Johanna Ey
collectionneuse et galeriste allemande (1864-1947)
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Johanna Ey, née Josefa Johanna Stocken le à Wickrath et morte le à Düsseldorf[1], est une galeriste et collectionneuse allemande, figure majeure de la scène artistique moderne de Düsseldorf durant la République de Weimar. Active dans la promotion de l’avant-garde rhénane, elle est étroitement associée au groupe Das Junge Rheinland et demeure connue sous le surnom de « Mutter Ey »[2].
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Stocken |
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Mutter Ey |
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Enfance et jeunesse

Johanna Ey est née dans un milieu rural et modeste, au sein d’une famille catholique et ouvrière de la région de Basse-Rhénanie. Ses parents, Peter Stocken (1824-1885) et Josepha Stocken (1820-1887) étaient tisserands[3]. Benjamine d'une famille de six enfants, elle quitte l’école à l’âge de quatorze ans et travaille comme domestique pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille[4]. Cette trajectoire la distingue nettement des marchands d’art issus de la bourgeoisie cultivée de son époque. Cette origine sociale singulière contribue à façonner une relation directe et pragmatique au monde du travail et aux artistes.
En 1882, elle s’installe à Düsseldorf. Elle participe à l'expansion démographique de la ville à cette époque, en plein essor grâce à l'industrialisation et la quête d'une meilleure qualité de vie. De nombreuses personnes issues des campagnes rhénanes et westphaliennes viennent s'installer dans cette ville en pleine mutation[5]. Elle y épouse en 1888 le brasseur Robert Ey (1864-1917)[3]. Le couple a douze enfants, dont huit meurent en bas âge[6]. Le mariage se révèle difficile : pauvreté, alcoolisme, violences. Ils se séparent dès 1904, le divorce est prononcé en 1908 et fut légalement effectif en 1910[3]. Johanna Ey se retrouve alors sans ressources stables, avec plusieurs enfants à charge, situation d'indépendance exceptionnelle pour une femme de son temps.
La boulangerie, le café, un lieu de sociabilité artistique
Pour subvenir à ses besoins, Johanna Ey ouvre en 1907 une boulangerie, devenue plus tard un café sur au 45 Ratinger Straße, à proximité de l’Académie des Beaux-Arts des Düsseldorf. Rapidement, l’établissement devient un lieu hétéroclite entre boulangerie, café et cantine commune, fréquenté par des professeurs et étudiants de l'Académie, mais aussi par des journalistes et acteurs du théâtre municipal voisin. Elle y pratique une politique de crédit et accepte même des œuvres d'art en guise de paiement. Les vitrines du café deviennent un lieu d’exposition informel et les œuvres constituent le noyau de sa future collection. C’est dans ce contexte que Johanna Ey s’impose, progressivement, comme intermédiaire artistique, avant même de se définir comme galeriste.
De la collection à la galerie

Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les étudiants et artistes partent au front et Johanna Ey ferme son café. Elle participe à l'effort de guerre en confectionnant des vêtements militaires dans une usine de Fürstenwalde[3]. L'essentiel de son travail consistait à découdre les boutons d'uniformes militaires nettoyés mais encore tachés de sang. Plus encore que l'expérience de la faim et de la pauvreté, l'expérience de la guerre constitue le fondement de la compréhension que Johanna Ey transmettra aux artistes qui viendront après elle[4].
En 1916, elle vend une partie de sa collection lors d'une exposition-vente aux enchères prévue au profit des blessés et ouvre sa première galerie d'art sur l’Allestraße (aujourd’hui Heinrich-Heine-Allee). Elle y expose d’abord des œuvres issues de la tradition de l’École de peinture de Düsseldorf qu'elle a pu acquérir grâce à la réputation du restaurateur d'art Joseph Spinrath. Sa première vente de tableau est une étude d'Eduard Gebhardt pour 150 marks[4].
Si la fin de la guerre a transformé l'Allemagne et le monde, elle a également eu un grand impact sur la scène artistique de Düsseldorf. L'orientation de sa galerie évolue avec, elle se tourne vers l'art moderne. Elle la rebaptise "Neue Kunst - Frau Ey" (« Art nouveau - Madame Ey ») et devient l'un des principaux foyers de l'avant-garde de Düsseldorf dans les années 1920.
L'âge d'or de la République de Weimar
Entre 1919 et 1933, pendant la République de Weimar, Johanna Ey joue un rôle central dans le paysage artistique local. Deux villes allemandes deviennent les centres de l'avant-garde : Dresde avec la Dresdner Sezession Gruppe de Düsseldorf avec le groupe Das Junge Rheinland.
