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Injustice épistémique

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L’injustice épistémique désigne le type d’injustice qui porte atteinte à un sujet en sa qualité de sujet connaissant[1], c’est-à-dire qui remet en question sa capacité à produire de la connaissance. Les catégories de personnes dont la parole est discréditée sont par exemple les femmes et les membres de certains groupes ethniques[2]. Ce terme a été inventé par la philosophe britannique Miranda Fricker en 1998[3]. Dans son ouvrage intitulé Epistemic Injustice: Power & the Ethics of Knowing[4], Fricker explique comment les groupes opprimés souffrent d’un « déficit de crédibilité », qui fait qu’ils sont considérés comme inaptes à décrire leurs propres expériences. L’attribution de cette crédibilité, ou son absence, résulte souvent de hiérarchies systémiques et de normes existantes, qui sont toutes deux si profondément ancrées dans les sociétés que même les membres des groupes marginalisés peuvent finir par être convaincus de leur véracité.

L’injustice épistémique englobe l’exclusion et la silenciation (ou la réduction au silence) ; la déformation ou la présentation erronée systématique des propos ou des contributions d’une personne ; la sous-évaluation du statut ou de la position d’une personne dans les pratiques de communication ; les reconnaissances injustes en matière d’autorité ; et la méfiance injustifiée. Selon Fricker, il existe deux types d’injustice épistémique : l’injustice testimoniale et l’injustice herméneutique.

Injustice testimoniale

L’injustice testimoniale se produit lorsqu’un auditeur – en raison de préjugés fondés sur l’identité – accorde moins de crédibilité à un sujet connaissant qu’il ne le mérite. On parle alors de d'un déficit indu de crédibilité. En conséquence, l’expérience d’un orateur qui subit une injustice testimoniale ne sera pas reconnue comme réelle et significative. Une injustice de ce genre peut se produire lorsqu’une personne est ignorée ou n’est pas crue en raison de son sexe, de son orientation sexuelle, de son expression de genre, de son origine ethnique, de son handicap ou, plus généralement, de caractéristiques liées à son identité[4]. Par exemple, des personnes victimes de harcèlement sexuel peuvent échouer à être prises au sérieux à cause des préjugés à l’égard du groupe social représenté ici (voir Sexisme)[5].

Miranda Fricker cite l’exemple de Duwayne Brooks, un Londonien qui a été témoin du meurtre de son ami Stephen Lawrence[6]. Les policiers arrivés sur les lieux ont considéré Brooks avec méfiance. Selon une enquête officielle, « les agents n’ont pas accordé suffisamment d’attention à M. Brooks et n’ont pas donné suite avec détermination aux renseignements qu’il leur avait fournis. Personne ne lui a proposé de les accompagner dans leurs recherches dans le secteur, alors qu’il savait où les agresseurs avaient été vus pour la dernière fois. Personne ne semble avoir véritablement tenté de le calmer, ni d’accepter que ce qu’il disait était vrai »[7]. Autrement dit, les policiers n’ont pas considéré M. Brooks comme un témoin crédible, sans doute en partie à cause de préjugés raciaux. Il s’agissait là, selon Fricker, d’un cas d’injustice testimoniale, qui se produit lorsque « les préjugés amènent un auditeur à accorder un niveau de crédibilité réduit aux propos d’un locuteur »[8].

Injustice herméneutique

Le terme « herméneutique » signifie « relatif à l’interprétation », et l’injustice herméneutique réduit la capacité d’une personne à interpréter sa propre vie. Il y a injustice herméneutique lorsque les expériences d’une personne ne sont pas bien comprises — par elle-même ou par les autres — parce que ces expériences ne correspondent pas aux concepts que l’on retrouve dans le langage courant. Cela est souvent attribuable au fait que certains groupes de personnes ont historiquement été exclus de certaines activités, telles que la recherche universitaire et le journalisme, qui contribuent à façonner le langage par lequel les individus donnent un sens à leurs expériences[4].

Par exemple, dans les années 1970, le terme « harcèlement sexuel » a été introduit pour décrire une situation que de nombreuses personnes, en particulier les femmes, vivaient depuis longtemps. Avant cette époque, une femme victime de harcèlement sexuel pouvait avoir de la difficulté à mettre des mots sur son expérience. Fricker affirme que cette difficulté n’est pas le fruit du hasard, et qu’elle était en grande partie attribuable à l’exclusion des femmes de la formation de la langue anglaise et de leur participation à parts égales au journalisme, à l’édition, au milieu universitaire, au droit et aux autres institutions et secteurs d’activité qui aident les gens à donner un sens à leur vie. Après l’introduction du terme « harcèlement sexuel », cette même femme qui en avait été victime a peut-être mieux compris ce qui lui était arrivé ; cependant, elle a peut-être eu du mal à expliquer cette expérience à quelqu’un d’autre, car le concept de harcèlement sexuel n’était pas encore bien connu[4].

Les groupes marginalisés tentent souvent de surmonter l’injustice herméneutique à laquelle ils sont confrontés en créant des ressources herméneutiques permettant d’interpréter leurs expériences et de partager leurs points de vue avec des groupes plus privilégiés. La philosophe Gaile Pohlhaus a inventé l’expression « ignorance herméneutique volontaire » pour décrire ces cas. Dans son article intitulé « Relational Knowing and Epistemic Injustice: Toward a Theory of “Willful Hermeneutical Ignorance” », elle explique comment les êtres humains sont intrinsèquement interdépendants et façonnés par leurs relations au sein de la vie sociale et politique. Elle soutient qu’il existe un savoir collectif partagé par toute communauté, et que les membres dépendent les uns des autres pour apporter leurs propres points de vue afin d’assurer que ce savoir soit réellement représentatif de la communauté. Cette collaboration est interrompue lorsque des membres plus privilégiés de la communauté tirent parti de leur position sociale et politique pour empêcher les groupes marginalisés de contribuer à ce savoir collectif. Pohlhaus soutient que ce refus peut être intentionnel et constitue des cas d’injustice herméneutique volontaire[9].

