Jeanne Rij-Rousseau
peintre française
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Jeanne Rij-Rousseau, née le à Candé et morte le à Savigny-sur-Braye, est une artiste peintre cubiste française.
Biographie
Jeanne Rij-Rousseau est née à Candé en Maine-et-Loire sous le nom de Jeanne Caffier. Issue d’une famille nombreuse, à 15 ans, elle quitte son village natal pour Paris. Une tante parisienne lui trouve un travail dans un atelier de mode.
En 1894, elle fait connaissance d’un négociant en vins, Jean-Auguste Rousseau, fortuné et plus âgé qu’elle. Il l’oriente vers la peinture. Elle l’épousera en 1900.
Elle commence à exposer sous le nom de Jeanne Rousseau ou Jeanne Rousseau-Caffier. Après la mort de son mari, elle adopte le pseudonyme de Jeanne Rij-Rousseau. Elle le conservera jusqu’à la fin de sa carrière, même après être devenue Jeanne Loiseau après son deuxième mariage.
Pionnière d'une nouvelle peinture
Dès les années 1899-1900, elle cherche à peindre en utilisant de grands aplats colorés — procédé assez proche des premiers Nabis —. Elle affectionne les couleurs qui « parlent à l’esprit » : le jaune du cadmium orangé, le bleu cobalt jointé d’un rouge intense. Le cubisme fait son apparition en 1907. Elle adhère au mouvement ; elle souhaite créer son propre style et se met à « trianguler » ses toiles. Elle intensifie ce système, barrant souvent toute la toile en triangles ou en diagonales, avec des dominantes fortes de couleurs pures, claires et foncées. Ses compositions abstraites, ses paysages, ses natures mortes existent par cette technique de « triangulation » (cit). Ce concept de triangulation ne se trouve que sous la plume de Zeiger-Viallet[1], rien ne permet de penser que l’artiste elle-même l’ait utilisé.
Rij-Rousseau fait figure de précurseur[2]. D’ qu'Elle affirme une vision nette avec vigueur et intégrité, par des décompositions triangulées ; elle exploite systématiquement les variations chromatiques, qu'elle juxtapose. Elle contourne les conventions en vigueur. Selon plusieurs témoins de l'époque, son œuvre a inspiré d'autres artistes[3].
Montmartre
Rij-Rousseau est, entre autres, l’amie de Juan Gris (1887-1927). Elle fait sa connaissance au Bateau-Lavoir à Montmartre et l'aurait influencé dans les années 1906-1907[4]. D’après Guillaume Apollinaire, ce serait Rij-Rousseau qui aurait suivi les traces de Juan Gris[5]. Ils se retrouveront régulièrement à partir de 1912, dans le sud de la France, à Céret, soit au Grand Café[6], soit chez leur ami, l'artiste Manolo (1872-1945). En collaboration avec Manolo, ami de Georges Braque et de Picasso, elle réalise une exposition dans un café à Montrouge. Elle entretient aussi des relations avec d’autres artistes du Bateau-Lavoir[7].
La décomposition et l’interprétation de la chose vue en triangulation aurait impressionné le peintre Jacques Villon. Selon Zeiger-Viallet, il se serait même inspiré de ce procédé. Rij-Rousseau est aussi l’élève de Maurice Denis et de Paul Sérusier pour qui elle pose à Paris et à Pont-Aven[8]. Elle peint en compagnie de Maurice Denis à Feucherolles et Saint-Germain en Laye. Tous trois sont membres de l’Académie Ranson (Paul Ranson 1864-1909) dont les locaux se trouvent près de chez elle à partir de 1911 : au numéro 7 de la rue Joseph Bara. En 1911, Rij-Rousseau se rendra à Milan en qualité de membre de l’Académie Ranson.
Elle éprouve une grande estime pour Marc Mouclier, peintre d'inspiration impressionniste, proche un temps du groupe des Nabis. Au Salon des Indépendants, elle rencontre Paul Signac, mais leur relation reste distante.
Rij-Rousseau fait preuve d’une sensibilité personnelle et l'exprime fortement. Sensations vives, contrastes prononcés, couleurs crues expriment sa poésie volontaire. Son principe de la triangulation est une sorte de symphonie des lignes : la rigueur et la liberté des traits se répondent sur la toile. Par son ampleur et son intensité d’expression, le dessin maîtrise la réalité et s’affirme. Même appartenant à l’Avant-garde, la représentation de l’objet reste pour elle primordiale. Sa liberté d’expression reste à la limite du « figuratif dérivé », de la réalité apparente[réf. nécessaire].
