L'Anglais à Bordeaux
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L'Anglais à Bordeaux est une comédie en un acte et en vers libres de Charles-Simon Favart représentée pour la première fois à la Comédie-Française le [1].
L'Anglais à Bordeaux est une pièce de commande, Favart ayant reçu l’ordre des ducs de Choiseul et de Praslin, de composer une pièce de théâtre pour le traité de paix, mettant un terme à la guerre de Sept Ans entre la France et la Grande-Bretagne, destinée à être jouée lors d’une distribution des denrées et d’un feu de paille[2]. Initialement intitulée l’Antipathie vaincue, le duc de Bedford, ambassadeur de Grande-Bretagne ayant observé que son titre le plus convenable était l’Anglais à Bordeaux, cette satisfaction lui a été donnée.
Favart avait soumis sa pièce à tous les ministres étrangers, qui n’y ont rien trouvé qui ne leur soit agréable. Par un raffinement de politesse à l’égard de l’Angleterre, la première de cette pièce a été précédée, par ordre, de Brutus, tragédie patriotique dans le gout anglais de Voltaire, qui contient un éloge de la dignité des fonctions d'un ambassadeur[2].
La cour a accordé une pension de 1 000 livres à Favart « pour avoir fait la pièce de l'Anglais à Bordeaux»[2]:75. »
Distribution
- Darmant : François-René Molé.
- La Marquise de Floricourt, sœur de Darmant : Dangeville la jeune
- Brumton : Bellecour.
- Clarice, fille de Brumton : Mademoiselle Hus.
- Sudmer, ami de Brumton : Préville.
- Robinson, valet de Milord : Armand.
- Un autre valet.
- Un Bordelais.
La scène est à Bordeaux dans la maison de Darmant.
Argument
Au cours de la guerre de Sept Ans, le commandant de frégate Darmant a attaqué le vaisseau de Milord Brumton, qui croisait sur les côtes d’Irlande en route pour Londres avec sa fille Clarice. Lors de l’abordage, ce dernier a blessé Darmant, qui le sauve néanmoins, et son équipage, lorsque son vaisseau coule à fond. Darmant aimerait acquérir l’estime, voire l’amitié, de Brumton, dont la fille ne lui est pas indifférente, mais celui-ci refuse d’accepter tout bienfait des mains d’un ennemi.
Darmant avoue à sa sœur, la marquise de Floricourt, qu’il est amoureux de Clarice, mais vu les circonstances, il préfère qu’elle ignore sa passion. La marquise, quant à elle, aime assez le caractère brusque, mais franc, de Brumton, qui n’a pas quarante ans. Elle veut tenter d’apprivoiser cette antipathie, qui empêche Brumton d’accepter l’amitié de Darmant.
Le valet de Brumton, Robinson, qui sert d’informateur à Darmant, lui apprend que Brumton a reçu, sous le nom supposé d’un patriote anglais, une lettre de change qu’il croit véritable. Robinson rapporte également que Brumton ayant surpris sa fille à lire un roman français, il a jeté l’ouvrage par la fenêtre, l’engageant à se souvenir qu’elle est anglaise, et à lire plutôt Clarke, Swift, Newton, Bolingbroke.
Robinson dit aussi que le lord parle beaucoup de la marquise, qu’il trouve bien folle. Darmant envoie Robinson chez son banquier, toucher la lettre de change de Brumton, sous le nom de son ami très cher, le négociant londonien Sudmer, à qui, annonce Robinson, la main de Clarice a été engagée par Brumton. La marquise plaisante son frère de cette situation et l’engage à être « plus confiant, plus français », et à faire sentir son avantage.
Lorsque Clarice vient implorer le secours de la marquise, de distraire son père d’une mélancolie, qui ne le qu’en l’entendant jouer un concerto d’Händel au clavecin, Darmant envoie promptement sa sœur au clavecin, ce qui lui permet de rester seul avec Clarice. Quoique déconcerté par la fierté anglaise de Clarice, il lui déclare par allusions son amour, affirmant que le cœur transcende les frontières, les mœurs et les caractères nationaux, jusqu’à ce que le lord, surprenant sa fille avec Darmant, renvoie celle-ci avec humeur.
Lorsque le valet Robinson entre avec les 2 000 guinées destinées à Milord Brumton, celui-ci les accepte avec reconnaissance, et l’envoie chercher un autre logement, pour vivre seul avec sa fille. La Marquise, survenue sur ces entremises, engage un débat sur les caractères respectifs français et anglais, chacun défendant le génie propre à sa nation, ainsi résumés par la marquise : « Vous pensez, et nous jouissons. » Craignant de céder à son penchant en faveur de la marquise, Brumton veut l’éviter.
Darmant annonce qu’il a fait inclure Brumton dans un échange de prisonniers. Trop humilié de recevoir un bienfait de la France, il informe Darmant de son dessein de quitter sa maison. Ce dernier redoutant que le caractère léger de sa sœur ne lui ait inspiré ce dégout, lord Brumton défend la marquise, qu’il aime en secret, ce qui le met de mauvaise humeur. Il déclare à Darmant qu’il a son estime, mais qu’il ne saurait lui accorder son amitié ; que toute liaison entre Anglais et Français est un crime.
