Le Guruna, qui allie l’intérêt économique à un mode de vie pensé comme la condition de la réussite sociale, est une véritable initiation masculine au mariage. Ce sont les jeunes gens, en âge de se marier, qui partent garder le bétail de leur père, de leur oncle paternel ou maternel et celui qu’on leur confie, grâce au système de prêt dit golla[9],[10].
Selon le rythme calendaire des saisons, plusieurs catégories de Guruna s’échelonnent tout au long de l’année.
Le départ collectif pour le Guru-fatna, “Guruna de saison sèche”, marque l’entrée dans le cycle annuel des différents Guruna. Il va durer jusqu’au début des travaux agricoles.
Lorsque les pâturages commencent à manquer, les bouviers conduisent leurs troupeaux à proximité des points d’eau et y installent des camps provisoires. Ils sont encadrés par quelques hommes mariés et un responsable qui détient l’autorité. Outre les soins donnés au bétail, leurs activités sont d’ordre artistique et sportive, se partageant entre le loisir de courtiser les jeunes filles, de répéter les chants et les danses qui les occuperont jusqu’à leur retour au village, et l’entraînement à la lutte qui leur permettra de s’opposer à d’autres guruna[N 2] de lignages étrangers.
Avec la reprise des travaux agraires, les guruna retournent à proximité de leur village, d’où la désignation de guru-slagamna, «à proximité de». Ils vont pouvoir pour un temps associer leurs activités d'éleveurs et celles de cultivateurs. Mais leur rôle principal est de s’adonner aux luttes qui sont organisées lors des fêtes funéraires rassemblant toute la population environnante. Regroupés comme dans le camp, entre membres apparentés, les guruna se rendent ensemble sur les lieux festifs, au pas de course déhanché, s'accompagnant à la flûte. Avant de s'affronter individuellement, à la lutte contre les guruna de lignages étrangers, au sein desquels ils pourront prendre une épouse, ils expriment d'abord pacifiquement la cohésion de leur groupe en chantant et en dansant le demerena : performance d’exhibition au cours duquel ils avancent l’un derrière l’autre en jouant de la flûte et en scandant de tout leur corps l’impulsion rythmique de la danse. Balançant la tête de droite à gauche, tapant les pieds comme pour mieux souligner la cadence que renforce le bruit de leurs grelots attachés aux mollets, ils font jouer d’un mouvement de hanche la peau de bélier à fourrure qui leur ceint les reins. Leur musique est entrecoupée de paroles qui vantent leurs exploits amoureux et qui marquent la finalité de la lutte[11].
Il faut noter qu'ils sont les seuls à avoir le privilège de jouer de la flûte, difna, dont on dit qu'elle fait pleuvoir et venir le mil. Du reste, la façon dont l'utilisation de cet instrument à vent accompagne certaines phases du Guruna, et se trouve interdite dans d'autres, révèle son pouvoir sur le cycle saisonnier et tout particulièrement sur la pluie. A ce titre, les guruna apparaissent comme les grands ordonnateurs du moment, des sortes de maîtres du temps, capables d'appeler la pluie et la réglementer selon la période.
Après l’arrivée des guruna qui se fait en dansant, commence une séance de luttes. Ce combat à mains nues met en jeu deux lutteurs, pouvant potentiellement s’échanger leurs sœurs puisque le mariage est exogame. Mais plusieurs couples de lutteurs s'opposent en même temps sur l'aire aménagée pour la représentation. Il s'agit pour le lutteur de déséquilibrer son rival afin de lui faire toucher le sol par une partie du corps autre que les pieds. Jambes écartées et fléchies, pour bénéficier d'une plus grande stabilité, dos courbé. les bras prêts à l'attaque, tels deux félins, les lutteurs s'examinent. Chacun étudie la position de son adversaire et cherche le point faible qui lui permettra d'attaquer. Puis, en un éclair, l'un happe la jambe de l'autre, la soulève de terre pour la faire basculer. Il tient ainsi son adversaire quelques secondes tandis que celui-ci cherche à rétablir son équilibre en s'agrippant à son cou pour lui faire lâcher prise. Bien souvent en vain, car le lutteur en mauvaise posture finit par tomber. Les guruna du camp du vainqueur se précipitent alors au centre de l'aire, acclamant celui qui vient de triompher, tandis que le vaincu se relève pour disparaitre au plus vite. Les victoires individuelles des lutteurs sont comptabilisées pour désigner le lignage vainqueur.
Par sa prestation, chaque lutteur exprime à ses adversaires qu'il est un allié potentiel honorable. Pour qu’il y ait échange des femmes, il faut qu’il y ait symétrie entre les groupes échangistes. Dans ce combat pour l'épouse qu'est la lutte, on ne se dispute pas des femmes mais on s'oppose pour manifester qu'on est en droit d'échanger des femmes.
