Implications sociales de la peste d'Athènes

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Les Implications sociales de la peste d'Athènes sont décrites par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse. Elles peuvent être perçues comme un cas de panique morale. Des parallèles peuvent être observés entre la description de la Peste d'Athènes au Livre II, la Stasis décrite au Livre III, en lien avec l'« affaire de Corcyre », et au Livre I, la situation qui prévalait avant l'établissement de la polis athénienne. Toutes trois ont influencé certaines des idées principales de Thomas Hobbes, notamment celles de l'« état de nature » et de « la guerre de tous contre tous » (Bellum omnium contra omnes).

Description par Thucydide

Les récits de la Peste d'Athènes décrivent avec force les conséquences sociales d'une épidémie, lorsque les normes et les règles s'effondrent et que surgit le chaos. Les conséquences terribles de cette peste, ainsi que de ses conséquences pour la ville, évoquées par Thucydide sont un moment clé de la Guerre du Péloponnèse et ont captivé l'imagination du lecteur[1] pendant 2 500 ans :

« La violence du mal était telle qu'on ne savait plus que devenir et que t'on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. »

L'impact perçu de la peste athénienne sur le comportement social et religieux collectif peut faire écho aux récits de la pandémie médiévale mieux connue sous le nom de Peste noire[2], bien que des chercheurs aient contesté la véracité objective des événements dans les deux cas, citant un lien historique entre la maladie épidémique et une panique morale non fondée qui frôlait l'hystérie[3],[4]. L'œuvre de Thucydide a cependant été déterminante dans l'œuvre de Thomas Hobbes, par ailleurs traducteur de Thucydide.

La peur de la loi

Thucydide affirme que les gens cessèrent de craindre la loi, se sentant déjà condamnés à mort. De même, ils commencèrent à dépenser sans discernement. Nombreux étaient ceux qui pensaient ne pas vivre assez longtemps pour profiter des fruits d'investissements judicieux, tandis que certains pauvres s'enrichissaient inopinément en héritant des biens de leurs proches. Il écrivait également que les gens refusaient de se comporter honorablement, car la plupart ne s'attendaient pas à vivre assez longtemps pour se forger une bonne réputation[5] :

« La maladie déclencha également dans la ville d'autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu'il cachait auparavant. A la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s'enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères. Nul ne montrait d'empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l'atteindre, voilà ce qu'on jugeait beau et utile. Nul n'était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l'impiété, depuis que l'on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c'était l'arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance »

Prendre soin des malades et des morts

Thucydide décrit également les violations des normes sociales motivées par la contagiosité de la maladie. Par exemple, il soutient que ceux qui soignaient les malades étaient les plus vulnérables à la maladie, ce qui signifie que beaucoup mouraient seuls, car personne ne voulait prendre le risque de s'occuper d'eux : « Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l'abandon : plusieurs maisons se vidèrent ainsi faute de secours ». Les morts étaient empilés les uns sur les autres, laissés à pourrir ou entassés dans des fosses communes. Parfois, ceux qui transportaient les morts trouvaient un bûcher funéraire déjà en feu, y déposaient un nouveau corps et repartaient. D'autres s'appropriaient des bûchers préparés afin d'avoir suffisamment de combustible pour incinérer leurs propres morts.

« Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d'autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s'enfuyaient »

Les survivants de la peste, comme Thucydide lui-même, développèrent une immunité et devinrent ainsi les principaux soignants des personnes qui tombaient malades par la suite[6]. Selon Thucydide, ceux qui tombaient malades et survivaient étaient les plus compatissants envers les autres malades : convaincus qu'ils ne pouvaient plus succomber à aucune maladie, de nombreux survivants proposaient d'aider les malades restants.

La description de Thucydide est corroborée par les données archéologiques : une fosse commune et près de 1 000 tombes, datées entre 430 et 426 av. J.-C., ont été découvertes juste à l'extérieur du cimetière antique du Céramique d'Athènes. La fosse commune était bordée d'un muret qui semblait protéger le cimetière d'une zone humide. Fouillé en 1994-1995, ce tombeau en forme de puits aurait pu contenir 240 personnes, dont au moins dix enfants. Les squelettes étaient disposés au hasard dans les tombes, sans aucune couche de terre entre eux[7]. Les sépultures les plus anciennes (les plus basses) étaient soigneusement disposées et comprenaient des sépultures en jarres (en) ; les corps pour les sépultures plus récentes, semblent avoir été simplement jetés dans la fosse, à l'exception des sépultures en jarre des corps d'enfants et de nourrissons[8].

