Histoire du banditisme en Haïti après 1986
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Le banditisme est un épiphénomène qui évolue en Haïti depuis plus de trois décennies. Il est à l’origine d’une crise de sécurité publique inédite de l’histoire de pays. Il évolue au cœur du phénomène de bidonvillisation qui s’accroit dans les villes du pays. Ce phénomène nourrit dans son sein l’analphabétisme, l’association de malfaiteurs, la clochardisation etc. qui favorisent davantage l’éparpillement des actes de délinquances à travers presque tous les départements géographiques du pays. Où les départements de l’Ouest (premier affecté par cette dégradation sociale et sécuritaire), de l’Artibonite, du Sud, du Nord et de la Grand’Anse se trouvent affectés par ce problème de sécurité galopant. Avec cette forme de transformation continue des zones du pays en zones de non-droit, aucune région n’est aujourd’hui épargnée de cette épidémie sécuritaire qui est le banditisme. Dans la mesure où les jeunes — déjà initiés aux pratiques du banditisme — quittent la capitale pour aller se réfugier dans d’autres régions du pays. Généralement dans les zones rurales où ils ont des attaches familiales. En y arrivant, la plupart d’entre eux poursuivent leurs pratiques criminelles. Pour cela, ils occupent par la violence des espaces géographiques, en faisant le plus souvent fuir les paysans propriétaires. Ils constituent des bandes qui s’identifient comme des cellules du réseau criminel de la capitale.
En réalité, c’est une migration interne forcée qui est à l’origine de cette prise de contrôle de ces zones (provinces). Cette migration est occasionnée par les hostilités opposant des bandes rivales dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Des hostilités qui obligent des citadins (particulièrement les bidonvillois) à quitter leurs domiciles, pour aller se réfugier à la campagne. Ainsi, le banditisme évolue dans la société haïtienne, en prenant peu à peu une dimension nationale. Pour mieux comprendre le processus d’évolution de cet épiphénomène en Haïti, les évènements sociaux et politiques des années 1986 à nos jours constituent un point de repère important.
Définitions
Fernand Braudel[1]définit le « banditisme » comme un fléau marqué par le crime, le coupage de routes, l’assassinat, l’incendie, la capture et le rançonnement des gens et le vol. Ces actes sont perpétrés par des brigands qui se basent dans les zones où l’État est incapable de mettre en œuvre sa force de coercition. Des zones où l’État est incapable de contraindre physiquement les individus, à travers des institutions légales et légitimes, au sens de Max Weber. Quant à Eric Hobsbawm[2], il voit le banditisme comme des groupes ou bandes d’hommes armés et violents qui ignorent l’existence de la loi et l’autorité. Ces bandes armées sont rarement composées de femmes. Elles défient les détenteurs du pouvoir, dans l’accomplissement de leurs actes au sein de l’espace public. Elles défient aussi le droit et l’accès aux ressources, l’ordre économique, social et politique.
Historiographie
Sources du banditisme dans l’histoire
« L’histoire du banditisme est dans une très large mesure l’histoire des manifestations collectives occasionnelles et violentes »[2]. Ses sources sont diverses. Hobsbawm relève de trois étapes de décomposition sociale de l’épiphénomène de banditisme. D’abord, il prend naissance « au moment où les collectivités antérieures au banditisme sont intégrées dans des sociétés plus larges, dotées d’un État et caractérisées par la division en classe »[2]. Ensuite, il connait des transformations locales et globales qui suivent le développement du capitalisme. Enfin, il suit un « long cheminement au sein des États et des régimes sociaux intermédiaires »[2].
