Arcadie américaine
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L'Arcadie américaine est la place occupée dans la culture, particulièrement en Amérique, par le thème de l'Arcadie.
Les colons en abordant les rives de l'Amérique sont porteurs de rêves et d'utopies, qu'ils soient messianiques, prophétiques ou philosophiques qui vont se concrétiser dans quelques mythes bien ancrés (Eldorado, Païtiti, Utopia, etc.). Le thème quasi utopique de l'Arcadie, véhiculé premièrement par Hésiode, Lucrèce et Virgile, va trouver à s'exprimer notamment chez Montaigne, Shakespeare, et dans l'esprit des colons Nord-Américains, comme Thomas Jefferson. L'Arcadie américaine s'est aussi exprimée dans certains toponymes tels que l'Acadie.
L'idéal pastoral chez Virgile, était de prendre du retrait par rapport à la civilisation et de s'abstraire dans un cadre naturel et verdoyant, l'Arcadie poétique. Alors qu'un continent vierge s'offrait à l'homme occidental ! ; ce qui était une fantaisie poétique, s'incarna dans divers projets utopiques littéraire et politiques, visant à faire de l'Amérique « le lieu d'un nouveau départ pour la société occidentale »[1].
L'archéologie démontre que la période idéalisée, appelée âge d'or, décrit dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode notamment, correspond effectivement à une période qui a précédé la Révolution néolithique[2].
La Civilisation grecque n'est pas un produit du sol, elle a été importée[2]. Thucydide au commencement de son histoire, « rapporte que les premiers habitants de la Grèce étaient toujours en mouvement, en guerre les uns contre les autres, qu'ils ne connaissaient pas le commerce, ne possédaient aucune richesse; ils ne plantaient pas, incertains de savoir s'ils pourraient jouir du fruit de leur labeur. »[3]. Lorsque les Grecs ont voulu asseoir leur histoire sur un passé lointain, antérieur à leur arrivée sur le sol grec, ils ont créé en Arcadie la population mythique et autochtone des Pélasges, et leur héros éponyme, Pélasgos, à qui on attribue un certain nombre d'« inventions »[4]. Pélasgos, suivant la légende, le premier de sa race, apprend aux hommes l'art de se construire des huttes grossières, de se vêtir de peaux de bêtes, la substitution du fruit du chêne aux feuilles et aux plantes sauvages dont ils faisaient auparavant leur alimentation[3]. Hésiode dans Les Travaux et les Jours a rendu l'histoire plus universelle en l'élargissant à l'ensemble de l'humanité. Hésiode explique la chute de l'humanité, et le mythe des races illustre l'idée d'une déchéance continue; la séparation des dieux et des hommes, et l'éloignement progressif des hommes du divin[5]. C'est la principale tradition primitiviste[6]: dans la théorie du déclin, on suppose que le plus haut degré d'excellence ou de bonheur est dans la vie humaine du début de l'histoire[6]; dans le monde hellénophone, le récit de l'Âge d'Or d'Hésiode, est devenu le locus classicus du type de récit sur l'origine du monde et les débuts de l'histoire de l'humanité[7]. Hésiode et Homère vont inspirer les Idylles de Théocrite; Hésiode va inspirer Lucrèce ; Théocrite et Lucrèce, Virgile; Ovide, etc.
Virgile dans les Bucoliques et dans les Géorgiques transpose le récit dans le cadre d'une Arcadie recréée, poétique, et qui prend au passage des ères d'utopie, quoique qu'elle se distingue, d'Utopia ou de Cocagne par quelques aspect propres[8]. Conformément à l'épicurisme de Lucrèce, si l'on suppose que les satisfactions, du moins matérielles, sont plus abondantes en Arcadie, elles ne le sont pas de façon flagrante, comme en Cocagne. La nature est généreusement bienveillante plutôt qu'hostile à l'homme, mais en même temps, les désirs humains sont supposés modérés. « Il existe donc en Arcadie une harmonie entre l'homme et la nature, parallèle à une harmonie sociale entre hommes modérés. Les Arcadiens tendent à supposer que, si les problèmes de pénurie matérielle sont résolus dans un monde d'hommes modérés, les problèmes de pénurie sociologique disparaîtront également. »[8].