Ce dernier est une association formée en 1919 par Herbert Eulenberg (1876-1949), Arthur Kauffmann (1888-1971) et Adolf Uzarski (1880-1970) qui invitent d'autres artistes rhénans à promouvoir l'innovation artistique et un nouvel art rhénan[7]. Ensemble, ils rompent avec l'académisme et tentent d'explorer des formes d'expressions contemporaines, tout en défendant leurs intérêts et en organisant des expositions. Bien que la première exposition du groupe ait lieu à la Kunsthalle de Düsseldorf[8], la galerie "Neue Kunst - Frau Ey" devient le centre névralgique du groupe : lieu d’exposition, de rencontre, mais aussi de soutien financier et moral. Johanna Ey participe aux carrières artistiques et à la diffusion des œuvres notamment via l'estampe[9] et sa revue Das Ey[3]. Parmi les membres de ce groupe, elle se lie notamment avec Otto Dix, Max Ernst, Otto Pankok ou Gert Heinrich Wollheim, grands défenseurs de l'expressionnisme d'après-guerre. Johanna Ey défend publiquement leur travail, y compris lors de procès pour atteinte aux bonnes mœurs, notamment celui impliquant Otto Dix[10] en pour son tableau Fille devant le miroir (1921) et de l'artiste Wollheim. La galerie de Johanna Ey s'impose comme un centre et un lieu de sociabilité artistique à Düsseldorf. C'est aussi une rupture claire avec l'Académie des Beaux-Arts, puisqu'en 1920 une conférence dirigée contre son directeur Fritz Roeber s'y tient.
Sa collection de photographies, dessins, croquis et peintures est constituée d'oeuvres d'artistes qui gravitent autour d'elle et témoigne ainsi de son sens aiguisé de la qualité artistique[3]. Sa proximité avec les artistes et son attitude de protectrice lui vaut le surnom de "Mutter Ey"[2]. Ce surnom s'impose progressivement dans la presse et les milieux artistiques de l'époque. S'il reflète une réalité de proximité affective, le surnom contribue aussi à minimiser son rôle professionnel : avançant d'abord un rôle de figure maternelle au détriment de celui d'un acteur stratégique en tant que galeriste[11]. Johanna Ey est considérée à cette époque, par le Berliner Illustrirte Zeitung en 1929, comme "la femme la plus peinte d'Allemagne, parmi les différentes œuvres, sont notables le portrait Bildnis der Kunsthändlerin Johanna Ey, d'Otto Dix de 1924, conservé à la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen à Düsseldorf ou encore le portrait de groupe Zeitgenossen d'Arthur Kaufmann de 1925, conservé au Stadtmuseum Landeshauptstadt de Düsseldorf .
En 1922, elle organise avec le groupe Das Junge Rheinland la "Erste Internationale Kunstausstellung" ("Première Exposition Internationale d'Art") au grand magasin Tietz à Düsseldorf[12]. Elle y expose ses artistes protégés mais aussi des artistes modernes européens majeurs tels que Pablo Picasso, Georges Braque ou Wassily Kandinsky, participant ainsi aux circulations des avant-gardes européennes[3].
En 1928, Das Junge Rheinland s'unit avec d'autres groupes pour former la "Sécession rhénane", fondée par Julius Bretz[4].
Elle rencontre le peintre espagnol Jakobo Sureda, ce qui la mène à voyager en 1927 et 1933 à Majorque. Elle y est surnommée "Señora Huevo" (Mme Oeuf/Ey) et adopte le style vestimentaire espagnol qui apparaît dans des portraits tardifs[4].
Le régime nazi et les dernières années
La crise économique de 1929 affecte également l'activité de Johanna Ey. Les difficultés financières l'obligent à fermer sa galerie, puis à rechercher un nouveau local d'exposition en location[3]. Cette première épreuve économique est rapidement aggravée par l'évolution du contexte politique allemand.
En 1932, la Caisse d'épargne de Düsseldorf lui accorde un prêt de 4 000 marks destiné à financer l'emballage et l'expédition de la "Collection Ey" pour une exposition prévue à Chicago. En garantie, l'établissement bancaire retient neuf tableaux, estimés à environ 40 000 marks, qui ne seront jamais restitués[4].
À partir de 1933, avec l'arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes, l'activité de Johanna Ey décline brutalement. Sa galerie est associée à l’art dégénéré, catégorie idéologique sous laquelle le régime regroupe les formes artistiques jugées contraires aux valeurs du national-socialisme. Les artistes qu’elle soutient sont pour beaucoup opposants politiques, juifs ou perçus comme marginaux, et font l'objet de persécutions administratives, professionnelles et physiques. Les interdictions d'exposer et de peindre menacent directement l'existence matérielle et artistique de ceux qui échappent aux arrestations. La « Sécession rhénane » parvient à maintenir ses expositions jusqu'au décret du de la Chambre des Beaux-Arts du Reich, qui prononce la dissolution de l'association.