Le site a été fouillé à la hâte, car il était en cours de terrassement pour la station et la ligne de métro Céramique, dont les travaux ont été annulés par la suite. La fouilleuse Efi Baziotopoulou-Valavani, de la Troisième Direction des Antiquités, a rapporté que la fosse commune ne présentait aucun caractère monumental. Les offrandes consistaient en des vases funéraires courants, voire bon marché ; des vases à finition noire, quelques petits vases à figures rouges, ainsi que des lécythes blancs (flacons à huile) datant de la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C. Les corps ont été placés dans la fosse en un ou deux jours ; ce qui suggèrent une inhumation collective dans un état de panique, très probablement dû à une épidémie[7].

Conflits religieux

La peste a également engendré incertitude et doute religieux. « La violence du mal était telle qu'on ne savait plus que devenir et que t'on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable ». Thucydide a écrit que, la maladie frappant sans égard à la piété envers les dieux, les gens se sentaient abandonnés par eux et leur culte semblait vain[5]. Il décrit les temples eux-mêmes comme des lieux de grande misère, des réfugiés de la campagne athénienne ayant été contraints d'y loger ; il affirme que les édifices sacrés furent bientôt remplis de morts et de mourants[9].

Thucydide affirme que nombre de ses compatriotes athéniens considéraient la peste comme une preuve de la faveur divine envers Sparte. Il citait un oracle selon lequel Apollon lui-même, dieu de la maladie et de la médecine, combattrait pour Sparte s'ils combattaient de toutes leurs forces, ainsi qu'un oracle antérieur qui avertissait qu'une guerre dorienne (spartiate) éclaterait et apporterait une peste (« Viendra la guerre dorienne et avec elle la peste. »)[10]. « Ils s'imaginaient que les événements confirmaient l'oracle ; car aussitôt après l'invasion des Péloponnésiens, la maladie avait commencé et elle n'avait pas sévi sur le Péloponnèse ».

Thucydide doutait de ces conclusions et croyait que les gens étaient simplement superstitieux. Il s'appuyait sur la théorie médicale dominante de l'époque, la théorie hippocratique, et s'efforçait de recueillir des preuves par l'observation directe. Il observa la disparition d'oiseaux et de charognards, tout en laissant ouverte la question de savoir s'ils mouraient après avoir mangé les cadavres ou s'ils refusaient de les manger et étaient chassés :

« Voici qui montre combien elle différait des épidémies ordinaires les oiseaux et les quadrupèdes carnassiers ne s'attaquaient pas aux cadavres pourtant nombreux, restés sans sépulture ou, s'ils y touchaient, ils périssaient. Ce qui le prouve, c'est leur disparition avérée ; on n'en voyait ni autour des cadavres, ni ailleurs. C'est ce que l'on pouvait constater sur les chiens accoutumés à vivre en compagnie de l'homme[11] »

Chez Hobbes un cas de Bellum omnium contra omnes

En Europe 41 versions de l'œuvre de Thucydide furent publiées entre 1450 et 1700, dont la première traduction directe du grec vers l'anglais, réalisée en 1628 par Thomas Hobbes (1588-1679)[12].

Thomas Hobbes est un des premiers à imaginer un « état de nature » préexistant à la société humaine, afin d'y déceler comment les hommes y « agiraient sans puissance commune qui les maintienne en respect »[1]. Cet état de nature est alors corrélé à un cas de Bellum omnium contra omnes (de « guerre de tous contre tous »); en l'absence d'une puissance surplombante qui pacifie les relations sociales, l'homme doit tout miser sur sa propre existence[a]. Cette idée qui s'exprime habituellement chez Hobbes au travers d'images d'autochtones d'Amérique[b], mêlées éventuellement d'images arcadiennes tirées de Lucrèce, Ovide ou Hésiode, s'est développée au contact de l'œuvre de Thucydide, dont il publie la traduction en 1628[13].