Le premier âge pour Lucrèce, dans son De rerum natura, ne représentait pas un état de nature idéal. L'homme était un animal que rien ne distinguait d'un autre animal. Lorsque par la suite les sociétés pastorales furent établies, tout en étant encore à l'abri des grands maux de la vie civilisée, Lucrèce fit de la condition du bonheur, la mise en retrait des soucis corrosifs qui accompagnent la poursuite et la possession des richesses. Lucrèce s'accorde alors avec Hésiode et la principale tradition primitiviste, dans la mesure où il voit dans « l'invention de la richesse », « la cause de la chute de l'homme d'un état d'innocence et de bonheur relatifs »[6].
Arcadie, Acadie, Acadiane

L'origine du terme « Acadie » remonte probablement à Giovanni da Verrazzano, homme d'affaires et explorateur italien d'origine florentine, au service de François Ier qui lors de ses trois voyages de 1524 à 1528. a nommé « Arcadie » la région côtière du Delaware. L'inspiration pourrait lui être venue d'un poème de Jacopo Sannazaro, « Arcadia » (« L'Arcadie ») de 1502, modèle de poésie pastorale (ce dernier donne aussi son nom à l'Académie d'Arcadie)[10]. Arcadie est devenu Acadie en migrant vers le nord. Les Cadiens sont d'autre part les descendants d'exilés acadiens, issus de la région qui comprend au XXIe siècle les provinces maritimes du Canada, en particulier la Nouvelle-Écosse. Ils habitent en Acadiane, région d'influence française de la Louisiane.
La notion d'Âge d'or était courante chez les humanistes de la Renaissance ainsi que le débat sur les origines de l'humanité[9].
Montaigne
Les Essais de Montaigne de 1580, constituent peut-être les premières et les plus importantes réflexions sur l'impact de la découverte et de la colonisation du Nouveau Monde sur l'Ancien Monde. Montaigne ne s'étend pas sur les merveilles et l'émerveillement des terres nouvelles ; il propose la première spéculation anthropologique sur ce que pourrait être le Nouveau Monde. Montaigne fait ressortir l'importance du moment historique où la création de Dieu se trouve mise en question :« lorsque, tout à coup, dans les interstices et les crevasses des textes bibliques et classiques, une incapacité générale à expliquer l'être même du Nouveau Monde jette l'autorité dans l'ombre du doute. »[11],[12]:
« Notre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères, puis que les Daemons, les Sybilles et nous, avons ignoré celui-ci jusqu’asture ?) non moins grand, plain et membru que lui, toutefois si nouveau et si enfant qu’on lui apprend encore son abc : il n’y a pas cinquante ans qu’il ne savait ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtements, ni blés, ni vignes. Il était encore tout nu au giron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien de notre fin, et ce poète de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu’entrer en lumière quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie ; l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur. »
— Michel de Montaigne, Essais, Livre III, p. 393v-402v, Des coches
Les autochtone sont nus et sans honte, comme Adam et Ève, est-ce parce qu'ils n'ont pas connu la Chute et que le péché originel les a épargnés ? Cet autre monde que Colomb a découvert un siècle pus tôt, serait-il plus proche de l'état de nature que l'Ancien Monde[13].
Montaigne, influencé par Lucrèce, mais aussi par Cicéron et Sénèque, examine quelques récits typiques sur les habitants autochtones par les découvreurs du Nouveau Monde et conclut que leur traitement est profondément biaisé. Les narrateurs européens sont incapables de donner une perception fidèle des réalités autochtones. Comparant les faits censés incarner le « primitif » à ceux censés représenter la « civilité », il constate que la « civilité » s'exprime là où l'on est censé découvrir la « barbarie », la « noblesse »exprimée là où l'on suppose la « sauvagerie », la valeur se révélant dans un comportement indigène que les Européens étaient censés considérer comme rusé et trompeur[14],[15]:
« Toutes choses, dit Platon, sont produites par la nature, ou par la fortune, ou par l’art ; les plus grandes et plus belles, par l’une ou l’autre des deux premières ; les moindres et imparfaites, par la dernière. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de façon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres ; mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelque fois déplaisir de quoi la connaissance n’en soit venue plus tôt, du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous. Il me déplait que Lycurgue et Platon ne l’aient eue ; car il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations là, surpasse, non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l'âge doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes, mais encore la conception et le désir même de la philosophie. Ils n’ont peu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience ; ni n’ont peu croire que notre société se peut maintenir avec si peu d’artifice et de soudure humaine. C’est une nation, dirais je à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafique ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique ; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives ; nul respect de parenté que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de bled. Les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon, inouïes. Combien trouverait il la république qu’il a imaginée, éloignée de cette perfection :
Viri a diis recentes.
