Hirsebreifahrt
alliance entre les Zurichois et les Strasbourgeois
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La Hirsebreifahrt (littéralement « voyage de la bouillie de millet » en allemand) est une expédition fluviale entre Zurich et Strasbourg, réalisée une première fois en et renouvelée en . Lors de cette seconde traversée effectuée pour participer à une compétition de tir, une délégation d'arbalétriers et d'arquebusiers zurichois descend en bateau la Limmat, l'Aar puis le Rhin avant de rejoindre l'Ill et Strasbourg en une seule journée, avec à bord une marmite de bouillie de millet qui, selon la tradition, est encore chaude à l'arrivée.
| Hirsebreifahrt | |
L'arrivée des Zurichois à Strasbourg en représentée par Émile Schweitzer vers . (Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg) | |
| Type | Démonstration de l'aide militaire entre le canton de Zurich et la ville impériale libre de Strasbourg |
|---|---|
| Création | (renouvelée en ) |
| Pays | |
| Localisation | De Zurich à Strasbourg, par la Limmat, l'Aar, le Rhin et l'Ill |
| Participant(s) | 54 Zurichois en [1] |
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Cet exploit sportif et nautique constitue surtout une démonstration de la capacité du canton de Zurich à porter rapidement assistance à la ville impériale libre de Strasbourg en cas de conflit. Il s'inscrit dans l'histoire des relations diplomatiques et militaires entre les deux villes, renouvelées au XVIe siècle dans le contexte du rapprochement de Strasbourg avec les cantons suisses protestants. À cette occasion, les Zurichois offrent également une coupe en vermeil aux Strasbourgeois en signe d'amitié. L'événement connaît rapidement un important retentissement, notamment grâce au poème Das glückhafft Schiff von Zürich (« Le navire de Zurich qui porte chance ») composé par Johann Fischart dès .
Le souvenir de la Hirsebreifahrt se perpétue au cours des siècles suivants. La marmite et la coupe sont conservées au Musée historique de Strasbourg, tandis que le voyage est régulièrement réitéré à partir de la fin du XIXe siècle. Depuis , plusieurs traversées commémoratives et reconstitutions historiques entretiennent cette tradition et en font un symbole durable des liens entre Zurich et Strasbourg.
Après une édition organisée du au , une nouvelle traversée est prévue du au .
Histoire
Contexte
Au Moyen Âge, Zurich et Strasbourg connaissent des trajectoires similaires. Ce sont deux villes du Saint-Empire romain germanique qui se sont chacune développées sur des rivières qui alimentent le Rhin : Strasbourg sur l'Ill et Zurich sur la Limmat, affluent de l'Aar. Leur situation géographique leur permet de profiter des échanges commerciaux sur le fleuve, principale voie de communication entre les Alpes et la région des Pays-Bas. Du point de vue militaire, elles ont toutes les deux rejoint la première Ligue rhénane, formée avec d'autres villes de la région en pour assurer leur sécurité. Par ailleurs, les bourgeois de Zurich et de Strasbourg se libèrent progressivement de la tutelle de leur seigneur au cours du XIIIe siècle pour se gouverner par eux-mêmes[2],[3],[4].

À partir de , le Conseil de la ville de Zurich s'affirme comme une force politique. À Strasbourg, la victoire remportée sur l'évêque en permet à la ville de s'émanciper de son autorité. Leur statut évolue ensuite au XIVe siècle. Zurich rejoint la Confédération suisse en , ce qui constitue le début du canton de Zurich, tandis que Strasbourg est officiellement reconnue comme « ville impériale libre » par l'empereur Charles IV en [2],[5].

Un épisode survenu en contribue à leur rapprochement : des Zurichois contribuent à la libération de marchands strasbourgeois, faits prisonniers à Eglisau, sur les bords du Rhin, par des nobles de Souabe. À la suite de ce fait d'arme, une délégation zurichoise participe à une compétition de tir organisée à Strasbourg. À cette occasion, les membres de deux confréries de Zurich tentent de parcourir en une seule journée le trajet par voie fluviale. Cette expédition de est considérée, a posteriori, comme la première Hirsebreifahrt, bien qu'aucune source ne semble indiquer le transport de marmite de nourriture à cette date[6].
