fratricide, révélant son caractère dominé par l’ambition et la perfidie[34].
Salluste insiste sur l’habileté politique de Jugurtha, qui ne se contente pas de combattre mais use constamment de la corruption. Il sait acheter les sénateurs et les magistrats romains[35], semer la discorde parmi ses ennemis et transformer l’or en arme plus puissante que l’épée. Ainsi, lors de son séjour à Rome, il parvient même à faire assassiner Massiva II et à corrompre des juges, avant d’être expulsé[36]. Ses victoires tiennent autant à ses ruses qu’à son argent. Pourtant, il n’est pas seulement un corrupteur : c’est aussi un chef de guerre inventif, maître des embuscades et des mouvements rapides, capable de tenir tête à des armées supérieures en nombre[37],[note 25].
À travers Jugurtha, Salluste construit moins le portrait d’un roi africain que celui d’un révélateur de la décadence romaine. Si Rome éprouve tant de difficultés à le vaincre, c’est parce que ses élites sont elles-mêmes gangrenées par la soif d’argent[38],[note 26].
La fin de Jugurtha, livré par trahison par son beau-père Bocchus Ier à Sylla[31] et humilié dans le triomphe de Marius, ne donne pas à Rome une victoire glorieuse. Aux yeux de Salluste, elle illustre au contraire que la République n’a pas triomphé par sa vertu mais par hasard et duplicité. De ce destin se dégage une leçon morale : Jugurtha, par sa ruse et son or, incarne un monde où la corruption domine, et son histoire révèle que le véritable danger pour Rome ne vient pas de ses ennemis extérieurs, mais de sa propre décadence intérieure[32].
Hiempsal
Hiempsal est le plus jeune[14] des fils de Micipsa ; frère d'Adherbal et cousin de Jugurtha. Son rôle dans le Bellum Jugurthinum est entièrement secondaire, bien que son comportement fournisse la cause immédiate du déclenchement des hostilités entre Jugurtha et Adherbal. Fier par nature[14], il méprise Jugurtha parce que celui-ci est fils d'une concubine, et cherche à l'humilier en toutes occasions, allant jusqu'à soutenir l'annulation des mesures prises par Micipsa à l'égard de son neveu. Il montre ainsi son manque d'intelligence politique, accomplissant des actes irréfléchis sans en prévoir les conséquences. En proie à la colère et à la peur[39], Jugurtha décide de le faire assassiner : Hiempsal, plutôt que de combattre honorablement, se réfugie lâchement dans la hutte d'une servante et y meurt ; sa tête est ensuite portée à Jugurtha.
« Jugurtha, brûlant de haine contre Hiempsal, chercha aussitôt un moyen de l’éliminer. Comme celui-ci logeait dans la maison la plus proche, il envoya des hommes choisis qui, soudainement, au milieu de la nuit, l’assaillirent et le tuèrent. »
— Salluste, Bellum Iugurthinum, 11
Micipsa
Micipsa est le fils aîné de Massinissa et accéda au trône conjointement avec ses frères Gulussa et Mastanabal après la mort de celui-ci en 148 av. J.-C. Après le décès prématuré de ses frères, il règne seul et aide Rome lors de la Troisième Guerre punique. Il a deux fils, Adherbal et Hiempsal I, et est l'oncle de Jugurtha. En tant qu'homme politique, il illustre la mutabilité présente chez de nombreux personnages de l'œuvre.
Dans le Bellum Jugurthinum, il apparaît tard dans l'histoire, préoccupé par le choix d'un successeur apte à gouverner. Il admire d'abord la gloire de Jugurtha, pensant que ce dernier pourrait diriger la Numidie vers la grandeur ; mais il finit par craindre que son neveu ne devienne supérieur à ses propres fils en popularité et en âge. Il tente donc d'éliminer discrètement Jugurtha, sans recourir à l'assassinat direct, préférant l'envoyer au combat contre Numance[40]. Le plan échoue et Micipsa se voit contraint d'admettre l'ascension de son neveu, qu'il désigne néanmoins comme cohéritier avec ses propres fils[note 27]. À l'heure de sa mort, il réunit ses fils et son petit-neveu et leur donne des conseils pleins de sagesse sur la manière de gouverner, insistant sur l'importance de la concorde :
« Ce ne sont ni les armées ni les trésors qui sont la défense d'un royaume, mais les amis, que l'on ne peut forcer par les armes ni acheter avec de l'or : ils se gagnent par le devoir et la loyauté. Qui peut être plus ami qu'un frère pour son frère ? Ou quel étranger trouveras-tu digne de confiance si tu es l'ennemi des tiens ? Je vous laisse un royaume solide si vous êtes justes, un royaume faible si vous êtes mauvais. Car dans la concorde les petites choses grandissent, tandis que la discorde fait périr les plus grands États. »
— Salluste, Bellum Jugurthinum, 10, 4–6
Peu après il meurt, recevant les honneurs funèbres dus à un roi[41].
Fiabilité et historicité de l'ouvrage
Au Bellum Iugurthinum font défaut certains éléments d'information ethnographique qui devraient être essentiels à une œuvre historiographique. La digression géographique et historique des chapitres 17–19 apparaît approximative, surtout pour un historien qui fut gouverneur de la province d'Afrique pendant plusieurs années : Salluste déclare lui-même qu'il s'appuie sur des sources écrites plutôt que sur l'observation personnelle[note 17], ce qui donne à sa description un caractère imprécis[42]. De même, le portrait de Jugurtha[11] paraît stéréotypé et moins le fruit d'une observation minutieuse des mœurs locales : certains traits de l'éducation et du comportement juvénile renvoient aux clichés sur les barbares, et Salluste semble s'inspirer de la tradition historiographique grecque, notamment de la Cyropédie (Cyropaedia) de Xénophon. L'ensemble de la description est donc plutôt réticent, vague et nébuleux[43].
Sur le plan historique, Salluste montre peu d'attention à la précision chronologique : des inexactitudes relatives aux détails temporels sont fréquentes[44], tout comme l'usage d'ellipses et d'expressions comblant de larges intervalles narratifs autrement vides d'action[43].