Hos natura modos primum dedit.Au demeurant, ils vivent en une contrée de pays très plaisante et bien tempérée ; de façon qu’à ce que m’ont dit mes témoins, il est rare d’y voir un homme malade ; et m’ont assuré n’en y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. »
Shakespeare

Les écrits de Virgile n'avaient donné que des contours floues à l'Arcadie. L'Arcadie américaine prend forme chez Shakespeare. La Tempête (The Tempest) est une pièce en cinq actes écrite par William Shakespeare vers 1610-1611. À l'ère des grandes découvertes, une touche de réalisme topographique s'est insinuée dans les pastorales. Les écrivains sont de plus en plus tentés de situer l'action dans un terrain qui ressemble, « sinon à un lieu réel, du moins à l'image, teintée de désir, d'un lieu réel ». Même lorsque le lien n'est pas explicité, comme dans La Tempête, on ressent assurément l'impact imaginatif d'un Nouveau Monde réel. Dans la vision de la La Tempête, Shakespeare se divertit de l'Arcadie des Cannibales de Montaigne[16]. La Tempête ressemble à une expérience de laboratoire[17]. Le duc de Milan, Prospero, après avoir été déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits ; notamment Ariel (esprit aérien désormais au service de Prospéro) et Caliban, qui ont souvent servi à symboliser les peuples primitifs des colonies, esclaves et jouets des puissances coloniales, ballottés dans les querelles des colons auxquelles ils ne comprennent rien. L'île inhabitée sur laquelle atterrissent Prospéro et Miranda est une terre d'enchantement musical[18], et correspond bien à un espace pastoral, ostensiblement « incivilisé » comme on en trouve dans Satire italienne de la Renaissance[19]. Caliban (le fils de la défunte Sycorax qui avait enfermé Ariel)., « naturel », difforme, libidineux et ivre ; mais aussi musicalement prémonitoire, correspond bien au satyre pastoral[19] ; le lieu maritime correspond au décor des pièces pastorales italiennes, comme l'Alcée d'Antonio Ongaro de 1582[19]. L'île, est un dédale de labyrinthes qui hantent Gonzalo[19]. Gonzalo, le « vieux conseiller honnête », est le plus réceptif à la promesse de l'île verte[20], et fait un discours montaignesque sur un « Âge d'or »[19], hésiodique ou ovidien. Ce passage s’inspire largement « Des cannibales » de Montaigne ; éventuellement aussi de l’Utopia de Thomas More ; il est aussi au cœur des discussions sur l’investissement de la pièce dans le colonialisme[21]. Les interruptions des courtisans insolents plaident éventuellement en la faveur d'un scepticisme de Shakespeare[22] :
«
GONZALO — Had I plantation of this isle, my lord,—
ANTONIO — He'd sow't with nettle-seed.
SEBASTIAN — Or docks, or mallows.
GONZALO — And were the king on’t, what would I do?
SEBASTIAN — Scape being drunk, for want of wine.
GONZALO — I’th’ commonwealth I would by contraries
Execute all things, for no kind of traffic
Would I admit; no name of magistrate;
Letters should not be known; riches, poverty
And use of service, none; contract, succession,
Bourn, bound of land, tilth, vineyard—none;
No use of metal, corn, or wine or oil;
No occupation, all men idle, all;
And women, too, but innocent and pure;
No sovereignty—
SEBASTIAN — Yet he would be king on’t.
ANTONIO — The latter end of his commonwealth forgets the beginning.
GONZALO — All things in common nature should produce
Without sweat or endeavour; treason, felony,
Sword, pike, knife, gun, or need of any engine
Would I not have; but nature should bring forth
Of its own kind all foison, all abundance,
To feed my innocent people.
SEBASTIAN — No marrying ’mongst his subjects?
ANTONIO — None, man, all idle—whores and knaves.
GONZALO — I would with such perfection govern, sir,
T’excel the Golden Age.
SEBASTIAN — Save his majesty!
