L'Armée et l'affaire Dreyfus

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Le rôle de l'Armée dans l’Affaire Dreyfus mérite d'être étudié.

Après la défaite de 1870, l'armée est traumatisée, sans crédibilité, illégitime. Elle commence alors sa reconstruction, grâce à une propagande appuyée. En 1890, elle s'est fabriquée une image solide, renforcée par quelques succès. Quand l'Affaire éclate, une petite fraction de militaires va défendre pied à pied cet honneur retrouvé.

L'armée de la Troisième République est au centre de l'Affaire, qui va défrayer la chronique de 1894 à 1906.

Réorganisation après 1870

« L’Affaire Dreyfus, c'est l'armée contre la nation. » a dit Jean Jaurès.

La défaite de 1870[1] est perçue dans l'armée comme une humiliation. La perspective d'une « revanche indispensable » entraîne des prises de conscience. Le choc est accru par une littérature extrémiste qui propage les idées de trahison, notamment par l'espionnage, causes prétendues de la défaite[2]. Ces idées engendrent une abondante littérature militaire et civile, animent un débat passionné durant le dernier quart du XIXe siècle.

Certains aspects technologiques sont critiqués, qui amèneront une évolution de l'artillerie. L'organisation et la composition du corps des officiers est pointée du doigt. Les conditions de mobilisation en cas de guerre sont un autre sujet de critique pour les contemporains.

Les premières décisions concernent le ministère de la Guerre. Le décret du organise les principes généraux de la subordination au ministre de la Guerre, avec deux entités distinctes : un généralissime (qui est vice-président du Conseil supérieur de guerre en temps de paix) et l'État-major général.

Cette dualité disparaîtra en 1911, lorsque le général Joffre sera nommé chef de l'État-major général (EMG). Le ministre de la guerre, presque toujours un général de division à la fin du XIXe siècle, a pour mission principale de gérer les directions du ministère. Les généraux commandant de région qui veulent atteindre ce niveau ont des relations avec le monde politique, principalement, avec les Présidents du Conseil potentiels[3].

L'armée de la république

D'une armée monarchiste et impériale, le nouveau régime veut faire une armée républicaine, une nation armée. 550 000 hommes composent l'armée française, y compris les troupes coloniales. 28 000 officiers l'encadrent, dont 11 % d'officiers d'artillerie. Le sommet de la hiérarchie comprend trois cents généraux, dont cent généraux de division[4]. À la voie royale des écoles de formation classiques, comme Saint-Cyr, où l'origine tient lieu de passe-droit, il est décidé de substituer le principe de progression au mérite. L'École polytechnique devient la principale voie d'accès vers les hauts commandements. Cette décision aura deux conséquences, que l'affaire Dreyfus illustrera parfaitement : en premier, l'usage qui permettait à un fils de famille aristocrate d'atteindre un grade minimum dans l'armée, se perd.

Ce sera le cas du commandant Esterhazy. Il cherche par tous les moyens à progresser vers les grades d'officier supérieur en faisant valoir son nom et son origine aristocratique[5]. Mais les lois des années 1880 ne le permettent plus. Les refus qui lui sont signifiés génèrent amertume et ressentiment, futursmoteurs de sa trahison.

Seconde conséquence, ces réformes poussent dans les États-majors une nouvelle classe d'officiers, brillants, sûrs d'eux, républicains. Ce choc culturel amènera des résistances au plus haut niveau.

Ainsi, la nouvelle loi permet aux douze premiers reçus à l'École de Guerre, de suivre un stage à l'État-major général. Alfred Dreyfus est de ces stagiaires (il est arrivé 9e au concours).

Dans l'acte d'accusation contre le capitaine Dreyfus, parmi les accusations, des reproches lui sont faits sur l'excellence de son travail, sur sa mémoire qualifiée d'étonnante, sur sa rapidité d'acquisition des connaissances. Par exemple :

« Il a été aussi remarqué par son chef de section que, pendant son stage au 4e bureau, le capitaine Dreyfus s’est surtout attaché à l’étude des dossiers de mobilisation, et cela au détriment des questions du service courant, à ce point qu’en quittant ce bureau il possédait tout le mystère de la concentration sur le réseau de l’Est en temps de guerre. »

Une partie de la caste des officiers aristocrates est hostile à cette génération d'officiers, d'autant que des Juifs y sont admis. Alfred Dreyfus est un concentré de tout ce que déteste cette caste : un officier méritant, non aristocrate, républicain et Juif. Ce profil aura son importance dans l'affaire.

Antisémitisme et nationalisme dans l'armée

Le jugement, radical et unanime, des hauts responsables militaires successifs amène à poser la question de l'antisémitisme dans l'armée de la République. Cette unanimité de l'État-major ne s'étend pas au reste de l'armée, même si scepticisme reste minoritaire. En 1895, au moment de la condamnation et la dégradation d'Alfred Dreyfus, Lyautey écrit :

« Ce qui ajoute à notre scepticisme, c'est qu'il nous semble discerner là une pression de la soi-disant opinion ou plutôt de la rue, de la tourbe [...] Elle hurle à la mort contre ce Juif, parce qu'il est Juif et qu'aujourd'hui, l'antisémitisme tient la corde[6]. »

Sur les 28 000 officiers français en 1893, 300 sont israélites[7]. La « grande muette » rend difficile d'évaluer l'orientation politique des militaires en cette fin de siècle. La plupart des officiers seraient conservateurs ; une minorité, évaluée à 10 %, se revendiquerait républicaine. Pourtant, aucune subversion n'a pu forcer l'armée à marcher contre les institutions : ni la crise boulangiste, ni les appels de Déroulède ou de Barrès.

Depuis 1892, le journal antisémite, La Libre Parole, publie régulièrement des articles dans une campagne intitulée : Les Juifs dans l'armée. Les officiers juifs répliquent par une série de duels. L'un d'eux provoque le décès du capitaine Mayer, né en Lorraine et inspecteur des études à l'école polytechnique. Il a le poumon perforé par le marquis de Morès et meurt en un instant. L'émotion est considérable. La presse est, en majorité, hostile à de Morès. Le Temps affirme « qu'il est inouï qu'on en vienne à soulever dans la presse des questions de race ou de religion, à diviser les membres de la famille française en deux camps ennemis ». Dans les débats à la Chambre, le ministre de la Guerre, Freycinet, déclare :

« Messieurs, dans l'armée, nous ne connaissons ni israélites, ni protestants, ni catholiques [applaudissements] ; nous ne connaissons que des officiers français [nouveaux applaudissements]. Je dirai donc à ces officiers qui se sont crus atteints par des polémiques que nous réprouvons profondément [applaudissements], par ces appels à des passions d'un autre âge [Très bien ! Très bien !], à des préjugés dont la Révolution française a depuis longtemps fait justice, je leur dirai : vous ne pouvez pas être atteints par ces sortes d'injures collectives qui ne visent ni votre bravoure militaire ni votre honnêteté privée. Mettez-vous au-dessus de ces attaques, car vous êtes soutenus par le gouvernement, par les Chambres, par l'opinion publique tout entière[8]. »

Les funérailles de l'officier juif sont grandioses, une foule immense assiste à la cérémonie[9] ; les honneurs lui sont rendus par une compagnie ; à l'École polytechnique, un deuil de huit jours est décrété.

Le cadre de l'affaire Dreyfus

Bibliographie

Notes et références

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