Habitations Jeanne-Mance
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Les Habitations Jeanne-Mance, est le premier complexe majeur d'habitation à loyer modique du Québec. Édifié sur les décombres du quartier du Red Light de 1958 à 1961, ce complexe de 7,7 hectares est situé au cœur de Montréal, dans le Quartier latin à proximité de la station de métro Saint-Laurent. Ses 5 tours de 12 étages, 14 multiplex en rangées et 9 maisons de ville en rangées logent près de 2000 personnes.

Au début des années 1950, le problème de taudis à Montréal est devenu pressant, car ils sont souvent surpeuplés et insalubres.
Pour répondre à cet enjeu, on valorise à l'époque la «rénovation urbaine» en ciblant les quartiers industriels où vivait une population démunie. On va démolir massivement, à la fois pour faire passer des autoroutes, transformer des rues en boulevards urbains et implanter des grands équipements comme le complexe de Radio-Canada. Entre 1957 et 1974, 28.000 logements seront ainsi démolis[1]. Très peu seront reconstruits.
En 1952, le fonctionnaire municipal Paul Dozois préside une commission qui identifiera notamment le quartier du Red Light comme particulièrement propice à une intervention[2]. Le rapport Dozois, ciblait une douzaine de quartiers ou de secteurs urbains qu’on destinait à la destruction et à la reconstruction. Seul le projet des Habitations Jeanne-Mance sera finalement réalisé[1].
Le , le plan Dozois est mis en branle et en 1961, tous les logements sont terminés[3].
Les réactions au projet , qui coûtera au final quelque 15.000.000 $[4], sont mitigés : d'un côté, des journaux tels que La voix populaire se réjouissent du remplacement d'infects taudis par un « magnifique plan d’ensemble », mais de l'autre on reproche au plan Dozois d'être situé si près du centre-ville et donc de contrevenir au principe de structuration des villes par la séparation des fonctions, en vogue à l'époque. À ce sujet, l'éditorialiste du Devoir Paul Sauriol écrit : « la partie centrale et historique, le quartier des affaires d’une grande ville, doit être affectée à des fins non domiciliaires et réservées plutôt à des fins communautaires d’ordre artistique, culturel, commercial [et] touristique »[5].
Le maire, Jean Drapeau, était d'ailleurs opposé à ce site, privilégiant plutôt le Domaine des Messieurs-de-Saint-Sulpice, sur le flanc ouest du Mont Royal à fin d'y faire naître un premier projet de logement social financé par l'État au Québec[6]. D'après un article du Devoir, le maire Drapeau aurait même été totalement opposé à ce type de projet ayant déclaré “Tant que je serai maire de Montréal, il n ’y aura pas de construction de logis subventionnés par l'Etat, car cette doctrine est inspirée par les grands prêtres de Moscou"[7].
Ce serait seulement sous l'impulsion des conseillers Lucien Croteau et Roland Savignac, guidés par l’urbaniste C.E. Campeau, président du Parti des citoyens, que le projet des habitations Jeanne-Mance aurait finalement pu voir le jour en dépit de la farouche résistance du maire Drapeau[7].
Le projet terminé compte 796 logements de 3 à 7 pièces[8] regroupés en cinq vastes édifices de plus de 120 logements chacun et une quinzaine d'autres de deux et trois étages. Les premiers locataires commencent à occuper les lieux en [4] dont de nombreux nouveaux-arrivants appelés alors des "néo-canadiens".
En 1961, 2687 personnes dont 500 enfants de moins de seize ans habitent le complexe alors que les travaux d'embellissement des abords ne sont pas terminés. 766 logements sont occupés par des familles et 22 par des personnes seules. Un service de garderie est sommairement organisé en occupant deux des logis, Sur les 766 familles, on dénombre 86 veuves et 31 mères séparées de leur mari.
Le revenu annuel moyen est de 2434 $ et doit s'échelonner entre 150 à 365 $ par mois. Il est permis au locataire qui atteint le maximum de revenus de demeurer pendant seulement un an aux habitations Jeanne-Mance. Les allocations familiales sont incluses dans le calcul du revenu du locataire. Si le chef de famille perd son travail, son loyer est abaissé à $40 par mois. Le loyer mensuel moyen, calculé en tenant compte du revenu mais aussi du nombre de personnes habitant le logis, est de 53.44 $. Une somme de $3 à $14 par mois s'y ajoute pour tous les services fournis : chauffage central, eau chaude, taxe d'eau, cuisinière, réfrigérateur, linoléum couvrant tous les planchers du logement, service communautaire gratuit de laveuses et sécheuses, incinérateur, service de concierge et place de stationnement gratuit. À ces services, s'ajoutent l'accès à six terrains de jeux pour enfants d'âge pré scolaire, un terrain de basket-ball, une pataugeoire en été et deux patinoires en hiver. Des cours de couture, de coupe, de chapellerie, d’art culinaire et d ’hygiène familiale sont également offerts aux femmes. De leur côté, les gens âgés ont un endroit réservé où se rencontrer et jouer aux dames ou aux cartes. Un cercle social est également offert aux jeunes de 9 à 14 ans. Tous tes samedis matin, ces jeunes sont invités à discuter de leurs problèmes et une salle de jeux est également mise à leur disposition[8],[4]. Pour l'ensemble de ces services, le coût du loyer représente le cinquième du revenu ou 16 % du revenu dans le cas des familles nombreuses[8].