ANTONIO — Long live Gonzalo!
»
«
GONZALVE. — Si j’étais chargé de coloniser cette île, seigneur…
ANTONIO. — Il y sèmerait des orties.
SÉBASTIEN. — Ou des ronces, ou de l’ivraie.
GONZALO. — Et si j’en étais le roi, savez-vous ce que je ferais ?
SÉBASTIEN. — Il s’abstiendrait de s’enivrer faute de vin.
GONZALVE. — Dans ma république, tout serait l’opposé de ce qui existe ; je n’y admettrais aucun commerce, aucune dignité ni magistrature ; les lettres y seraient ignorées ; point de serviteurs, ni pauvreté ni richesse ; point de contrats, point de successions ; point de limites entre les cultures, ni argent, ni blé, ni vin, ni huile ; plus de travail ; tous les hommes resteraient à rien faire, et les femmes aussi ; mais elles seraient chastes et pures ; point de souveraineté
SÉBASTIEN. — Et cependant il en serait le roi.
ANTONIO. — La fin de sa république en oublie le commencement.
GONZALVE. — Tous les biens de la terre seraient en commun, et produits sans travail ni sueur ; point de trahison, de félonie, d’épée, de lance, de poignard, de mousquet, ni d’arme d’aucune sorte ; mais la nature fournirait spontanément et en abondance de quoi nourrir mon peuple innocent.
SÉBASTIEN. — Point de mariages parmi ses sujets ?
ANTONIO. — Non, certes ; ce serait une république de fainéants, un peuple de courtisanes et de vauriens.
GONZALVE — Je gouvernerais mon état, seigneur, dans une perfection qui éclipserait l’âge d’or.
SÉBASTIEN. — Dieu conserve sa majesté !
ANTONIO. — Vive Gonzalve !»
Dans l'acte IV, un masque de mariage sert de pièce dans la pièce : Prospero a l'intention que Miranda épouse Ferdinand, et il demande à Ariel d'amener d'autres esprits. Le masque mettra en scène les déesses classiques Junon, Cérès et Iris, et bénira et célébrera les fiançailles. Le masque de Prospero met l'accent sur ces motifs pastoraux, avec des moissonneurs et des nymphes célébrant la fécondité de la terre. La terre est verte, les moissonneurs hâlés par le soleil, et la récolte mérite d'être célébrée[23] :
«
JUNO. — Honour, riches, marriage-blessing,
Long continuance, and increasing,
Hourly joys be still upon you!
Juno sings her blessings upon you.1825
CERES. — Earth's increase, foison plenty,
Barns and garners never empty,
Vines and clustering bunches growing,
Plants with goodly burthen bowing;
Spring come to you at the farthest
In the very end of harvest!
Scarcity and want shall shun you;
Ceres' blessing so is on you.
FERDINAND. — This is a most majestic vision, and
Harmoniously charmingly. May I be bold1835
To think these spirits?
PROSPERO. — Spirits, which by mine art
I have from their confines call'd to enact
My present fancies.
»
«
JUNON. — Soyez heureux, époux charmants ;
Ayez honneur, richesse et joie ;
Qu’en de divins ravissements
Chaque jour votre âme se noie :
Soyez heureux, époux charmants ;
Junon a béni vos serments.
CÉRÈS. — Vous aurez récolte abondante ;
Vos greniers seront toujours pleins ;
Pour vous la vigne bienfaisante
Ploiera sous le poids des raisins.
Sitôt la moisson terminée,
Le printemps brillera pour vous.
Soyez heureux, jeunes époux ;
Cérès bénit votre hyménée.
FERDINAND. — Quelle vision majestueuse ! quels chants harmonieux ! ce sont des esprits sans doute.
PROSPÊRO. — Oui, des esprits que ma science a évoqués de leurs retraites pour servir mes projets actuels.»