Selon Zeiger-Viallet, Rij-Rousseau n’est pas une théoricienne. Sa peinture demeure simple ; elle obéit à l’instinct. Selon Zeiger-Viallet, elle aurait peint des triangles pour ne pas faire - comme tant d'autres - des cubes[9].
Guy Pogu la nomme précurseur du cubisme synthétique. Il parle d’une théorie du « vibrisme » qu’elle aurait développé et qui serait à la base de ses œuvres[10].
Pour Raymond Charmet[11] et Jean Sutter, elle aurait vécu et discuté avec les théoriciens de Pont-Aven, Paul Sérusier et Maurice Denis ; elle aurait créé le « vibrisme » et participé activement à l’édification du cubisme. Son œuvre originale, de type « expérimental », aurait fait réfléchir les techniciens et les amoureux de la peinture[12].
Montparnasse
Son premier mariage avec Jean Auguste Rousseau va lui permettre de mener sa vie d’artiste, sans soucis matériels et financiers. Elle peut entreprendre plusieurs voyages dans le sud de la France, rencontrer d’autres artistes, et aller à l’étranger, en Italie, en Suisse.
Peu après la mort de son premier mari, elle fait connaissance de l'avocat Raoul Loiseau. Il devient son deuxième époux en 1922. Né en 1859 à Abbeville, divorcé, domicilié à Montigny-sur-Loing, Loiseau est l'ancien secrétaire de la Présidence Pierre Waldeck-Rousseau (son cousin). Rij-Rousseau profite d’une aisance matérielle, fait son entrée dans les milieux bourgeois de la société parisienne. Loiseau admire sa peinture, emmène sa femme dans les restaurants chics. Sa générosité permet à Rij-Rousseau de mener un train de vie luxueux.
Jusque dans les années 1930, elle occupera un atelier au no 86 de la rue Notre-Dame-des- champs, dans le 6e arrondissement. Cet atelier se trouve au deuxième étage, juste au-dessus de celui de Fernand Léger (1881-1955). Son appartement est au quatrième[13]. Le même immeuble abrite aussi l’atelier de Marcel-Lenoir (Jules Oury, 1872-1931) qui fut autrefois celui du célèbre peintre James Whistler (1834-1903). Parmi ses amis, on compte aussi à cette époque l’artiste russe Albert Weinbaum (Winebaum,Vaynboym) (1890-1943) qui mourra à Auschwitz.
Rij-Rousseau retravaille inlassablement ses toiles, se relève la nuit pour finir un tableau. Tout support méritant d'être peint (ses meubles, sa vaisselle, ses radiateurs, les portes de son appartement), elle transforme son intérieur en un kaléidoscope multicolore.
Non loin de chez elle, au no 7 de la Rue Joseph Bara, se trouve l’Académie Ranson où travaillent Sérusier (1862-1927), Félix Vallotton (1875-1925) et Édouard Vuillard (1868-1940). En face, habite Edmond-Henri Zeiger-Viallet (1895-1994) : il va l'accompagner 30 années durant, écrit une biographie, la décrit ainsi[2] :
Rij-Rousseau fut la muse de nombreux artistes de Montmartre avant 1910. Dans les années 1920, elle devient une figure à part entière du monde de l’art parisien. Elle fréquente les lieux chics de Montparnasse : La Rotonde, le Dôme, la Coupole[14]. En 1927, elle décorera, à l’occasion de l’inauguration de la Coupole, un des piliers qu’on peut encore admirer aujourd’hui.
Les années 1920
À l’été 1924, le Président du Salon des Tuileries, Albert Besnard, refuse d’accrocher les tableaux de plusieurs artistes, dont celui de Rij-Rousseau Les courses[15]. Le jury avait déjà accepté son admission. La presse et ses collègues peintres protestent.
La même année, elle connaît le succès lors d’une exposition privée à la Galerie Carmine : elle y présente trente tableaux et six grandes tapisseries, des dessins et des croquis[16].