Injustice herméneutique volontaire

L’injustice herméneutique volontaire peut se manifester à l’échelle individuelle, mais elle peut également s’institutionnaliser dans les politiques publiques. Par exemple, les philosophes Henry Lara-Steidel et Winston C. Thompson soutiennent que les lois américaines interdisant l’enseignement de concepts tels que la théorie critique de la race dans les écoles secondaires constituent une injustice herméneutique délibérée. Dans leur article intitulé « Injustice épistémique? L’interdiction de la “théorie critique de la race”, des “sujets qui divisent” et du “racisme structurel” en classe », ils soutiennent que les ressources conceptuelles qui sont l'objet de ces lois ont été conçus dans le but d’élargir les ressources herméneutiques et les normes de crédibilité afin d’y inclure les perspectives et les expériences des personnes de couleur et d’autres groupes marginalisés. Par conséquent, ils soutiennent que le fait d’interdire l’enseignement de ces ressources constitue une ignorance volontaire de la part des groupes privilégiés qui défendent ces lois[10].

Développements ultérieurs

D’autres chercheurs, depuis Fricker, ont adapté le concept d’injustice épistémique et/ou élargi la portée de celui-ci. Ces contributions ont notamment consisté à nommer et à préciser certaines formes d’injustice épistémique, telles que l’oppression épistémique[11], l’épistémicide[12], l’exploitation épistémique[13], la silenciation épistémique, qui prend les formes d'étouffement testimonial et de silenciation testimoniale[14], l’injustice contributive[15], l’injustice épistémique distributive[16], l’injustice de confiance épistémique[17], et l’injustice herméneutique expressive[18].

La silenciation épistémique

La silenciation épistémique est un concept proposé par Kristie Dotson et constitue un type d’injustice testimonial qui peut prendre deux formes : l’étouffement testimonial et la silenciation testimoniale[19]. Tout d’abord, l’étouffement testimonial survient lorsque les membres de groupes non dominants retiennent ou modifient leurs propos, anticipant que leurs idées seront rejetées ou mal interprétées par les membres des groupes dominants. Par exemple, si une femme victime d’un acte sexiste au travail se retient d’en parler à son patron par peur que celui-ci ne la prenne pas au sérieux, c’est un cas d’étouffement testimonial. Enfin, la silenciation testimoniale se manifeste lorsque des groupes dominants, en raison de préjugés conscients ou non, ne reconnaissent pas certaines personnes minorisées comme des sujets connaissants ou des interlocuteurs pertinents et procèdent sans les consulter ou les inclure dans les échanges. Pour reprendre l’exemple précédent, si une femme victime d’un acte sexiste en venait à signaler des comportements sexistes dans son milieu de travail, pour qu’ensuite, ses collègues organisent une rencontre sur le climat de travail sans l’inviter, considérant qu’elle est trop impliquée personnellement, cela constituerait un cas de silenciation testimoniale.

L’excès de crédibilité

Selon José Medina, si les groupes non dominants reçoivent souvent des niveaux de crédibilité indûment diminués en raison de leur position sociale non-dominante, à l’inverse, les groupes dominants bénéficient de niveaux de crédibilité indûment augmentés en raison de leur position sociale dominante. Ces excès et ces déficits sont interdépendants : l’élévation injustifiée de la crédibilité perçue des membres des groupes dominants se construit sur la dévaluation injustifiée de la crédibilité perçue des membres des groupes non dominants – et vice versa[20].

Exploitation épistémique

L’exploitation épistémique constitue une notion proche de l’injustice épistémique. Elle désigne les situations dans lesquelles des personnes marginalisées sont régulièrement sollicitées pour expliquer aux personnes socialement favorisées les formes d’oppression qu’elles subissent. Le problème ne tient pas seulement au fait de poser une question, mais au déplacement de la charge d’explication vers celles et ceux qui subissent déjà l’injustice décrite[21].

Conséquences de l’injustice épistémique

Effets sur les personnes marginalisées

Dans une analyse des inégalités de genre et des inégalités ethniques en matière épistémique, José Medina observe que la délégitimation des membres de certains groupes diminue leur réceptivité à l’égard du savoir, d’où « un manque de connaissance de soi (de qui je suis en tant qu’agent socialement situé) et un manque de connaissance sociale (des inégalités sociales et des situations d’asymétrie et de domination qui me constituent relationnellement comme le sujet que je suis) »[22]. La domination épistémique produit de l’ignorance.

Cependant les membres de groupes dominés peuvent aussi développer une forme particulière d’attention qui les amène à détecter les non-dits, les insuffisances et les distorsions de perspective dans le savoir institué. Cette « métalucidité dotée d’un potentiel critique et subversif peut déclencher des luttes visant la redescription d’expériences importantes »[22].

Effets sur le groupe dominant

Si les membres du groupe dominant, qui détiennent le pouvoir de reconnaître ou non la valeur de la parole de l’autre, jouissent de certains privilèges épistémiques, ils ont tendance aussi à développer, selon José Medina, des « vices épistémiques » comme « l’arrogance épistémique », la « paresse épistémique », et l’absence d’ouverture d’esprit[22]. La domination qu’ils exercent produit au sein de leur propre groupe un type spécifique d’ignorance, du fait qu’ils sont fermés aux autres et dans le refus de toute critique émanant des groupes discrédités[22].

Articles connexes

Ouvrages

Références

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