Hypermnésie (histoire)
From Wikipedia, the free encyclopedia
Cet article est une ébauche concernant l’histoire.
L'hypermnésie est un concept d'historiographie qui désigne un déséquilibre entre le souvenir que la conscience collective garde d'un fait historique, et le souvenir d'autres faits contemporains qui font quant à eux l'objet d'une amnésie collective ou d'une hypomnésie.
La France, depuis les années 1970, est entrée dans un régime d'historicité marqué par le présentisme et l'hypermnésie, notamment sur la Seconde Guerre mondiale — en particulier la Shoah — et la guerre d'Algérie. Cette configuration profite notamment au développement de l'histoire du temps présent[1].
L'hypermnésie en histoire fait l'objet de débats et de discussions sur ses causes ainsi que sur son intensité en fonction des pays[2]. La concurrence mémorielle aurait pour conséquence l'inflation de la mémoire de certains évènements par rapport à d'autres du fait des forces en présence dans cette concurrence[3].
Le spécialiste de l'historiographie et de la mémoire Patrick Garcia s'interroge : « une société hypermnésique peut-elle avoir un avenir ? L'hypermnésie comme l'amnésie n'est-elle pas une pathologie de la mémoire ?[4] ».
Études de cas
Première Guerre mondiale
Stéphane Audoin-Rouzeau souligne que la brutalité traumatique des évènements, comme la Première Guerre mondiale, en favorise l'hypermnésie chez ceux qui l'ont vécu, conduisant à une prise de parole[5]. Analysant le livre de Jean Rouaud, Les Champs d'honneur, il remarque que « le récit de Rouaud témoigne d’une forme d’hypermnésie de la guerre des gaz (alors que ceux-ci n’ont provoqué qu’un très faible pourcentage des pertes totales de la Grande Guerre, occasionnées aux trois quarts par le canon) : une hypermnésie caractéristique de la déformation du souvenir »[6].
Comme le relève Annette Becker, l'hypermnésie de la Première Guerre mondiale s'est concentrée sur la figure du poilu au détriment des autres acteurs du conflit, notamment les femmes[7]. À l'hypermnésie concernant les héros s'est opposé une amnésie sur les souffrances infligées aux civils, simples victimes[8].
Seconde Guerre mondiale
Selon David El Kenz et François-Xavier Nérard, « À la sortie de la guerre, ce qui domine sur l’ensemble du continent européen, c’est une mémoire des héros qui ont débarrassé le continent de la peste nazie. Là encore, on assiste à un phénomène d’hypermnésie des actes de résistance qui va, en France, jusqu’à la création du mythe gaulliste résistancialiste[8] ».
Georges Bensoussan, dans L'histoire confisquée de la destruction des Juifs d'Europe, consacre un chapitre au passage du silence à l'hypermnésie à propos de la Shoah[9]. Cette hypermnésie de la Shoah est critiquée[10], parce qu'elle pourrait conduire à la saturation et à la banalisation[11].
Guerre d'Algérie
Le concept d'hypermnésie est également mobilisé à propos de la mémoire de la guerre d'Algérie, par exemple par Claude Liauzu[12] et par Abderrahmane Moussaoui[13]. En Algérie, Abderrahmane Moussaoui souhaite en 2001 « Ni amnésie, ni hypermnésie, car la première conduit au déni et la seconde à la vengeance et à la paranoïa »[14].
Catherine Brun souligne qu'en France cette hypermnésie est sélective, centrée sur certains événements comme le massacre du 17 octobre 1961, et n'est pas uniformément partagée[15].
Franquisme
À partir des années 2000, l'Espagne voit se développer une hypermnésie du franquisme, consécutive à la phase d'effacement et d'oubli volontaire de la transition démocratique[16].
Collaboration en Grèce
Le terme est utilisé également pour décrire le traitement des collaborationnistes et des résistants en Grèce durant la Seconde guerre mondiale[17].
