Intraduisibilité
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L'intraduisibilité est le caractère d'un texte ou d'un énoncé dans une langue donnée, auquel on ne peut faire correspondre aucun texte ou aucun énoncé dans une autre langue. Ce concept est parfois évoqué au moyen de l'expression italienne Traduttore, traditore (« Traduire, c’est trahir », ou littéralement, « traducteur, traître »).
Exemples de mots intraduisibles directement en français
| Mot | Origine | Tentative de traduction |
|---|---|---|
| italien | Le besoin de sieste après un repas copieux | |
| abschrecken | allemand | Le fait de passer un aliment juste cuit à l'eau froide |
| Ahiṃsā | hindi | respect de la vie, non-violence |
| Gigil | filipino | L'envie irrésistible de pincer quelqu'un de trop mignon |
| duende | espagnol | moment de grâce où l'artiste de flamenco, ou bien le torero, entre en transe d'envoûtement |
| Heimweh | allemand | Le mal du pays, voir aussi Heimat |
| kalsarikänni | finnois | Se prendre une cuite en solitaire chez soi en sous-vêtements |
| こもれび ou 木漏れ日 (komorebi) | japonais | La lumière du soleil qui arrive à franchir la barrière des feuilles de la canopée |
| Lagom | suédois | Le fait de satisfaire tout le monde en moindre mal |
| Mudit | sanskrit | Le bonheur qu'il y a à voir l'autre heureux |
| Pålegg | norvégien | Ce qu'on peut mettre comme accompagnement sur une tranche de pain |
| saudade | portugais | « sentiment de délicieuse nostalgie, désir d'ailleurs »[1] |
| Tartle | gaélique écossais | Le fait d'hésiter car on a oublié le nom de la personne qu'on tente de présenter |
| ubuntu | bantou | la qualité inhérente au fait d'être une personne parmi d'autres personnes |
| voorpret | néerlandais | Le plaisir d'anticiper quelque chose d'agréable qui va venir prochainement |
| Waldeinsamkeit | allemand | L'harmonie éprouvée avec la nature quand on se promène dans une forêt |
Les mots du tableau ci-dessus sont en fait difficiles à traduire concrètement par un seul mot dans une autre langue, parce qu'ils sont liés à une habitude ou une coutume particulière qui n'existe pas forcément ailleurs que là où ils sont nés, ou pas sous cette forme (au moins grammaticale). Le choix qui est fait est alors de les traduire par une périphrase qui explicite le contexte de sens.
Les intraduisibles “par essence”
Principe
Un cas un peu différent est celui des mots considérés comme définitivement intraduisibles “par essence”, même par une simple périphrase, parce qu'ils expriment un concept tout à fait original et fortement lié à une identité culturelle précise et à un contexte historique et géographique fortement enraciné, en lien notamment avec un état d'âme, ou avec l'“âme” d'un peuple ou d'une musique, ou encore avec un concept dense et central d'un système philosophique... Si bien que le mot étranger est importé directement dans la langue d'accueil en tant que notion particulière sans équivalent traduit satisfaisant, donnant lieu à une version particulière du phénomène de l'emprunt linguistique, sans modification morphologique ; ce processus d'emprunt est relativement fréquent et relativement réciproque dans toutes les langues vivantes. Et donc l'emprunt linguistique se présente comme une version plus pérenne de l'emprunt lexical utilisé ponctuellement par le traducteur comme on l'a vu plus haut.
Tout se passe comme si un nom commun voyait son signifié se stratifier et sa symbolique devenir tellement riche, et particulière dans sa langue d'origine, ou dans l'idiolecte et le système d'un philosophe, ou encore voyait sa dimension littéraire tellement surdéterminée, qu'il ne rencontre aucun équivalent satisfaisant dans les autres langues et qu'il devient un peu comme un nom propre, et à ce titre nécessairement intraduisible dans une autre langue et in-substituable même dans sa langue d'origine, désignant une réalité devenue unique[note 1] : il se produit alors comme une antonomase inversée, en quelque sorte[note 2].