Hobbes

Thomas Hobbes (1588-1679) est un des premiers à imaginer un « état de nature » préexistant à la société humaine, afin d'y déceler comment les hommes y « agiraient sans puissance commune qui les maintienne en respect »[24]. Cet état de nature est alors corrélé à un cas de Bellum omnium contra omnes (de « guerre de tous contre tous »); en l'absence d'une puissance surplombante qui pacifie les relations sociales, l'homme doit tout miser sur sa propre existence : « Dans un tel état, il n'y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n'en est pas assuré et conséquemment il ne s'y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par mer; pas de constructions commodes [...] pas de computation du temps; pas d'arts; pas de lettres; pas de société; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuels d'une mort violente; la vie de l'homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale, et brève. »[a]. Cette idée qui s'exprime chez Hobbes au travers d'images d'autochtones d'Amérique mêlées éventuellement d'images arcadiennes tirées de Lucrèce, Ovide ou Hésiode, s'est développée au contact de l'œuvre de Thucydide, dont il publie la traduction en 1629 ; les récits de Thucydide (Livre II) sur la peste d'Athènes de 431–428[25] et l'effondrement social qui a suivi, ont montré à Hobbes un état de nature, qui correspondant effectivement à un état de « guerre de tous contre tous »[24]. Des parallèles peuvent être observés entre la description de la Peste d'Athènes au Livre II, la Stasis décrite au Livre III, en lien avec l'« affaire de Corcyre », et au Livre I, la situation qui prévalait avant l'établissement de la polis athénienne[b]. Thucydide manque ici de preuves sur la situation délétère qui a précédé l'établissement de la Polis, que Thucydide a compensé par une conjecture « fondée sur l'hypothèse selon laquelle ces conditions seraient similaires à celles des barbares de son époque », formule précisément utilisée par Hobbes dans les Elements of Law et dans le De Cive[24]. A l'instar de Thucydide qui invoque les barbares, Hobbes finit par invoquer les « Sauvages » d'Amérique pour illustrer son propos, qui sont abondamment repris dans toute son œuvre.
Il est donc aussi question de l'état de nature dans la description des autochtones d'Amérique par Hobbes, qu'il appelle « Sauvages » (The Elements of Law I.XIII:3, I.XIV:12, De Cive I.XIII ; Leviathan XII, XIII, XXX, XLVI, De Corpore I.i.7, Answer to the Preface to Gondibert[26]) ; Les Amérindiens dans les Elements of Law (I. XIV: 12, 56) apparaissent cependant comme un exemple empirique parmi d'autres sur l'état de nature[26]. Dans l'éditions française de 1649[27] :
« Nous avons en ce siècle un exemple de ce que je dis chez les Américains; et dans les âges passés nous en avons eu chez les autres Nations, qui maintenant sont civilisées et florissantes, mais qui alors étaient en petit nombre sauvages, pauvres, hideuses, et privées de ces ornements et de ces avantages que la Paix et la société apportent à ceux qui les cultivent. »
— Thomas Hobbes, Traicté politique, où les fondemens de la societé civile, Iean Blaeu, 1649
Contrairement à l'exemple donné par Thucydide, dans la version la plus complète et la plus détaillée de l'état de nature où il est question des autochtones d'Amérique, « la mort ne joue qu'un rôle minime, tandis que l'incertitude et les désagréments règnent en maîtres, ne laissant guère de doute sur l'équilibre relatif entre bonheur et misère »[24] :
« The Savages of America, are not without some good Morall Sentences; also they have a little Arithmetick, to adde, and divide in Numbers not too great: but they are not therefore Philosophers. For as there were Plants of Corn and Wine in small quantity dispersed in the Fields and Woods, before men knew their vertue, or made use of them for their nourishment, or planted them apart in Fields, and Vineyards; in which time they fed on Akorns, and drank Water: so also there have been divers true, generall, and profitable Speculations from the beginning; as being the naturall plants of humane Reason: But they were at first but few in number; men lived upon grosse Experience; there was no Method; that is to say, no Sowing, nor Planting of Knowledge by it self, apart from the Weeds, and common Plants of Errour and Conjecture: And the cause of it being the want of leasure from procuring the necessities of life, and defending themselves against their neighbors, it was impossible, till the erecting of great Common-wealths, it should be otherwise. »