Rij-Rousseau fait progresser les Ateliers d’Aubusson (1910-1911)[17]. Elle y fait confectionner des tapisseries d’après quelques-uns de ses tableaux. En 1909, elle leur confie sa grande toile Les lutteurs[18] pour qu’elle soit transposée. Invitée par Alice Bailly (1872-1938), peintre tapissière, elle séjourne un été à Chexbres-sur-Vevey en Suisse et devient sa disciple.
En 1925, à la première exposition internationale des Arts décoratifs à Paris, elle obtient une médaille d’or pour sa tapisserie La ville[19]. Jean Lurçat ne s’y intéressera qu’à partir de 1915[20].
À partir de 1908, Rij-Rousseau expose au Salon des Indépendants[21], à partir de 1911 au Salon d’Automne[22] – dont elle est membre – et à partir de 1924, au Salon des Tuileries[23]. Elle fait partie, depuis 1920 des Artistes de la Section d’Or[24] et depuis 1923, elle participe, grâce à ses gravures sur bois, à l’illustration de la Revue Montparnasse[25] dirigée par Géo-Charles et Marcel Hiver[26]. En 1923, en avant-programme de tous les cinémas parisiens, apparaît la présentation de l’Inauguration du Salon des Indépendants avec sa grande œuvre Le lecteur[27].
En 1925, elle crée le Groupe des Femmes Peintres Françaises[28]. Elle organise dans les années suivantes des expositions pour ce groupe, en particulier, à Paris (entre autres à la Galerie Barbazanges)[29] mais aussi à l’étranger, par exemple à Bruxelles[30].
Dans ce groupe, se trouvent Marie Laurencin, Suzanne Duchamp, Marguerite Matisse, Hermine David, Chériane, Fernande Barrey, épouse du peintre japonais Foujita, Valentine Prax, épouse du sculpteur russe Ossip Zadkine, Hélène Perdriat, épouse du peintre norvégien Thorvald Hellesen (1888-1937), Ghy Lemm (1888-1962), épouse du peintre suédois Hans Ekegardh, Irène Lagut. Toutes ces femmes ont une situation financière confortable, sont en contact les unes avec les autres, et en relation avec les peintres, les écrivains et les musiciens de leur époque.
Étant la plus âgée de ce groupe, elle leur apporte son expérience, et son fort caractère. À l’âge de 72 ans, elle aurait commencé, en 1942, des études de psychologie, et se serait rajeunie de 10 ans pour être admise[31].
Elle fait des expositions à Paris, à la Galerie Montparnasse[32], à La Galerie Carmine, à la Galerie Corot[33], et en province et à l’étranger, par exemple à Zurich, à Genève[34], à Bruxelles, à Berlin, à Düsseldorf ou même à Boston et New York.
La presse française commente ses œuvres : Gustave Kahn dans le Mercure de France[35] et dans Le Quotidien ; Henry Coutant dans le journal Ouest[36] ; André Warnod dans Comœdia[37] ; André Salmon dans la Revue de France[38] ; Florent Fels dans L’Art Vivant[39] et dans les Nouvelles Littéraires ; Charles Fegdal dans la Revue des Beaux-Arts[40].
Blaise Cendrars (1887-1961), le peintre suisse Rodolphe-Théophile Bosshard (1889-1960), les peintres Albert Gleizes (1881-1953) et Jean Metzinger (1881-1956) seront ses compagnons de route[41]. Dans les années 50, Alain Carrier (1924) racontera avec enthousiasme ses entretiens avec elle.
En 1930, paraît en Allemagne un livre d’Elga Kern : elle y mentionne Rij-Rousseau parmi les trente femmes d’Europe les plus éminentes[42]. L’État français fait l’acquisition de cinq de ses œuvres et la nomme, en 1939, Officier d’Académie. À l’étranger, certains musées acquièrent ses œuvres, par exemple, Prague.
Elle introduit à cette époque de plus en plus de thèmes modernes dans ses tableaux, comme le sport et la technique : Les rameurs[43], Les canotiers, toile de grand format (2,50 × 1,90 m), Le joueur de tennis, Le coureur[44], Les lutteurs, La bicyclette[45] ou L’hydravion[46], L’aéroplane, Composition mécanique. L’artiste y utilise des couleurs fortes, des effets de lumière par plaques et, ici encore, le procédé de la triangulation.
Les courses de chevaux sont une source d’inspiration fréquente. Rij-Rousseau ne manque pas d’accompagner son mari, Maître Loiseau, passionné des courses et parieur.