George Klosko (en) et Daryl Rice, ont souligné la concordance textuelle entre la description de la vie à l'« état de nature » par Hobbes, et le récit de la Grèce antique de sa traduction de Thucydide[14]. Cette théorie est reprise par Brown (Brown 1987), et Slomp (Slomp 1990); plus récemment par le philosophe politique gréco-américain Ioannis D. Evrigenis (en)[1]. Ce dernier établit aussi des liens entre les Elements of Law (1640) et le De Cive (1646) et le Livre I de Thucydide, l'« Archéologie »[1].

Enfin Clifford Orwin (en) a souligné des parallèles frappants entre la Stasis de Thucydide (Livre III) et l'« état de nature » de Hobbes[15][14].

Une description classique de la Stasis est donnée, au livre III de Thucydide, en lien avec le récit de l'« affaire de Corcyre ». Thucydide décrit les caractéristiques de la Stasis « comme un témoignage impartial » : l’inversion (μεταβολή / metabolè[16]) des valeurs de la vie en temps de paix, la violation des institutions humaines et divines, la soumission à des affects incontrôlés, notamment la soif de pouvoir (φιλοτιμία / philotimia amour de l'honneur ou de la distinction, l'ambition, Th. 3.82[17]) ou la cupidité (πλεονεξία / pleonexia, la pléonexie, Th. 3.82[18]). Une autre caractéristique de la stase « est la transformation du sens profond des idées et des concepts, qui se manifeste par une manipulation des mots et des slogans par des factions rivales pour atteindre leurs buts égoïstes. » (Sementchenko 2010) :

« En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. L'audace irréfléchie passa pour un courageux dévouement à l'hétairie ; la précaution prudente pour une lâcheté qui se couvre de beaux dehors. Le bon sens n'était plus que le prétexte de la mollesse ; une grande intelligence qu'une grande inertie. La violence poussée jusqu'à la frénésie était considérée comme le partage d'une âme vraiment virile ; les précautions contre les projets de l'adversaire n'étaient qu'un honnête prétexte contre le danger. Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner. »

 Thuc. trad.Jean Voilquin, III, 82.

« La stasis est caractérisée par des sacrilèges, la violation des serments, la rupture des liens familiaux, une atmosphère de peur et de méfiance généralisées »[15].Thucydide considère la stase comme une conséquence inévitable des caractéristiques inhérentes à la nature humaine[15]. Sous l'influence de divers facteurs externes, la stase, telle la peste, s'apparente à une épidémie qui frappe les villes de l'extérieur, affectant la société civile de manière inattendue[15].

Les récits de Thucydide (Livre II) sur la peste d'Athènes de 431–428[19] et l'effondrement social qui a suivi, ont montré à Hobbes un état de nature, qui correspondant effectivement à un état de « guerre de tous contre tous »[1]; et ceci au cœur de la cité la plus illustre du monde, l'Athènes de Périclès[1]. La situation présente une condition d'égalité radicale : nul, riche ou pauvre, fort ou faible, n'était à l'abri[1] ; c'était aussi une condition d'« anarchie », car la crainte des dieux et les lois qui lient habituellement les êtres humains avaient disparu, et avec elles la honte et l'honneur[1]; l'inévitabilité et la proximité du sort horrible qui les attendait transformèrent radicalement le raisonnement des Athéniens ; la prévoyance n'avait plus de sens[1]; la vie confortable d'Athènes céda la place à une rupture d'engagements si fondamentale que les individus commencèrent à vivre comme s'ils étaient seuls dans un univers en voie de disparition[1].

Certains procédés sont employés par Lucrèce qui alertent le lecteur que « les excès des protagonistes sont si graves qu'ils nécessitent une reconsidération des profondeurs où l'être humain peut sombrer. »[1]. Au Livre III, la Stasis liée à l'« affaire de Corcyre » est donc un autre exemple[1]. « Si la peste marqua la dissolution de la société par sa « dépolitisation », la guerre civile à Corcyre en signala la fin par une « politisation radicale » »[1]. Selon l'exemple de Thucydide, Hobbes avertit le lecteur « de prêter attention non seulement au sens des mots », mais aussi à la « nature, à la disposition et à l'intérêt de l'orateur », en particulier lorsqu'il s'agit de vertus et de vices, etc.[1][20]:

« And therefore in reaſoning, a Man muſt take heed of Words; which beſides the Signification of what we imagine of their Nature, have a Signification alſo of the Nature, Diſpofition, and Interest of the Speaker; ſuch as are the Names of Virtues, and Vices; for one Man calleth Wisdom, what another calleth Fear; and one Cruelty, what another Justice; one Prodigality, what another Magnanimity; and one Gravity, what another Stupidity, &c. And therefore fuch Names can never be true Grounds of any Ratiocina-tion. No more can Metaphors, and Tropes of Speech: but these are leſs dangerous, becauſe they profeſs their Inconſtancy; which the other do not. »

 Thomas Hobbes, Leviathan, The Matter, Form and Power of a Commonwealth Ecclesiastical and Civil ; By Thomas Hobbes, Published April 1651 ; Chapter 4: Of Speech

« Et donc, en raisonnant, un homme doit tenir compte des mots ; ceux-ci, outre la signification de ce que nous imaginons de leur nature, ont aussi une signification de la nature, des dispositions et de l'intérêt de celui qui parle ; tels sont les noms des vertus et des vices ; car un homme appelle Sagesse ce qu'un autre appelle Crainte ; et un homme Cruauté ce qu'un autre appelle Justice ; un homme Prodigalité ce qu'un autre appelle Magnanimité ; et un homme Gravité ce qu'un autre stupidité, etc. Et donc de tels noms ne peuvent jamais être de véritables fondements d'une quelconque rationalisation. Il en va de même pour les métaphores et les tropes du discours ; mais ceux-ci sont moins dangereux, car ils professent leur inconstance, ce que les autres ne font pas. »

 traduction littérale

Parmi les conséquences de la pestes au livre II :« Le plaisir et tous les moyens pour l'atteindre, voilà ce qu'on jugeait beau et utile. Nul n'était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l'impiété, depuis que l'on voyait tout le monde périr indistinctement ; »

Au Livre I de la La Guerre du Péloponnèse, l'« archéologie », Thucydide offre une image saisissante de l'incertitude et du malaise que peut engendrer une vie dans une société dépourvue de toute autorité surplombante qui établit des règles[1]. Thucydide, traduit par Hobbes, décrit cette période comme une époque où « chacun quittait volontairement son lieu de résidence face à la violence toujours croissante d'un nombre toujours croissant »(Hobbes 1629) [1]:

« For it is evident that that which now is called Hellas was not of old constantly inhabited; but that at first there were often removals, everyone easily leaving the place of his abode to the violence always of some greater number. For whilst traffic was not, nor mutual intercourse, but with fear, neither by sea nor land, and every man so husbanded the ground as but barely to live upon it without any stock of riches and planted nothing (because it was uncertain when another should invade them and carry all away, especially not having the defence of walls), but made account to be masters, in any place, of such necessary sustenance as might serve them from day to day, they made little difficulty to change their habitations. »

 Thucydide traduit par Hobbes, The Peloponnesian War

« Le pays que l'on appelle maintenant la Grèce ne semble pas avoir été habité dès l'origine d'une manière stable ; il s'y produisit d'abord des migrations, car les habitants changeaient souvent de région, sous la pression d'arrivants sans cesse plus nombreux. Le commerce n'existait pas ; les relations entre les peuples n'étaient sûres, ni sur terre ni sur mer ; les habitants ne tiraient chacun de leur terre que de quoi ne pas mourir de faim ; ils n'amassaient pas de richesses et ne faisaient pas de plantations, car, faute de villes fortifiées, on ne savait pas si un envahisseur ne surviendrait pas et ne s'emparerait pas de tous les biens. Dans ces conditions, les gens pensaient qu'ils trouveraient n'importe où leur nourriture quotidienne, ne faisaient pas de difficultés pour émigrer et ne cherchaient pas à acquérir la suprématie ni par des villes puissantes ni par quelque autre moyen. »

 Thucydide traduit par Jean Voilquin, La guerre du Péloponnèse

« For once they were wont throughout all Greece to go armed, because their houses were unfenced, and travelling unsafe, and accustomed themselves, like the barbarians, to the ordinary wearing of their armour. And the nations of Greece that live so yet do testify that the same manner of life was anciently universal to all the rest. »