« Les Sauvages d'Amérique ne manquent pas de bonnes phrases morales ; ils ont aussi un peu d'arithmétique pour additionner et diviser en nombres pas trop grands : mais ils ne sont pas pour autant des philosophes. Car, de même qu'il y avait des plants de blé et de vin en petite quantité, dispersés dans les champs et les bois, avant que les hommes ne connaissent leur vertu, ne les utilisent pour leur nourriture ou ne les plantent isolément dans les champs et les vignes ; époque à laquelle ils se nourrissaient de glands et buvaient de l'eau, de même il y a eu diverses spéculations vraies, générales et profitables dès le début, comme étant les plantes naturelles de la raison humaine. Mais elles étaient au début peu nombreuses ; les hommes vivaient d'expériences grossières ; il n'y avait pas de méthode ; c'est-à-dire, pas de semis, ni de plantation de la connaissance par elle-même, en dehors des mauvaises herbes et des plantes communes de l'erreur et de la conjecture : et la cause en étant le manque de loisirs pour se procurer les nécessités de la vie et se défendre contre leurs voisins, il était impossible, jusqu'à l'érection de grandes républiques, qu'il en soit autrement. »
Hobbes avait qualifié l'état de nature de « condition naturelle de l'humanité », incitant ainsi ses lecteurs à penser aux premiers chapitres de la Genèse, mais il affirmait également que la fondation du Commonwealth constituait la voie de sortie de cette condition misérable[24]. Les lecteurs de Hobbes ont souvent considéré l'« état de nature », avant tout comme la condition antérieure à l'établissement de la société civile, plutôt que comme « hors » ou « sans » la société civile[24]. Le lecteur du Léviathan de Hobbes se souvient essentiellement de sa description de la vie « solitaire, pauvre, méchante, brutale et brève » de l'homme dans l'« état de nature » (la situation qui prévaut chez Lucrèce). Les deux exemples explicites de récits concernant les autochtones d'Amérique, dans les Elements et dans le De Cive, renforçaient l'impression qu'il s'agissait d'un récit de la « condition humaine prépolitique » : le premier, celui des autochtones d'Amérique, représentant « des contemporains sauvages qui n'avaient pas encore réussi la transition de petites familles à des sociétés vastes et durables »[24] :
« It may peradventure be thought, there was never such a time, nor condition of warre as this; and I believe it was never generally so, over all the world: but there are many places, where they live so now. For the savage people in many places, where they live so now. For the savage people in many places of America, except the government of small Families, the concord whereof dependeth on natural lust, have no government at all; and live at this day in the brutish manner, as I said before »
« On pourrait penser qu'il n'y a jamais eu de temps ni de conditions de guerre comme ceux-ci ; et je crois qu'il n'en a jamais été ainsi partout dans le monde. Pourtant, en de nombreux endroits, les peuples sauvages vivent ainsi aujourd'hui. En effet, en de nombreux endroits d'Amérique, hormis le gouvernement de petites familles, dont l'harmonie dépend de la luxure naturelle, les peuples sauvages n'ont aucun gouvernement et vivent aujourd'hui de manière brutale, comme je l'ai déjà dit. »
Plus vague encore, le second, « les ancêtres sauvages des nations civilisées », ce qui n'a fait que renforcer une idée que Hobbes avait de l'histoire ancienne[24].
L'âge du règne de Saturne, l'âge d'or, présent chez Hésiode et Ovide, a suscité l'admiration de Hobbes, parce que rébellion et régicide y étaient inconcevables[24]. L'exécution de Charles Ier en 1649, la conclusion d'une longue période de guerres civiles de 1642 à 1651 a débouché sur un interrègne où le pays, devenu Commonwealth d'Angleterre, une république, s'est trouvée dirigée par Oliver Cromwell; le Parlement d'Angleterre a par ailleurs voté une loi interdisant la succession de Charles II qui doit fuir l'Angleterre. Thomas Hobbes qui a pris le parti du roi doit aussi s'exiler jusqu'à la restauration de la monarchie. Hobbes qui a aussi connu les guerres de religion en Angleterre consacre pratiquement la moitié de son œuvre politique à la question religieuse[24]. La situation chez Hésiode on le sait se dégrade jusqu'à l'âge du fer, époque de tous les maux[24]. Les divers récits de la vie primitive dont disposaient les contemporains de Hobbes contenaient « de nombreux éléments permettant de construire une image peu attrayante de la condition présociale », la trajectoire de la plupart de ces récits « était celle d'une détérioration plutôt que d'une amélioration »[24]. Leur histoire était à l’opposé de celle que Hobbes cherchait à raconter, car plus on s’éloignait de ces temps reculés, plus la vie de l’homme paraissait mauvaise[24].