Vingt ans plus tard, les liens entre Zurich et Strasbourg se renforcent à l'occasion des guerres de Bourgogne. Les Confédérés suisses reçoivent le soutien des Strasbourgeois pour vaincre le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, lors de la bataille de Morat le . La participation de Strasbourg est notamment rapportée par le chroniqueur suisse Diebold Schilling le Vieux. En , la guerre de Souabe place cependant les anciens alliés dans des camps opposés : Strasbourg rejoint la Ligue de Souabe contre les Confédérés suisses. Le conflit s'achève par un accord de paix qui accorde à la Confédération son indépendance du Saint-Empire[6],[3].
Les relations entre Strasbourg et Zurich reprennent néanmoins au début du XVIe siècle. En , une délégation strasbourgeoise se rend à des jeux de tir à l'arbalète organisés à Zurich. Ces compétitions contribuent au rapprochement des villes de la région[6].
Exploit de 1576
Un événement donne lieu à une nouvelle Hirsebreifahrt. En , les autorités strasbourgeoises organisent une importante compétition de tir à l'arbalète et à l'arquebuse. Le , le Conseil de Strasbourg adresse notamment une invitation imprimée aux seigneurs et aux villes de la vallée du Rhin, de Souabe et de Suisse. Plusieurs délégations font le déplacement pour participer aux épreuves qui commencent le par la compétition des arbalétriers[4].
Le concours se déroule aux abords de Strasbourg, sur un terrain appelé Schiessrain (« champ de tir »), qui devient plus tard le parc des Contades et la rue des Arquebusiers[3]. Plusieurs groupes zurichois se rendent successivement à Strasbourg pour participer aux épreuves. D'abord, 11 arbalétriers quittent Zurich à cheval le . Un deuxième groupe, composé de 47 arquebusiers, entreprend le voyage le 6 juin. Les arbalétriers reviennent à Zurich le [4]. La rencontre se fait en souvenir de l'assistance militaire que les Strasbourgeois et les Confédérés suisses se sont apportée en . Pour célébrer ce centenaire, un troisième groupe de Zurichois décide de renouveler l'expédition fluviale réalisée en . Il s'agit alors d'une double commémoration[7],[6].
L'initiative revient à Hans Ziegler (-), membre du Grand Conseil de Zurich et prévôt de la corporation du Safran. Le groupe chargé d'accomplir la nouvelle Hirsebreifahrt réunit 54 hommes, avec à leur tête Kaspar Thomann (-), également conseiller de la ville et prévôt de la corporation des Boulangers, amené plus tard à occuper les fonctions de bourgmestre de Zurich. Au début du mois de , une lettre officielle est adressée au Magistrat de la ville de Strasbourg, nom alors donné aux institutions municipales, pour annoncer l'expédition et lui demander de préparer l'accueil des participants. Le conseil de Zurich avertit également plusieurs villes, dont Bâle, du passage de l'embarcation[8],[9],[3].
Cette troisième délégation doit rejoindre Strasbourg en une seule journée afin de démontrer la rapidité avec laquelle leur ville peut intervenir militairement en cas de besoin. Les participants emportent une bouillie de millet (Hirsebrei) contenue dans une marmite en bronze de 140 livres, entourée de sable préalablement chauffé dans un four. Elle doit parvenir encore chaude à destination pour rendre l'exploit manifeste. Le choix du plat est assez commun car le millet est alors l'une des céréales de base de l'alimentation à cette époque[9],[1],[10].
- La compétition de tir de au Schiessrain imaginée par Alfred Touchemolin en .
- La descente du Rhin dessinée par Caspar Studer au XIXe siècle.
- La délégation zurichoise découvrant la cathédrale de Strasbourg peinte par Heinrich Meyer en .
Le , les 54 Zurichois quittent leur ville aux premières heures à bord d'un navire mis à leur disposition. Ils descendent la Limmat, l'Aar puis le Rhin. Ils atteignent Strasbourg le soir même, après vingt-deux heures de navigation, et empruntent le Rheingiessen, un bras du fleuve qui débouche sur l'Ill pour devenir plus tard la rue de Zurich. Arrivés à destination, les Zurichois accostent au niveau du faubourg de Krutenau. Selon le récit de l'événement, la bouillie de millet est encore chaude à leur arrivée, démontrant symboliquement que les Zurichois peuvent rejoindre Strasbourg rapidement. Ils sont accueillis par les Strasbourgeois avec un vin d'honneur[7],[1],[10].