 Thucydide traduit par Hobbes

« Tous les Grecs portaient une armure de fer ; c'est que les habitations n'étaient pas défendues par des murs et que les communications n'étaient pas sûres ; comme les Barbares ils restaient perpétuellement en armes. Ce qui le prouve, ce sont les régions de la Grèce qui ont conservé ce genre de vie, lequel s'étendait à l'ensemble même de la Grèce. »

 Thucydide traduit par Jean Voilquin

Thucydide manque ici de preuves sur la situation délétère qui a précédé l'établissement de la Polis, que Thucydide a compensé par une conjecture « fondée sur l'hypothèse selon laquelle ces conditions seraient similaires à celles des barbares de son époque » , formule précisément utilisée par Hobbes dans les Elements of Law et dans le De Cive[1]. A l'instar de Thucydide qui invoque les barbares, Hobbes finit par invoquer les « Sauvages », d'Amérique pour illustrer son propos, qui sont abondamment repris dans toute son œuvre.

Plus surement qu'avec Épicure, la philosophie de Hobbes, doit donc être reliée à l'œuvre de Thucydide[1].

Hobbes depuis au moins la fin des années 1630 était familier de Lucrèce. Il faut d'abord évoquer la proximité de Lucrèce et Thucydide : le De rerum natura se termine de manière énigmatique par la discussion de Lucrèce sur la peste d'Athènes[1]. Le lecteur qui n'est que vaguement familier avec l'épicurisme, et qui n'en connaît que le matérialisme, valorisant l'utilité, où l'égoïsme et la recherche du plaisir, trouvera suffisamment d'échos dans les écrits de Hobbes pour justifier un lien avec Épicure[1]. Les êtres humains chez Lucrèce échappent « aux conditions primitives qui avaient rendu leur vie si misérable à l'origine et évoluent vers une existence quotidienne que Hobbes qualifierait de confortable »[1]. Hobbes fait par ailleurs de larges emprunts à Lucrèce; Thucydide par contre n'apparaît que par traces, et Hobbes n'a explicitement lié la guerre civile à l'état de nature qu'avec le Léviathan[1]. Les critiques ont vu dès lors chez Hobbes une référence à Lucrèce et un signe d'accord entre les deux :Thomas Creech, activement impliqué dans le débat qui opposait dans les années 1660, Boyle et Hobbes à propos des expériences de Boyle sur l'existence du vide[21], notait dans la préface de sa traduction du De rerum natura de 1682 que « les admirateurs de Hobbes pouvaient facilement discerner que ses Politiques ne sont que du Lucrèce élargi ; son état de nature est chanté par notre poète ; l'apparition des lois ; le début des sociétés ; les critères du juste et de l'injuste sont exactement les mêmes, et les conséquences naturelles de l'origine épicurienne de l'homme »; « pas de nouvelles aventures »[c],[22],[23]. La caractérisation de Hobbes comme épicurien était cependant superficielle et fallacieuse, alimentée par ses opposants. Les liens de Hobbes avec l'épicurien Gassendi, ont alimenté cette idée[1].

Notes

  1. « Dans un tel état, il n'y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n'en est pas assuré et conséquemment il ne s'y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par mer; pas de constructions commodes [...] pas de computation du temps; pas d'arts; pas de lettres; pas de société; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuels d'une mort violente; la vie de l'homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale, et brève. » (Tricaud 1971)
  2. Il est chez Hobbes question de l'état de nature dans la description des autochtones d'Amérique, qu'il appelle « Sauvages » (The Elements of Law I.XIII:3, I.XIV:12, De Cive I.XIII ; Leviathan XII, XIII, XXX, XLVI, De Corpore I.i.7, Answer to the Preface to Gondibert) (Liu 2024), « des contemporains sauvages qui n'avaient pas réussi la transition de petites familles à des sociétés vastes et durables »(Evrigenis 2014).
  3. « Besides the admirers of Mr. Hobbes may easily discern that his Politicks are but Lucretius enlarg’d ; His state of Nature is sung by our Poet; the rise of Laws; the beginning of Societies; the Criteria of Just and Unjust exactly the same, and natural Consequents of the Epicurean Origine of Man. »

Références

Bibliographie

Voir aussi

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