Hobbes depuis au moins la fin des années 1630 était familier de Lucrèce. Le lecteur qui n'est que vaguement familier avec l'épicurisme, et qui n'en connaît que le matérialisme, valorisant l'utilité, où l'égoïsme et la recherche du plaisir, trouvera suffisamment d'échos dans les écrits de Hobbes pour justifier un lien avec Épicure[24]. Lucrèce comme Hobbes est préoccupés par la peur, en particulier en ce qui concerne la religion[24] ; le livre V du De rerum natura regorge d'autre part, de langage et d'images qui transportent le lecteur non pas à l'âge d'or, « mais à une condition tout aussi misérable que l'état de nature du Léviathan »[24]. Les êtres humains chez Lucrèce échappent « aux conditions primitives qui avaient rendu leur vie si misérable à l'origine et évoluent vers une existence quotidienne que Hobbes qualifierait de confortable »[24]. Les critiques ont vu dès lors chez Hobbes une référence à Lucrèce et un signe d'accord entre les deux : Thomas Creech, activement impliqué dans le débat qui opposait dans les années 1660, Boyle et Hobbes à propos des expériences de Boyle sur l'existence du vide[28], notait dans la préface de sa traduction du De rerum natura de 1682 que « les admirateurs de Hobbes pouvaient facilement discerner que ses Politiques ne sont que du Lucrèce élargi ; son état de nature est chanté par notre poète ; l'apparition des lois ; le début des sociétés ; les critères du juste et de l'injuste sont exactement les mêmes, et les conséquences naturelles de l'origine épicurienne de l'homme ; pas de nouvelles aventures. »[c],[29],[30]. La caractérisation de Hobbes comme épicurien était cependant superficielle et fallacieuse, alimentée par ses opposants. Les liens de Hobbes avec l'épicurien Gassendi, ont alimenté cette idée[24].
A tort ou à raison, Hobbes a été vu comme un apologiste du colonialisme anglais. La notion hobbesienne « d'anarchie américaine » a influencé le langage colonial du XVIIe siècle au XIXe siècle. L'interprétation de l'utilisation de l'Amérique par Hobbes doit être reliée à sa crainte des guerres civiles confessionnelles en Europe, de la guerre civile anglaise, d'un Commonwealth efficace etc. ; cependant Hobbes détourné ou non a été utilisé par des penseurs comme Locke, de Vattel, John Austin et James Kent dans leur défense du colonialisme européen[26].
Jefferson

Le thème des hommes modérés dans un monde de générosité naturelle propre à l'Arcadie a été exploité en tant que propagande au XVIIIe siècle à la fois par les entrepreneurs coloniaux et les spéculateurs millénaristes. Le Nouveau Monde était souvent présenté comme un paradis naturel ne demandant qu'à être orné par des hommes de simplicité et de bonne volonté. De même, ceux qui envisageaient un état prélapsaire restauré comme préliminaire ou immédiatement suivant la seconde venue du Christ étaient capables de le visualiser en termes arcadiens[8]. Cette image arcadienne se retrouve aussi chez Thomas Jefferson (1743-1826), homme des Lumières, déiste, épicurien auto-proclamé et principalement anti-scripturaliste, lecteur assidu des Géorgiques de Virgile et qui possédait au moins cinq éditions en latin du De rerum natura[31] : Jefferson, et ses contemporains du Sud des États-Unis, selon Henry Adams (The History of the United States of America 1801–1817 (en)), limitaient leurs activités intellectuelles aux lieux communs héréditaires de la politique, reposant sur l'axiome selon lequel la Virginie était la société type d'une future Amérique arcadienne[32],[33] : « Échapper à la tyrannie de César en perpétuant la vie simple et isolée de leurs pères était la somme de leur philosophie politique ; fixer sur le gouvernement national l’empreinte de leur propre conservatisme idyllique était le sommet de leur ambition. Privés de manufactures, dépourvus de moyens de transport et de marché intérieur, les Virginiens ne connaissaient d'autre ressource que l'agriculture. »[d]. La lecture des classiques par Jefferson, en particulier des Géorgiques de Virgile, a largement influencé son éloge de l'agriculture et son idéalisme agraire. Ce thème pastoral a été utilisé par les historiens pour le décrire comme un Caton moderne vantant la supériorité de la vie rurale sur la vie urbaine, et même comme un porte-parole du « parti rural » dans la politique américaine[33].