Avec le mois d’août qui marque la suspension des activités champêtres, s’ouvre la pratique dite guru-walla qui, bien qu’elle s’inscrit dans un cycle consacré aux activités du Guruna, n’a pourtant rien à voir avec le pastoralisme. On entre dans une période de soudure alimentaire souvent difficile; et, alors que la population va souffrir de malnutrition ou de raréfaction de la nourriture, des jeunes gens se rendent séparément chez un allié ou un oncle maternel ou un partenaire de golla pour se faire engraisser. On les appelle : les gro-walla, “les enfants du walla”. La personne qui est capable de gaver un gor-walla pendant un mois doit disposer d’un surplus de nourriture. C’est un rôle prestigieux qui démontre l’opulence du prestataire pendant cette période de quasi disette, et qui repose sur l’échange de la prestation entre partenaires. Le candidat au walla doit engraisser pendant que le mil parvient à maturité. Entièrement nu, reclus dans une case, avec pour seule occupation d’ingurgiter la nourriture, “l’enfant du walla” est comme le grain enfoui dans la terre qui doit fructifier. Les personnes qui sont chargées de lui tenir compagnie n’ont d’autre rôle que de l’obliger, y compris par la force, à prendre six repas par jour. Nourri du mil qui a germé en terre lors de la précédente récolte, il doit grossir en même temps que le mil mûrit. Il lui est interdit d’avoir des relations sexuelles pendant cette période - en contraste avec les autres phases du Guruna. On explique que, de même qu’une femme enceinte ne doit pas interrompre sa grossesse par des rapports sexuels les deux derniers mois, de même le gor-walla qui entre en gestation pour donner en quelque sorte naissance au mil, ne doit pas avoir de relations sexuelles. Les Massa disent qu’il maigrirait et qu’en conséquence, le mil dépérirait. L’engraissement des gro-walla qui est censé interférer symboliquement sur le cycle végétatif du mil joue le rôle d’un rite agraire destiné à favoriser la croissance du mil. D’ailleurs, les chefs de terre font remarquer que les années où il y a peu de gro-walla, il y a peu de mil. En même temps qu’il en est l’expression, le gor-walla est un modèle pour le murissement de la céréale.
La cure prend fin lorsque le chef de terre annonce la cueillette des premiers épis de mil. Les gro-walla sortent pour aller danser chez le chef de terre. Dès lors, ils doivent se tenir prêts pour les luttes qui auront lieu lors de l’engrangement du mil.
La consommation du nouveau mil est célébrée par les danses des gro-walla qui ont accompagné sa maturation jusqu'à son terme. Par leur physique opulent - ils ont un ventre de femme enceinte, le visage et le torse nu aspergés de lait et sont recouverts de farine - ainsi que par leur manière de danser, si différente des autres chorégraphies, ils symbolisent le nouveau mil. Ils se tiennent par l'épaule, bras dessus bras dessous, serrés les uns contre les
autres, comme les tiges de sorgho dans les champs, tiges qui doivent être rapprochées et très denses. Ils forment comme un seul corps, avançant le pied gauche et laissant glisser le droit en dessinant un cercle autour du tambour, et en s'accompagnant de chants qui vantent leurs aventures amoureuses et leurs exploits de lutteurs. Ces chants indiquent une reprise des activités matrimoniales. Comme le mil arrivé à maturité, les participants à la «cure
d'engraissement» qu'on appelle désormais «les hommes de la cure d'engraissement» sum-sa-walla, sont eux-mêmes parvenus au terme de leur initiation. En quelque sorte, ils sont «mûrs» pour le mariage et c'est comme demandeurs d'épouses qu'ils vont lutter. S'ils empruntent la symbolique de la parturition féminine à travers le gavage, c'est en tant que guruna et non comme cultivateurs. La fonction symbolique, mise ici en jeu, détourne de la réalité, la survie alimentaire de la population qui ne dépend plus seulement de l'activité agraire mais des compétences d'éleveurs des Massa[12].
Pendant une quinzaine de jours, ils doivent commencer par perdre leur excès d'embonpoint pour être capables de lutter. Durant cette période, ils vont danser de terre en terre à l'appel des chefs de terre du pays. S'ouvre alors un cycle de fêtes des récoltes qui suit l'ordre d'installation des différents chefs de terre. Le périple s'achève trois mois plus tard par une fête qui clôture la récolte et annonce en même temps l'ouverture de la prochaine saison par la reprise de la flûte.
Dernière phase du Guruna, le guru-sarmana, du nom donné à une graminée sauvage avec laquelle on refait les toits des habitations, ou guru-ceyna «guruna de saison sèche», fait la jointure entre le guru-walla et le prochain grand départ au guru-fatna.
Ce type de Guruna exclusivement consacré à l’activité pastorale, tranche avec la pratique du guru-zafkana consacré à la pêche et choisi par certains guruna qui installent des camps de pêche sur le Logone afin d'y pêcher de manière intensive pour réunir les bénéfices qui leur permettront d'acheter des vaches et de compléter la compensation matrimoniale indispensable à l'acquisition d'une épouse.