Les mouvements sociaux orientés contre un ordre social et politique — basée sur l’exclusion de classes sociales — peuvent donner naissance au banditisme. Il peut être aussi né à travers des mouvements de résistance de masses contre certains changements sociaux structuraux. Par exemple, dans des sociétés sans classe qui résistent à l’essor ou à des divisions de classe. Et lorsque les sociétés de classes rurales traditionnelles résistent à l’expansion d’autres sociétés de classes urbaines ou étrangères[2]. Les changements initiés par le développement social et économique peuvent être à l’origine du banditisme. Par exemple, à l’implantation du système agraire moderne qui conduit vers un mode de production à la fois capitaliste et post-capitaliste. Un changement où des paysans, des travailleurs — dépouillés de leurs terres — se sont retrouvés sous l’oppression, l’exploitation par des seigneurs des villes, des gouvernements, des hommes de loi ou même des banques. Certains autres évènements sociopolitiques peuvent non seulement engendrer le banditisme, mais aussi provoquer son accroissement social et géographique[2]. Telles des situations d’instabilité ou de crise sociopolitique, de guerre civile, de paupérisation, de crise économique et de famine[2]. On peut ajouter les cas d’administrations effondrées et de gouvernements faibles et divisés.
Le banditisme ne reflète pas l’image d’un groupe de personnes ou d’une classe en particulier. N’importe quelle personne peut être bandit — toutes classes sociales et politiques comprises. À l’exemple de certains individus (avec des passifs de brigands) qui sont devenus rois et empereurs [comme les Empereurs Tewo Dros (Théodore) d’Éthiopie (1855-1858) et Chang Tsolin (zhang Zuolin) de Mandchourie][2].
Typologies de banditisme
Parmi les catégories de banditisme, on distingue :
- Le banditisme social[2] ;
- Le « brigand au grand cœur[2] » qui forge sa réputation dans l’extorsion des richesses des personnes aisées, afin de les redistribuer aux pauvres. À l’exemple de Robin des Bois ;
- Le banditisme d’honneur[3] qui désigne le fait pour individu ou groupe d’individus de s’autodéterminer le droit de se venger des affronts subis par sa famille, et des torts touchant à son honneur. Cet individu voit dans la justice officielle un manque d’efficacité. Ses actes sont inspirés par sa croyance en la justice ancestrale. Par la loi de la nature, selon laquelle « le sang se pait par le sang. »[4]
Contexte
Naissance du banditisme à travers les mouvements populaires post-1986
À la chute du duvaliérisme en 1986, un climat de désordre et de violence s’étend sur le pays. La population se lance dans le pillage des biens, la lapidation et le lynchage des anciens pensionnaires ou partisans de l’ancien régime[5],[6] afin de se venger des répressions qu’elle a subies au cours des 29 ans de dictature. Partout, des slogans d’exclusion — tel que « Makout pa ladan l[7]» — retentissent, en plein cœur d’une euphorie populaire qui fait miroiter un avenir politique radieux. De leur côté, les acteurs politiques s’empressent de rapiécer un nouveau système politico-institutionnel (démocratie). En dehors non seulement d’un consensus populaire conscient ni de bases solides pour que ce nouveau système puisse s’enraciner dans la société, les institutions et la politique du pays. Malgré ce manque fondamental, cette orientation démocratique à l’emporte-pièce allait se consolider à travers un référendum constitutionnel le . Ce bricolage démocratique était trop mal confectionné pour empêcher cette série de coups d’État qui s’ensuivait[8],[9]. Dans ce contexte, les hostilités politiques d’avant les années 1957 renaissent, en pavant la voie à cette crise de sécurité publique actuelle. Vu à cette situation, un phénomène de « boat-people » voit le jour. Celui-ci est marqué par une émigration massive de la population[10]. À la suite de cela, le pays commence à faire face à l’émergence des associations ou bandes de criminels qui pervertissent le pays par des affrontements armés et par la commission des actes d’assassinats, de kidnappings, de viols et de vols…[11] Ainsi, Haïti connaît une crise multidimensionnelle qui touche le social, le sociétal, l’économie et la politique[12]. Cette crise recèle un problème chronique de sécurité humaine affectant à la fois l’environnement, la santé et l’alimentation des citoyens[13].