Après avoir débarqué, Kaspar Thomann explicite la portée politique de l'expédition en déclarant :
« Strasbourg devait être dans la détresse, elle a des amis qui viendront à son secours avant qu'un plat de millet ait eu le temps de refroidir[3]. »
Les deux villes échangent également des présents à l'occasion de l'expédition. Les Zurichois laissent à Strasbourg la marmite ayant servi au transport de la bouillie ainsi qu'un gouvernail portant les noms des participants. Ils offrent également à la ville une coupe en vermeil réalisée en par l'orfèvre zurichois Ludwig Heidegger. Connue sous le nom de « Coupe des Zurichois », elle est ornée de médailles évoquant le trajet entre Zurich et Strasbourg. La marmite et la coupe sont conservées au Musée historique de Strasbourg[11],[6],[12].
- Le navire des Zurichois entrant dans Strasbourg selon François-Georges Levrault vers .
- L'arrivée des Zurichois à Strasbourg, représentée par Arthur Langhammer vers .
- Le débarquement des Zurichois en , selon Johann C. Werdmüller à la fin du XIXe siècle.
Retentissement
L'expédition connaît rapidement un important retentissement dans les chroniques et les documents privés. L'un des 54 participants de la traversée, Georg Keller, le médecin de la ville de Zurich, rédige un compte rendu du voyage et du séjour des Zurichois à Strasbourg, qu'il offre au Strasbourgeois Johannes Jacob Wicken. Keller relate notamment une anecdote de son arrivée à Strasbourg en :
« Et alors que nous nous mettions à table, on a apporté la bouillie de millet et les serviteurs l'ont montée dans les appartements de l'amman, puis servie sur de petites assiettes qu'ils ont réparties sur les tables. Et la bouillie était encore si chaude qu'on s'y brûlait les lèvres[10]. »
Le voyage inspire également plusieurs œuvres littéraires. Le pasteur zurichois Rudolf Gwalther (-) lui consacre le poème Argo Tigurina (« l'Argo de Zurich ») dont le titre fait allusion au navire des Argonautes dans la mythologie grecque. De son côté, l'écrivain strasbourgeois Johann Fischart publie en un poème intitulé Das glückhafft Schiff von Zürich (littéralement « Le navire de Zurich qui porte chance »). Ce texte de 1 174 vers devient l'une de ses œuvres les plus populaires. Fischart y célèbre à la fois l'exploit accompli par les Zurichois et sa portée politique car la rapidité du voyage témoigne de leur capacité à porter secours à Strasbourg en cas de conflit[1],[13],[10].
Fischart insiste également sur l'amitié ancienne entre les deux villes et sur l'accueil réservé aux Zurichois par les autorités strasbourgeoises. Il relate ainsi leur arrivée :
Quand ils quittèrent le bateau
Ils furent accueillis par deux membres du conseil
Au nom du magistrat
Lequel se réjouissait de leur arrivée
Advenue de manière si extraordinairement heureuse
Et comme preuve de fidèle voisinage.
Cette visite était considérée comme une marque
De grande amitié et comme un honneur
Pour eux et leur concours de tir.
Pour cela ils méritent reconnaissance
Pour leur zèle à cultiver sans cesse
L'ancienne volonté de son voisinage
En formulant le vœu qu'à l'instar
De la réussite du voyage en barque,
Fût maintenue,
Avec le même bonheur et à jamais,
L'heureuse amitié entre les deux cités.
— Johann Fischart, Das glückhafft Schiff von Zürich, vers 795-810[14].
L'événement est également représenté sur de nombreux objets au cours des siècles suivants. Parmi les témoignages les plus anciens figurent des illustrations de la collection de chroniques du chanoine zurichois Johann Jakob Wick ainsi que des objets réalisés par les orfèvres zurichois Abraham Gessner et Ludwig Heidegger. D'autres gravures, médailles, coupes à pied et moules à pain d'épices contribuent à entretenir le souvenir de l'expédition[4],[3],[3].