Exemples
C'est le cas notamment du mot espagnol duende (le "démon de l'inspiration" dans l'art flamenco), importé tel quel en anglais (en 1993[2]) et en français (1996) ; en effet, comme le dit Anne-Sophie Riegler dans sa thèse : Les enjeux d’une esthétique du flamenco : étude analytique et critique du duende[3] : « le topos veut que le duende, parce qu'irrationnel et idiosyncrasique, constituerait une réalité indicible transcrite [directement] par un terme intraduisible ». C'est le cas d'autres mots comme le spleen (notamment chez Baudelaire), ou comme la saudade[4] luso-brésilienne, ou encore le feeling[note 3], le swing en musique…
On peut noter que c'est souvent déjà le cas pour des concepts originaux importés directement des langues et philosophies étrangères comme l'ubuntu de Mandela (solidarité nécessaire de l'humanité ou "intrication" de l'espèce) ou l'ahimsa des philosophies indiennes (respect de la vie ou non-violence absolue), ou le cogito de Descartes ("je pense", ou conscience intime d'être et d'exister du "je" qui pense) ou encore le Dasein de Heidegger (l'« être-là » conscient de sa mort et aussi d'être-au-monde)[5]. C'est aussi souvent le cas des courants littéraires, artistiques ou musicaux originaux, désignés sans traduction, comme le Nouveau Roman français ou la Nouvelle Vague du cinéma français, ou la Bossa Nova (littéralement "nouvelle vague" en français, justement : ne pas traduire pour ne pas confondre !) de la musique brésilienne, ou encore la Nueva Canción du Chili. Et c'est bien sûr le blues, singulier pluriel en français qui désigne à la fois un état d'âme mélancolique et "cafardeux" comme le spleen et la saudade justement, et aussi un genre musical de la complainte existentielle des afro-américains du sud des États-Unis issus des chants de travail et des negro spirituals des anciens esclaves, subissant alors encore la ségrégation raciale aux États-Unis.
Théorie de l'intraduisibilité
Barbara Cassin, à la tête de son équipe de chercheurs, a fait une recension à la fois linguistique et philosophique de ces intraduisibles “par essence” dans son ouvrage : Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles[6], où elle interroge le concept d'intraduisibilité tant en compréhension, le reliant à différentes théories de la traduction, qu'en extension, étudiant de nombreux exemples de mots dits intraduisibles dans plusieurs langues européennes.
Dix ans après, elle élargit sa réflexion sur le thème de l'intraduisibilité, à partir de l'expérience de la traduction justement, ou plutôt de la réinvention en d'autres langues du Dictionnaire des intraduisibles, dans un nouvel ouvrage collectif : Philosopher en Langues: Les Intraduisibles en Traduction[7].
Un contre-exemple étonnant
Un roman qui peut paraître intraduisible est La Disparition, de Georges Perec, qui ne comporte pas une seule fois dans son texte la lettre e. Cette traduction a cependant été réalisée, y compris en anglais (A Void par Gilbert Adair, 1995) où cette lettre est encore plus fréquente qu'en français. Dans d'autres langues, la traduction n'a pu être réalisée qu'en omettant une autre voyelle (a en espagnol, i en japonais, o en russe)[8].
Intraduisibilité et politique
Dans le contexte de la Première République au Portugal, marquée par la révolution du 5 octobre 1910, le mouvement poétique et philosophique du saudosismo s’implique dans la recherche d’une identité nationale et le fait à partir du mot saudade, qui est considéré spécifique de la nation portugaise puisqu'il est réputé comme intraduisible dans d'autres langues.
Critiques à la notion
Certains mots plus que d'autres sont considérés comme caractéristiques d'une culture et donc intraduisibles : par exemple, le portugais saudade ou l'allemand sehnsucht. À cet égard, Carolina Michaëlis de Vasconcelos, philologue et lexicologue prussienne naturalisée portugaise, définit l'intraduisibilité comme un mythe séculaire, qui implique la conviction que d'autres peuples et cultures seraient incapables d'éprouver certains sentiments, comme la saudade. Mais Michaëlis observe que saudade et sehnsucht expriment le même concept et sont donc d'excellents traducteurs l'un de l'autre[9].