Toutes ces dépenses de services occasionnent un déficit annuel de 420.000 $. Il est assumé à 75% par la Société canadienne d’hypothèques et de logement. La ville paie 103.000 $ mais perçoit par ailleurs 134.000 $ de taxes par année. Dans son bilan de 1965[8], Paul Dozois déclare "Avant 1959. la ville maintenait 10 policiers en permanence dans le secteur: il n'y en a plus aujourd'hui. Avant 1959. les pompiers étaient appelés à combattre 5 ou 6 incendies dans le secteur: il y a eu trois ou quatre appels pour des débuts d'incendie depuis 1959. Au bout du compte, il n'en coûte que très peu à la ville pour les Habitations Jeanne-Mance. Mais sur le plan social et humain en revanche, les avantages sont extraordinaires".
Une fois réalisé le projet, l'équipe qui l'avait mis en place est dissoute quelques mois après[9].
Dans les années qui suivront les Habitations Jeanne-Mance seront renommées par leurs habitants "Le Plan"[10].
Comité des citoyens des Habitations Jeanne-Mance
À l'apogée des projets de réaménagements urbains financés par l'État en Amérique du Nord (années 50 et 60), on construisait en promettant des logements publics abordables mais en se préoccupait aussi de gestion. Selon l'économiste politique et chercheur au Centre canadien de politiques alternatives, Ricardo Trajan[11], il s'agissait en plus de nettoyer l'espace urbain "de contrôler les familles de locataires à faible revenu afin de s'assurer qu'elles se comportent comme les ménages de la classe moyenne". Aux Habitations Jeanne-Mance, le contrat de location comportait ainsi 32 clauses, émises par le gouvernent fédéral et appliquées par un administrateur local, Léopold Rogers et son équipe. Dans un article du Devoir de 1961[4], M. Rogers indique ainsi que lui et son équipe sont "conscients d'accomplir une oeuvre sociale de rééducation civique" auprès de locataires qui "n’ont jamais joui auparavant de conditions aussi avantageuses de logements, à tous points de vue". Pour mieux y arriver, il préconise la mise en place d'un centre communautaire au sein du complexe.
En réaction à toutes ces clauses considérées comme abusives, des locataires fondent, en 1966, le Comité des citoyens des habitations Jeanne-Mance ("Le Comité"). Ce Comité dénonce dans un communiqué de presse les conditions de vie des locataires, les injustices perçues dans le barème des loyers, les pratiques de gestion corrompues et la surveillance par le personnel d'entretien. Cette action serait la première action collective contre des politiques de réaménagement urbain[12]. L'administrateur répond à ce communiqué de presse en évinçant son auteur Napoléon Saint-André et demande aux locataires de se retirer de toutes associations ou organisations politiques sous peine d'éviction. Les réunions de groupes dans les Habitations devront être approuvées au préalable. Les membres du "Comité" s'allient alors avec d'autres groupes de militants et lancent le Mouvement pour la justice sociale (MJS). Celui ci se bat notamment contre la définition restrictive de la "famille" qui mettait les veuves à risque d'éviction puisqu'elles étaient alors considérées comme des "personnes vivant seules" et n'étaient plus alors admissibles. D'autres actions publiques du Comité entraînent la démission de Léopold Rogers. Avant son départ, celui-ci prend le temps de congédier un travailleur social qui s'était rangé du côté des locataires. En 1967, des membres du Comité perturbent une réunion du Conseil municipal pour exiger une représentation des locataires au conseil d'administration des Habitations[11].
Rénovations
En 1991, les résidents s'inquiètent de projets d'expansion du site envisagés par la Ville et l'UQÀM voisine qui pourraient conduire à la suppression de 125 logements et à la destruction d'un rare poumon vert au centre-ville[13].
Au fil des années, l'endroit devient connu comme lieu de trafic de stupéfiants. Une série de tentatives de meurtres au début des années 2000 conduit à l'instauration d'une politique de tolérance zéro et de patrouilles de sécurité privée.
En 2006, l'Office d'habitation entreprend de vastes travaux de rénovations en plus de faire verdir le site [14]. Plus de 32 millions de dollars, provenant principalement de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, sont réinvestis sur le site. On modifie les stationnements pour pouvoir ajouter des arbres et végétaux. En 2009, des poiriers asiatiques, des pommiers Liberty, des pruniers Mont-Royal, des cerisiers de Montmorency, des amélanchiers, des camérisiers et des aronias sont plantés. Quelques années plus tard, des récoltes seront organisées par l''organisme "Les fruits défendus"[15].
On facilite aussi la libre circulation des piétons et des infrastructures sportives sont ajoutées au site. En 2011, 50 ans après leur création, les habitations Jeanne-Mance comptaient près de 1700 résidents originaires de 70 pays différents[16]. C'est donc une perte démographique de 1000 habitants par rapport à la fondation avec seulement 8 logements de moins.
À partir de 2012, c'est au tour des 788 logements de faire l’objet d’une importante opération de rénovation au rythme d'une centaine de logements par année. L'organisme à but non lucratif MU, et ses cofondatrices Elizabeth-Ann Doyle et Emmanuelle Hébert, intervient sur le site pendant deux ans. Six fresques peintes sont réalisées dont "Les saisons montréalaises" une série de quatre murales peintes par David Guinn et Philip Adams. Une immense murale de mosaïques de 2500 pieds carrés et plusieurs petites interventions sont également réalisées en collaboration avec des habitants. Encadrés par MU, des adolescents se sont par exemple lancés dans des activités de mosaïque sur bacs à fleurs et de peinture sur bennes à ordures, clôtures et les patinoires. MU est plusieurs fois primé pour son travail d’« art mural comme vecteur de changements » aux habitations Jeanne-Mance, tant pour le résultat final que pour le processus de création entrepris à cette occasion[17],[18].
Administration
Aujourd'hui, le complexe est administré par la Corporation d'habitation Jeanne-Mance. Les demandes de logement se font à l'Office municipal d'habitation de Montréal dans le cadre d'une entente de service.