En , Johanna Ey est expulsée de sa galerie, officiellement pour des arriérés de loyer. À cette occasion, les nouvelles autorités municipales de Düsseldorf procèdent à la confiscation d'œuvres issues de sa collection privée, tandis que d'autres sont détruites. Isolée et privée de son réseau professionnel, elle vit dès lors dans une grande précarité. Sa situation sera ultérieurement reconnue : en 1959, Johanna Ey est officiellement considérée comme une victime morale du régime nazi. Sa maison est détruite lors d'un bombardement dans la nuit de la Pentecôte 1943. Réfugiée dans une cave, elle survit à l'attaque, mais les dernières œuvres de sa collection sont anéanties[4].
Elle rédige ses mémoires en 1936, dans un contexte marqué par une forte contrainte politique[11].
Après 1945, Johanna Ey tente brièvement de renouer avec la vie artistique en fondant une nouvelle galerie sous le nom de « Mutter Ey GmbH ». Ce projet ne rencontre toutefois pas le succès des années 1920. Elle meurt à Düsseldorf en 1947.
L'« art dégénéré » dans l'idéologie nationale-socialiste
Dans l'idéologie nationale-socialiste, l'expression « art dégénéré » désigne l'ensemble des formes artistiques modernes rejetées par le régime, perçues comme incompatibles avec ses valeurs esthétiques, politiques et raciales. Les courants tels que l'expressionnisme, le dadaïsme, le surréalisme ou l'abstraction sont particulièrement visés, de même que les oeuvres associées à des artistes juifs ou politiquement engagés[13].
À partir de 1933, cette politique se traduit par l'exclusion des artistes des institutions officielles, la suppression des commandes publiques, l'interdiction d'enseigner ou d'exposer, ainsi que la confiscation massive d'oeuvres dans les musées, galeries et collections privées. Cette stratégie de disqualification culturelle atteint son apogée avec l'exposition « Entartete Kunst » organisée à Munich en 1937[14], conçue pour stigmatiser publiquement l'art moderne.
Dans ce contexte, les galeries et médiateurs associés à ces courants, comme Johanna Ey, sont durablement marginalisés, contribuant à la désintégration du réseau artistique moderne allemand et à la disparition de nombreuses collections.
Galerie, collection et postérité
Contrairement aux artistes qu’elle a soutenu, il n’existe pas de “collection Ey” institutionnelle clairement constituée. Sa collection, en grande partie dispersée, a été vendue, confisquée ou fragmentée après la fermeture de la galerie. Des œuvres et documents liés à Johanna Ey sont aujourd’hui conservés dans plusieurs collections publiques, notamment :
- Le portrait par Otto Dix, Bildnis der Kunsthändlerin Johanna Ey, 1924, conservé à la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen.
- Die Zeitgenossen, Arthur Kaufmann, 1925, Düsseldorf, Stadtmuseum Landeshauptstadt.
La mémoire de Johanna Ey fait l’objet d’un renouvellement historiographique, notamment au travers d'expositions.
En 2009, une centaine de portraits d'elle sont réunis lors de l'exposition “Ich, Johanna Ey” présentée en 2009 au Stadmuseum Düsseldorf[15]. À cette occasion, l'autrice autrichienne Marlene Streeruwitz, a publié une biographie[16].

En 2020, la ville de Düsseldorf a acquis les archives de Das Jungen Rheiland de la galerie Remmert und Barth[17]. Cet ensemble documentaire comprend de nombreux éléments relatifs à Johanna Ey, notamment des documents concernant ses expositions, ses publications et son activité de galerie. Ces archives mettent en évidence le rôle central qu'elle a joué dans l'implantation du groupe à Düsseldorf et dans l'histoire de l'art moderne de la région.
La collection réunit des œuvres, des photographies, des archives, des documents administratifs et des publications, qui ont fait l'objet d'un travail de sélection approfondi dans le cadre de l'exposition "Neue Kunst - Fraue Ey", présentée au Stadmuseum Düsseldorf en 2023[18]. Le fonds photographique consacré Johanna Ey occupe une place importante : s'il comprend des images déjà largement diffusées, il révèle également des documents plus personnels, jusque-là peu connus ou inédits[19].