Lorsque Darmant annonce la paix, on vient lui dire à Brumton qu’un Anglais le demande. C’est Sudmer, qui entre gaiement, et vole dans les bras du Lord. Il reconnait ensuite dans Darmant celui qui l'a sauvé de la mort, alors que son navire venait d’essuyer une tempête près d’une côte. Darmant affirme que le sens de l’humanité prévaut sur le préjugé national, même en temps de guerre. Lorsque Brumton reproche à Sudmer : « Vous n'êtes pas anglois », ce dernier répond : « Je suis plus ; je suis homme. »
Restés seuls, Sudmer parle de sa promise à Darmant qui, sans s’ouvrir de ses sentiments, en dit assez pour lui laisser entendre qu’il la trouve aimable. Lorsqu’elle parait, avec son père, Sudmer, en convenant que Clarice est charmante, avoue que son hommage peut ne pas lui plaire, en raison de son âge avancé. il en dit assez à Clarice qui rougit, pour entrevoir que Darmant ne lui est pas indifférent. Milord, qui ne l’entend pas de cette oreille, veut répondre du cœur de sa fille, d’autant qu’il estime être l’obligé de Sudmer. À ce dernier qui ne comprend pas un traitre mot de ce dont il parle, Brumton évoque les les 2 000 guinées qu’il croit avoir reçues de lui.
Tandis que Sudmer est sorti, pour tenter de tirer l’affaire au clair, Brumton dit à Clarice que la fortune de Sudmer relèvera sa famille grâce à son mariage. Clarice répond en soupirant que si tel est l’ordre de son père, elle obéira, mais elle dit qu’elle n’aime pas Sudmer et que son cœur est déjà pris, allant même jusqu’à avouer qu’il est français. Milord Brumton en est outré. Sudmer, revenu, n’a rien pu apprendre du banquier, si ce n’est qu’il a remis l’argent à un valet anglais, demeurant dans cette maison.
Lorsque Brumton demande à Robinson, arrivé à propos pour donner le fin mot de l'affaire, de qui part il a reçu l’argent, celui-ci cite immédiatement Sudmer, ce qui ne saurait être puisqu’il ne l’a pas reconnu. Robinson découvre enfin le secret, et Brumton apprend avec une espèce de douleur que Darmant est l’auteur du bienfait. La marquise entre avec son frère ; elle dit que la paix est sûre, et qu’elle est ratifiée. Milord Brumton est enchanté de la marquise. Rasséréné, il déclare que la noblesse des procédés de Darmant a vaincu ses préjugés, qu’il lui accorde son amitié.
Brumton entend mettre le comble à sa faveur en l’engage à… signer le contrat de sa fille avec Sudmer, qui doit avoir lieu le soir-même. Devant la réaction des Français, Lord Brumton s’étonne : « Darmant soupire, et la marquise rit ! Mais cela n’est pourtant ni triste, ni risible. » La marquise explique alors à Sudmer que son frère est amoureux de sa prétendue, mais qu’il n’a jamais osé se déclarer. Sudmer dit alors à Lord Brumton qu’épouser sa fille serait une grande sottise, car la préférence de Clarice va clairement à Darmant. Brumton se rend alors à ces arguments et déclare : « Darmant, je vous prends pour mon gendre. » Lui-même épouse la marquise, et, pour couronner sa générosité, il institue Darmant et Clarice pour héritiers.
Réception
La critique d’Élie Fréron, dans l’Année littéraire, est très élogieuse, ce qui ne surprend pas de la part du défenseur du trône et de l'autel, « Le patriote, le poète et le philosophe semblent avoir réuni leurs caractères dans [3] ». De même, le Mercure de France du rapporte une salle comble et des applaudissements perpétuels[4].
Tenus à moins de circonspection, les Mémoires secrets de Bachaumont trouvent dans la comédie de Favart « beaucoup d’esprit, mais pas assez de naturel ». Son style précieux et maniéré rappelle celui de l’abbé de Voisenon[2]. Bachaumont est même allé jusqu’à ajouter que dans le courant de la pièce, on avait amené un « Vive le roi ! », qui a été repris par quelques voix dans le parterre, mais que le chorus « n'a pas été général à beaucoup près[2]. » Même la réception enthousiaste parait de commande.
Éditions
Le Mercure de France du met en garde contre les éditions pirates de la pièce réalisées en province et indique que « la véritable édition se fait chez Duchesne, rue S. Jacques ; qu’elle fera facile à reconnaitre par le divertissement dont la musique sera imprimée à la fin, et par le paraphe de l’auteur qui sera sur le titre[4]. » Cette pièce a été traduite en anglais sous le titre The Englishman in Bordeaux, chez G. Kearsly, à Londres, 1764.
Adieux à la scène
L'Anglais à Bordeaux est la dernière pièce dans laquelle ait joué Dangeville la jeune[5]. C’est également par ordre ministériel que celle-ci, qui se disposait à se retirer, a continué dans cette pièce que le gouvernement prenait très à cœur[2].