- Première page de Das glückhafft Schiff von Zürich que Johann Fischart publie en .
- Dessin anonyme du XVIe siècle illustrant l'œuvre de Fischart.
- Deux moules à l'effigie des Zurichois, datant de , l'un en bois, l'autre en céramique grise.
Le rapprochement dont la Hirsebreifahrt constitue une manifestation se traduit quelques années plus tard sur le plan diplomatique. En , Strasbourg conclut une alliance défensive avec Zurich et Berne, également liées à elle par un accord commercial. En cas de menace contre Strasbourg, les deux cantons suisses s'engagent à lui fournir des renforts militaires[2],[6].
Cette coopération se poursuit au XVIIe siècle. Après les traités de Westphalie de , Strasbourg cherche à préserver son indépendance face aux revendications françaises dans la plaine d'Alsace. À cette époque, la région est progressivement intégrée au royaume de France. Les autorités strasbourgeoises sollicitent alors l'aide de leurs alliés. Zurich et Berne envoient chacune 300 hommes pour renforcer la garnison de la ville. Ces troupes participent notamment en à la défense des possessions strasbourgeoises sur le Rhin, avant de se retirer. Strasbourg est finalement prise par les armées de Louis XIV et rattachée au royaume de France en , mettant fin à son statut de ville impériale libre[6].
Commémorations
Le souvenir des liens entre Strasbourg et les cantons suisses perdure aux XVIIIe et XIXe siècles, durant lesquels des voyages sur le Rhin sont régulièrement organisés[10].
En , des Zurichois participent à une fête de chant organisée à Strasbourg, où ils sont accueillis aux cris de « Vive Zurich ». Lors du siège de Strasbourg durant la guerre franco-allemande de 1870, la Confédération suisse intervient diplomatiquement en faveur de la population civile. Une délégation de Bâle, Berne et Zurich obtient notamment l'évacuation vers la Suisse de 2 000 habitants. Pour rappeler l'aide apportée par les trois villes suisses, la fontaine des Zurichois est érigée à Strasbourg en à l'emplacement de l'ancien Rheingiessen, remblayé en pour devenir la rue de Zurich[11],[6],[10].
La tradition des voyages entre Zurich et Strasbourg renaît quelques années plus tard. Le Limmat-Club, société nautique fondée à Zurich en , effectue un premier voyage vers Strasbourg en , qu'il renouvelle en et . Ces expéditions contribuent à réactualiser le souvenir de la Hirsebreifahrt et de l'ancienne relation entre les deux villes[6].
- L'expédition zurichoise inspire encore des artistes comme Burkhard Mangold en .
- Depuis , les villes de Zurich et Strasbourg commémorent l'exploit tous les dix ans, comme en .
Après la Seconde Guerre mondiale, la Hirsebreifahrt acquiert une dimension explicitement commémorative. Du au , des membres du Limmat-Club descendent le Rhin pour rejoindre Strasbourg en bateau. L'expérience est renouvelée en pour célébrer le 500e anniversaire de la première expédition de . Les commémorations se poursuivent en pour le quatrième centenaire de la Hirsebreifahrt de , puis en à l'occasion des célébrations des 2 000 ans de la fondation de Zurich. De nouvelles traversées sont organisées en et , entretenant ainsi la tradition et les liens entre Zurich et Strasbourg. La course suivante a lieu du au [6],[15].
L'édition de débute à Zurich le . Une partie du trajet se fait en camion du fait du niveau d'eau faible sur la Limmat et l'Aar consécutif de la canicule de 2026 en Europe[16]. La traversée s'achève à Strasbourg, où des festivités sont organisées les et [6],[3],[17].
Les transformations apportées aux cours d'eau depuis le XVIe siècle, notamment la construction de barrages et d'écluses[16], ne permettent plus de reproduire le voyage dans les mêmes conditions. Le trajet en bateau prend quatre jours, et non une vingtaine d'heures comme à l'origine. La marmite de bouillie de millet n'est chargée à bord qu'à Kehl, ville allemande voisine de Strasbourg[16]. Cette commémoration donne lieu à une fête populaire à Strasbourg, à laquelle participent les autorités municipales avec leurs homologues zurichois[3].