Elle peint aussi des fleurs et des natures mortes, des paysages : Monte Carlo, Annecy, le lac de Genève et la Creuse.
Les années 1940
En 1940, le couple Loiseau fuit l’arrivée des Allemands, se réfugie à Châtellerault, hébergés par Edmond-Henri Zeiger-Viallet. Ils rentrent à Paris en 1941. Maître Loiseau meurt le . Les moyens financiers de l'artiste se réduisent ; elle est seule, démunie, note dans ses carnets ses dépenses quotidiennes : le pain, les timbres et autres petites choses. Elle refuse le soutien de ses amis et de l’Académie des Beaux-Arts[47].
En 1951, à l’âge de 81 ans, elle se voit obligée de demander une aide sociale à la ville de Paris ; sa célébrité d’avant-guerre est oubliée. En 1955, une petite-nièce l’accueille à Savigny-sur-Braye, dans le Loir-et-Cher, jusqu’à sa mort le . Dans ces dernières années, elle a cherché, en vain, à retrouver ses frères et sœurs. Elle n'a eu de relation suivie qu'avec sa sœur Françoise et la famille de celle-ci .
La succession
Rij-Rousseau meurt en 1956 dans la maison de sa petite-nièce à Savigny-sur-Braye. Elle sera enterrée au cimetière de Savigny avec pour épitaphe : « Jeanne Coffier, épouse Loiseau 1870-1956 ».
Peu après sa mort, un marchand de tableaux parisien contacte ses descendants à Savigny. Il achète à la famille – qui n’a guère conscience de la valeur des œuvres de son aïeule – plus de cent tableaux pour une somme dérisoire. Parmi ces tableaux, se trouvent aussi des œuvres de peintres amis, comme Fernand Léger. Il organise deux expositions, l’une en 1958 dans sa galerie parisienne[48], l’autre en 1959 au Château de Blois[49], et vend plus de 60 tableaux (qui avaient été exposés à Blois) à une galerie new yorkaise[50]. Lors de la préparation de ses expositions, il publie une petite brochure : il présente Rij-Rousseau comme précurseur du cubisme et soi-disant théoricienne du vibrisme[51].
Le monde de l’art va redécouvrir Rij-Rousseau. Des œuvres qu’on croyait perdues réapparaissent aux enchères[52],[53]. Depuis 1992, il y a eu à New York plusieurs expositions assez importantes[54]. Aux États-Unis, 22 musées possèdent des œuvres de Rij Rousseau, contre trois en France.
Peu à peu, des documents révèlent la place de cette artiste dans la peinture, qui restent à être exploités par les historiens de l’art.
Conservation
- Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris, France
- Musée des Beaux-arts. Château de Blois, France
- Musée Géo-Charles, Echirolles, Grenoble, France
- The Metropolitan Museum of Art, New York
- Brooklyn Museum, New York, USA
- The Morgan Library and Museum, New York, USA
- National Gallery of Art, NGA, Washington, D.C. USA
- National Museum of Women in the Arts, NMWA, Washington, D.C. USA
- Yale University Art Gallery, New Haven, Connecticut, USA
- Harvard University Art Museums, Fogg Museum, Cambridge, Massachusetts, USA
- Princeton University Art Museum, Princeton, New Jersey, USA
- Museum of Art, Rhode Island School of Design, RISD, Providence, Rhode Island, USA
- Frances Lehman Loeb Art Center, FLLA, Vassar College, Poughkeepsie, N.Y., USA
- Museum of Fine Arts, Boston, USA
- Philadelphia Museum of Art, Philadelphia, Pennsylvania, USA
- Art Institute of Chicago, ARTIC, Chicago, Illinois, USA
- Chazen Museum of Art, University of Wisconsin, Madison, Wisconsin, USA
- Allen Memorial Art Museum, AMAM, Oberlin College, Ohio, USA
- Wichita Art Museum, Wichita, Kansas, USA
- « Jeanne Rij-Rousseau », Spencer Museum of Art, The University of Kansas, Lawrence, Kansas, USA
- Williams College Museum of Art, WCMA, Williamstown, Massachusetts, USA
- Hood Museum of Art, Dartmouth College Hanover, New Hampshire, USA
- Five College Consortium, Amherst, Massachusetts, USA