Jorge Silva Ortiz
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Le capitaine Jorge Silva Ortiz, mort le à Londres à l'âge de 86 ans, est entré dans l'histoire en 1970, lorsqu'il a dénoncé une tentative d'assassinat du président élu du Chili, Salvador Allende, qui n'avait pas encore pris ses fonctions. Trois ans plus tard, quelques jours après le coup d'État contre Allende, Silva a sauvé la vie de deux étudiants et syndicalistes qui allaient être fusillés. Il a été arrêté, torturé et condamné par un conseil de guerre.
Le projet d'assassinat déjoué de 1970
Le capitaine Jorge Silva a suivi une formation au contre-espionnage aux Etats-Unis, ainsi que dans l'Etat-Major chilien; il est numéro deux du service de contre-espionnage au Chili. Il est également un parachutiste d'élite, qui a sauté dans un film promotionnel de l'Armée de l'Air[1].
Le , le commandant en chef de l'Armée de l'Air du Chili, Carlos Guerraty, l'envoie à la base aérienne de Quintero, où le colonel José Berdichewsky doit l'informer de la découverte d'une cellule communiste. Le colonel l'envoie à son tour rencontrer le commandant Sergio Montero, qui a plus d'informations sur le sujet. Sergio Montero est un informateur du Service d'Intelligence, en retraite depuis un an, que Jorge Silva ne connaît pas, les services étant compartimentés. Le capitaine Silva arrive en pleine nuit chez Montero, dont la maison est très éclairée. Celui-ci le reçoit dans son bureau et l'informe que le commandant Coraceros et l'amiral Justiniano sont là, et qu'ils ont besoin de son aide. Puis il l'informe que le président Allende doit venir à Valparaiso le , et ajoute, textuellement: "Nous allons l'assassiner"[2]. Il ajoute: "Mais il nous faut des armes et du personnel de contre-espionnage pour couvrir la retraite de ceux qui vont opérer. Vous pouvez nous apporter cette coopération." Jorge Silva, surpris, répond qu'il est là pour enquêter sur une cellule communiste. Montero lui dit que ce n'était qu'un prétexte pour le faire venir.
De retour à Santiago, Silva rédige un rapport sur ce qu'il a appris, avec les noms des personnes impliquées qui lui ont été communiqués. Les supérieurs hiérarchiques auxquels il pourrait l'adresser étant impliqués dans le complot, il décide d'informer directement le président Allende. Le président évoque ce projet dans une allocution le , en mentionnant le nom de Montero, et prévient que s'il lui arrive quelque chose le peuple saura vaincre les conspirateurs. Puis il fait arrêter Montero, mais ne prendra pas d'autres mesures concernant les personnes potentiellement impliquées dans le complot.
Peu après, Silva reçoit une lettre du colonel Jahn, son supérieur, envoyée du Panama par la valise diplomatique et non par le courrier de l'Armée de l'Air, lui demandant d'aller chercher une caisse de munitions chez Montero, façon de l'impliquer dans le complot[3]. Ce colonel avait introduit le contre-espionnage dans l'Armée de l'Air, non pour parer l'espionnage de l'étranger, mais pour détecter le personnel ayant des idées de gauche. Après l'élection de Salvador Allende, il était parti au Panama, craignant que fut découvert le fichier de son service, très orienté politiquement. Par ailleurs, Silva le soupçonne de liens avec la CIA. Pour la seconde fois, le capitaine Silva décide de ne pas se rendre chez Montero, et de montrer la lettre au secrétaire du président, Miguel Labarca, qui lui demande la lettre pour la montrer au président. De retour au Chili, Jahn est convoqué par le président, qui l'informe qu'il est au courant des conspirations des semaines récentes, et lui fait savoir qu'il compte mettre en place un gouvernement qui soit compris par les Armées. Jahn reconnaît avoir fourni la caisse de munitions à Montero, mais affirme ne pas être au courant du projet d'attentat. Il sort indemne de l'affaire, et poursuit sa carrière. Il sera ensuite l'un des organisateurs du coup d'État de 1973, tortionnaire dans l'Armée de l'Air, et deviendra sous-directeur et chef d'opérations de la DINA, jouant un rôle majeur dans l'Opération Condor et les assassinats à l'étranger.
Sauvetage de deux étudiants et syndicalistes
Après le coup d'État de 1973, Jorge Silva demande à son supérieur de ne pas être affecté à la répression. Il est chargé de la logistique sur la base El Bosque.