Voir aussi
Références
- ↑ Emmanuel Droit et Franz Reichherzer, « La fin de l'histoire du temps présent telle que nous l'avons connue:Plaidoyer franco-allemand pour l'abandon d'une singularité historiographique », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 118, no 2, , p. 121–145 (ISSN 0294-1759, DOI 10.3917/ving.118.0121, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Benoît Falaize, Corinne Bonafoux et Laurence de Cock-Pierrepont, Mémoires et histoire à l'École de la République: Quels enjeux ?, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-25502-2, lire en ligne)
- ↑ Geoffrey Grandjean et Jérôme Jamin, La concurrence mémorielle, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-27630-0, lire en ligne)
- ↑ Patrick Garcia, « Histoire et mémoire », dans Reine-Marie Bérard, Bénédicte Girault et Catherine Rideau-Kikuchi (dir.), Initiation aux études historiques Auteur(s) ou directeur(s) de publication :, Paris, Nouveau Monde, , 461 p. (ISBN 9782380941210, lire en ligne), p. 359-373.
- ↑ Stéphane Audoin-Rouzeau, Combattre : Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe – XXIe siècle), Paris, Editions du Seuil, (ISBN 978-2-02-101058-9, lire en ligne), p. 12.
- ↑ Stéphane Audoin-Rouzeau, C'est la guerre: petits sujets sur la violence du fait guerrier, XIXe – XXIe siècle, le Félin, coll. « Collection Histoire & sociétés », (ISBN 978-2-86645-897-3, lire en ligne), p. 220.
- ↑ Annette Becker, « La spécificité du sort des femmes lors de l’occupation allemande du Nord de la France, 1914-1918 », dans Anna Bellavitis et Nicole Edelman (dir.), Genre, femmes, histoire en Europe : France, Italie, Espagne, Autriche, Presses universitaires de Paris Nanterre, coll. « Hors collection », (ISBN 978-2-8218-5121-4, lire en ligne), p. 349–364.
- 1 2 David El Kenz et François-Xavier Nérard, « Introduction. Qu'est-ce qu'un lieu de mémoire victimaire ? », dans Commémorer les victimes en Europe: XVIe – XXIe siècle, Seyssel, Champ vallon, coll. « Époques », (ISBN 978-2-87673-552-1), p. 9-28.
- ↑ Georges Bensoussan, L’histoire confisquée de la destruction des Juifs d’Europe, Paris, Presses Universitaires de France, (ISBN 978-2-13-060710-6, DOI 10.3917/puf.benso.2016.02, lire en ligne), p. 301-368
- ↑ Marc Angenot, L’histoire des idées : Problématiques, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Liège, Presses universitaires de Liège, coll. « Situations », (ISBN 978-2-8218-9637-6, lire en ligne), p. 181-211
- ↑ Christine Tarricone, « La Shoah au reflet de la revue Historiens-Géographes », Revue d'histoire de la Shoah, vol. 193, no 2, , p. 33–50 (ISSN 2111-885X, DOI 10.3917/rhsho.193.0033, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Claude Liauzu, « Mémoires croisées de la guerre d’Algérie », dans Anny Dayan Rosenman et Lucette Valensi (dir.), La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, Éditions Bouchène, (DOI 10.3917/bouch.dayan.2004.01.0161, lire en ligne), p. 161–172.
- ↑ Abderrahmane Moussaoui, « Algérie, la réconciliation entre espoirs et malentendus », Politique étrangère, no 2, , p. 339–350 (ISSN 0032-342X, DOI 10.3917/pe.072.0339, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Abderrahmane Moussaoui, « 4. La concorde civile en Algérie. Entre mémoire et histoire », dans Ahmed Mahiou et Jean-Robert Henry (dir.), Où va l’Algérie ?, Karthala - Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, coll. « Hommes et sociétés », (ISBN 978-2-8111-3539-3, lire en ligne), p. 71–92.
- ↑ Catherine Brun, « Histoire, ignorances, résurgences, oublis : quel(s) savoir(s) pour quelle(s) mémoire(s) de la guerre d’Algérie ? », dans Corinne Grenouillet et Anthony Mangeon (dir.), Mémoires de l’événement : Constructions littéraires des faits historiques (XIXe – XXe siècle), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. « Configurations littéraires », (ISBN 979-10-344-0392-9, lire en ligne), p. 179–203.
- ↑ Stéphane Michonneau, « Quelles sont les conditions historiques de la fabrique de la mémoire ? », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine. De 1808 au temps présent, no 24, (ISSN 1957-7761, DOI 10.4000/ccec.9096, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Dimitris Kousouris, L'histoire des procès des collaborateurs en Grèce (1944-1949), Presses de l’Inalco, (ISBN 978-2-85831-260-3, lire en ligne)
Articles connexes
- Mémoire collective
- Hypermnésie en médecine