Johanna Ey est par ailleurs honorée dans l'espace public de Düsseldorf. Une rue de la vieille ville porte son nom de puis 1966 : la rue Mutter-Ey-Straße, et plusieurs sculptures commémoratives lui sont dédiées dans des jardins publics. En 2017, une sculpture en bronze réalisée par Bert Gerresheim est inaugurée sur la place « Mutter-Ey-Platz », place nouvellement nommée au sein de l'Andreas-Quartier, au centre de Düsseldorf[3].

Portraits et représentations
Figure centrale de la scène artistique de Düsseldorf, Johanna Ey a été le modèle de nombreux peintres du mouvement « Das Junge Rheinland ». Elle a été peinte plus souvent qu'aucune autre femme en Allemagne à cette époque.
Parmi les œuvres les plus célèbres la représentant, on compte :
- Otto Dix :
- Portrait de la marchande d'art Johanna Ey (1924), huile sur toile (140 x 90 cm), conservé à la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen (Düsseldorf).
- Dix l'a également incluse dans plusieurs dessins et esquisses.
- Arthur Kaufmann :
- Die Zeitgenossen (Les Contemporains) (1925), huile sur toile. Johanna Ey figure au centre de ce portrait de groupe monumental qui rassemble l'avant-garde artistique de Düsseldorf. L'œuvre est conservée au Stadtmuseum de Düsseldorf.
- Adolf de Haer :
- Johanna Ey au crochet (1923), huile sur toile (110 x 80 cm), conservé au Stadtmuseum de Düsseldorf.
- Robert Pudlich :
- Johanna Ey (1937), huile sur toile marouflée sur bois (22 x 16,5 cm), conservé au Stadtmuseum de Düsseldorf.
Bibliographie
Ouvrages sur Johanna Ey
- (de) Annette Baumeister, Erinnerungen der Johanna Ey, Düsseldorf, Droste, (ISBN 3-7700-1101-5)
- (en) Michael Hausmann, Johanna Ey : a critical reappraisal, Birmingham, University of Birmingham, (lire en ligne)
- (de) Antje Kahnt, Düsseldorfs starke Frauen – 30 Porträts, Düsseldorf, Droste, (ISBN 978-3-7700-1577-1), p. 85–90
- (de) Anna Klapheck, Mutter Ey : Eine Düsseldorfer Künstlerlegende, Düsseldorf, Droste, , 4e éd. (ISBN 3-7700-0481-7)
- (de) Anna Klapheck, Neue Deutsche Biographie (NDB), t. 4, Berlin, Duncker & Humblot, (ISBN 3-428-00185-0, lire en ligne), « Ey, Johanna, geborene Stocken », p. 704 sq.
- (de) Hans Körner et Manja Wilkens, Johanna Ey als Spanierin, Düsseldorf, Kreis der Freunde des Seminars für Kunstgeschichte der Heinrich-Heine-Universität Düsseldorf, (ISBN 3-9807307-0-0)
- Peter Barth, Johanna Ey und ihr Künstlerkreis, Dusseldorf, Galerie Remmert und Barth, 1984, 116 p.
Contexte artistique et historique
- (en) Eva Karcher, Otto Dix 1891-1969 : His Life and Works, Cologne, Benedikt Taschen, (OCLC 21265198)
- (de) Michael Kerst, Bert Gerresheim – Monumente : Ein Künstlerleben, Düsseldorf, Grupello Verlag, (ISBN 978-3-89978-252-3)Comporte un reportage photo sur la création du monument Mutter-Ey
- (de) Ulrich Krempel, Am Anfang: Das Junge Rheinland : Zur Kunst- und Zeitgeschichte einer Region 1919–1945, Düsseldorf, Claassen, (ISBN 3-546-47771-5)
- (en) Sergiusz Michalski, New Objectivity, Cologne, Benedikt Taschen, (ISBN 3-8228-9650-0)
- (en) Wieland Schmied, Neue Sachlichkeit and German Realism of the Twenties, Londres, Arts Council of Great Britain, (ISBN 0-7287-0184-7)
Ressources en ligne
- (de) « Mutter Ey - Vom Kaffeestübchen zum Debattierklub », sur deutschlandfunk.de, (consulté le )
- (de) « Neue Kunst. Frau Ey. Das Junge Rheinland », sur duesseldorf.de, Stadtmuseum Landeshauptstadt Düsseldorf (consulté le )
- (de) « Zu schön, um wahr zu sein – Das Junge Rheinland », sur kulturstiftung.de, Kulturstiftung der Länder (consulté le )
- (de) « Mutter-Ey-Café », Site du café historique et culturel, sur mutter-ey-cafe.de (consulté le )
- (de) « Mutter Ey », sur wickrath-online.de (consulté le )