La société virginienne était selon Adams, « brutale et inculte », l'aristocratie dénuée d'énergie. Jefferson et Madison, après l'avoir frappée à maintes reprises de toute la violence révolutionnaire, furent contraints de renoncer et tournèrent leurs réformes contre l'Église et la hiérarchie de Nouvelle-Angleterre. « Là, ils ne purent que faire du bien, car la société de Nouvelle-Angleterre était saine, quoi qu'il advienne de l'Église ou de l'esclavage »[32].
Jefferson lui-même propriétaire de plusieurs centaines d'esclaves, fit une célèbre tentative de justifier l'esclavage en Virginie en contrastant sa manifestation supposément plus cruelle sous les Grecs et les Romains[34].
The machine in the Garden

The Machine in the Garden: Technology and the Pastoral Ideal in America (en) (La Machine dans le jardin : la technologie et l'idéal pastoral en Amérique), ouvrage de critique littéraire de Leo Marx (en) de 1964 [18], identifie un thème majeur dans la littérature du XIXe siècle : la tension dialectique entre l’idéal pastoral américain et les transformations rapides et radicales engendrées par la technologie des machines. Ce trope apparaît dans Walden (1854) de Henry David Thoreau lorsque le sifflement d'une locomotive à vapeur perturbe le paysage naturel de l'Étang de Walden[18]. Marx utilise cette métaphore littéraire pour illustrer la relation entre culture et technologie aux États-Unis telle que décrite dans l'œuvre d'auteurs américains tels que Herman Melville, Ralph Waldo Emerson, Nathaniel Hawthorne, Henry David Thoreau, Mark Twain, Frank Norris, Henry Adams, Henry James et F. Scott Fitzgerald. On retrouve selon lui cette image dans Les Aventures de Huckleberry Finn. Dans le chef-d'œuvre de Mark Twain de 1885, le jardin est le radeau, et la machine est le bateau à vapeur qui le détruit – et avec lui, le rêve (impossible) d'une existence libre et indépendante pour Huck et Jim. Alors que le radeau dérive toujours plus vers le sud, s'enfonçant de plus en plus profondément dans le territoire esclavagiste, il devient de plus en plus évident que cette existence est insoutenable. Le radeau, comme la cabane de Thoreau, représente l'évasion sociale, la liberté et un sentiment d'abondance, tous associés à l'idéal pastoral. Il « embrasse toutes les possibilités extravagantes de suffisance, de spontanéité et de joie projetées sur le paysage américain depuis l'âge des découvertes » [35]. Le bateau à vapeur représente l'intrusion des réalités sociales dans ce rêve, et pas seulement l'intrusion de la réalité de l'esclavage humain. Il s'agit d'une représentation de la manière dont la technologie des machines entre en conflit avec l'idéal pastoral et, dans le cas de Huck et Jim, avec le radeau flottant vers le sud[35].
En l’espace d’une seule génération, écrit Marx, « un paysage rustique et en grande partie sauvage s’est transformé en site de la machine industrielle la plus productive du monde. Il serait difficile d’imaginer des contradictions de valeur ou de sens plus profondes que celles révélées par cette circonstance. Son influence sur notre littérature est suggérée par l’image récurrente de l’irruption soudaine de la machine dans le paysage[e]». Marx conclut que les artistes littéraires – et Twain, Melville et Hawthorne en particulier – ont soulevé d'importantes questions et révélé d'importantes contradictions dans la culture américaine, montrant comment « les aspirations autrefois représentées par le symbole d'un paysage idéal n'ont pas été, et ne peuvent probablement pas être, incarnées » et que « nos symboles hérités d'ordre et de beauté ont été vidés de leur sens ». Cependant, Marx ne croit pas que ces artistes offrent des solutions aux problèmes qu'ils soulèvent. Ils ont « clarifié notre situation », mais n'ont pas créé les « nouveaux symboles de possibilités » dont nous avons besoin[36]. La littérature peut révéler des problèmes, mais pour trouver des solutions, nous devons nous tourner vers la politique pour explorer les possibilités historiques.

« L'idéal pastoral a servi à définir l'Amérique depuis l'époque des grandes découvertes, et il n'a pas perdu son emprise sur l'imaginaire autochtone »[1].