Le , deux étudiants, Fernando Villagrán et Felipe Agüero, militants du MAPU qui ont rédigé Bandera Verde N°1, une feuille dénonçant l'illégalité de la junte et la trahison de Pinochet, sont arrêtés par un groupe de l'armée et amenés à la base El Bosque, où sont entassés de nombreux prisonniers[4]. Voyant ces deux jeunes, Jorge Silva se renseigne et apprend qu'ils doivent être fusillés le soir même. Il décide alors de les emmener au Stade National où sont envoyés des groupes de détenus, ce qui leur sauvera la vie. Il les y conduit lui-même. Avant son départ, il reçoit l'ordre de les assassiner en chemin. Pendant le trajet, à un arrêt sur la Gran Avenida, des coups sont donnés sur le toit du véhicule pour lui rappeler qu'il est temps de se dérouter. Il ignore l'ordre et réussit à les amener au stade.
Condamnation, détention et réhabilitation
Jorge Silva est déjà repéré pour avoir prévenu Allende de l'assassinat projeté contre lui. Il sera arrêté le , emprisonné et torturé. Il fait partie d'un groupe d'officiers dits "constitutionnalistes", loyaux au régime démocratiquement élu. Lors d'un conseil de guerre, il est condamné à vingt ans de réclusion.
En mars 1974, en prison, il fait partie d'un groupe de huit prisonniers de la cellule 12, qui décident de résister en laissant un témoignage écrit caché dans le mur:
« En esta celda estuvieron junto a otros, en esta cárcel, víctimas de la persecución fascista los siguientes oficiales de la FACh arrestados y torturados por la fiscalía de Aviación.
Delito: su espíritu revolucionario.
Aunque su destino sea incierto, su vocación es clara: luchar donde y como sea por el triunfo definitivo de la revolución socialista, único camino hacia la paz, justicia y progreso, y carne del cristianismo.
General Sergio Poblete Garcés, se le pide 5 años.
General Alberto Bachelet Martínez, se le pide 5 años.
Coronel Carlos Ominami Daza, se le pide 5 años.
Coronel Rolando Miranda Pinto, se le piden 10 años.
Comandante Ernesto Galaz Guzmán, se le pide pena de muerte.
Capitán Jorge Silva Ortiz, se le piden 20 años.
Capitán Patricio Carbacho Astorga, se le pide pena de muerte.
Capitán Raúl Vergara Meneses, se le pide pena de muerte.
¡Viva la clase obrera! ¡Viva su despertar! ¡Viva su triunfo final!. »
« Dans cette cellule ont été détenus, avec d'autres dans cette prison, victimes de la persécution fasciste les officiers suivants de l'Armée de l'Air du Chili arrêtés et torturés par le procureur de l'Aviation.
Délit: leur esprit révolutionnaire
Bien que leur destin soit incertain, leur vocation est claire: lutter à tout prix pour le triomphe définitif de la révolution socialiste, seul chemin vers la paix, la justice et le progrès, et chair du christianisme.
Général Sergio Poblete Garcés, 5 ans de réclusion requis.
Général Alberto Bachelet Martínez, 5 ans de réclusion requis.
Colonel Carlos Ominami Daza, 5 ans de réclusion requis.
Colonel Rolando Miranda Pinto, 10 ans de réclusion requis.
Commandant Ernesto Galaz Guzmán, peine de mort requise.
Capitaine Jorge Silva Ortiz, 20 ans de réclusion requis.
Capitaine Patricio Carbacho Astorga, peine de mort requise.
Capitaine Raúl Vergara Meneses, peine de mort requise.
Vive la classe ouvrière! Vive son réveil! Vive son triomphe final! »
Jorge Silva passe trois ans et demi en prison, puis s'exile en Angleterre. Il revient au Chili en 1993 et réussit à récupérer le document, peu avant la démolition du bâtiment. Le document est conservé par le commandant Galaz et rendu public en 2006[5].
Au début des années 2000, plusieurs des condamnés pour "trahison à la patrie" sous la dictature demandèrent à la justice chilienne l'annulation de la sentence. Mais en 2002, la Cour Suprême se déclare incompétente. Un groupe d'aviateurs constitutionnalistes déposent alors une plainte auprès de la Cour Interaméricaine des Droits de l'Homme. En 2016, cette cour condamne l'Etat chilien à mettre à la disposition des victimes un système effectif et rapide pour annuler les sentences. Cette même année, la Cour Suprême, à l'unanimité, annule les sentences du conseil de guerre.
Jorge Silva meurt à Londres le .
Fernando Villagrán, devenu écrivain et journaliste, a publié un livre sur son expérience de prisonnier de la dictature qui relate les faits[6].