La Trilogie lunaire

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La Trilogie lunaire
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La Trilogie lunaire est un cycle de romans de science-fiction de Jerzy Żuławski, publié entre 1903 et 1911.

Le cycle se compose de Sur le globe d'argent. Manuscrit de la Lune (1903), Vainqueur (1910) et La Vieille Terre (1911).

L’ensemble de textes fut d’abord publié dans le journal La Voix de la Nation (Głos Narodu), respectivement en 1901, 1908, 1910-1911[1].

La Trilogie lunaire a toujours joui d’une grande popularité en Pologne : on compte 18 éditions de Sur le globe d’argent (entre 1903 et 2025)[2], une dizaine d'éditions de Vainqueur (depuis 1910)[3] et autant de La Vieille Terre (depuis 1911)[4].

La première partie du cycle, Sur le globe d'argent, dont l’action se déroule à la charnière des XIXe et XXe siècles, décrit la dramatique expédition de cosmonautes terrestres sur la Lune. Les cosmonautes, affrontant des dangers constants, traversent le désert lunaire privé d’oxygène pour finalement découvrir, de l’autre côté du globe d’argent, une vaste région couverte de végétation et propice à la vie. Les cosmonautes s’y installent, et leurs descendants peuplent progressivement cette région.

La deuxième partie du cycle, Vainqueur, dont l’action se situe entre le XXIXe et le XXXe siècle, relate la suite de l’histoire des descendants des cosmonautes, qui se sont multipliés et ont colonisé la Lune. Mais ils entrent en conflit avec les autochtones lunaires, les cherns, qui les asservissent. Lorsque le cosmonaute terrestre Marek arrive sur la Lune, les habitants voient en lui le Messie-Vainqueur qui les conduira dans la lutte contre les cherns. Marek, armé des dernières avancées technologiques, aide les habitants à lutter contre l’ennemi, mais son projet de réformer la société et d’abolir le féodalisme finit par dresser la société contre lui.

La troisième partie du cycle, La Vieille Terre, se déroule en parallèle avec l’action de Vainqueur, mais sur Terre. Les habitants de la planète vivent dans l’aisance matérielle, mais ne sont pas épargnés par les conflits. Un groupe d’intellectuels cherche à prendre le pouvoir en exploitant l’insatisfaction des ouvriers qu’ils méprisent. Un rôle important est tenu dans le roman par une invention prodigieuse – un appareil capable d’annihiler la matière, inventé par le savant génial Jacek, personnage principal du roman. Cette arme puissante, préfigurant la bombe atomique, utilisée comme atout dans les jeux politiques, contribue à la réforme du régime... En construisant sa vision du futur, Żuławski engage un dialogue avec les conceptions modernistes de la réparation du monde.

Interprétations

Une œuvre de science-fiction

Couverture de "Sur le globe d'argent", par Stefan Norblin, 1926
Couverture de "Sur le globe d'argent", par Stefan Norblin, 1926

Żuławski a probablement été influencé par Jules Verne et H. G. Wells. Son œuvre est considérée comme une étape majeure dans le développement de la science-fiction en Pologne, ayant gagné en popularité et reçu un bon accueil critique depuis lors. On souligne qu’il s’agit de la première œuvre de science-fiction polonaise véritablement aboutie, qui ne sera surpassée que plusieurs décennies plus tard par celles de Stanisław Lem. Lem soulignait l’influence exercée par Żuławski sur sa création et rendait hommage à son inspirateur (ne serait-ce que dans le texte écrit comme préface à l'édition polonaise de 1956, repris comme postface dans l'édition française en 2025).

La Trilogie lunaire, entre littérature et philosophie

On identifie Jerzy Żuławski comme l’une des figures du modernisme polonais, appelé Jeune Pologne (Młoda Polska, correspondant à la période 1890–1918). En tant que poète, il représentait le courant catastrophiste et décadentiste. Certaines des idées présentes dans la Trilogie lunaire reflètent cette tonalité sombre, inspirée par l’image moderniste de l’humain et nourrie des lectures philosophiques.

Żuławski soumet à une analyse approfondie les mécanismes de la genèse de la civilisation — relations interhumaines, formation des systèmes religieux, mythification de la réalité. Le noyau de chacune des trois parties repose sur un aspect particulier de l’humanité : la pensée utopique (Sur le globe d’argent), les processus de création d’une religion et la figure du sauveur dans la croyance du peuple lunaire (Vainqueur), puis la réflexion sur la fin de l’humanité et l’approche d’une catastrophe indéterminée, typique des œuvres modernistes (La Vieille Terre). Son jugement sur les comportements collectifs de l’humanité reste globalement négatif[5].

L’avenir dépeint dans Sur le globe d’argent n’est guère optimiste : l’humanité y traverse une phase de désagrégation totale des valeurs morales. La civilisation terrestre transplantée sur la Lune dépérit ; le code éthique ne résiste pas à la pression de la réalité. Comme le montrent les épisodes ultérieurs de la trilogie, la première invention que l’homme offre aux Sélénites est une arme à feu — qui devient un outil indispensable de communication et la forme fondamentale de contact entre les civilisations terrestre et lunaire[6].

Żuławski, auteur de drames symboliques, de prose poétique et d’essais philosophiques, connaissait bien, comme d’autres artistes de son époque, les idées des grands penseurs contemporains – Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzsche, Henri Bergson – et s’en inspira dans une certaine mesure ; mais sa principale source d’inspiration fut Baruch Spinoza.

Żuławski avait reçu une formation philosophique universitaire à la prestigieuse université de Berne, en Suisse. Après avoir soutenu en 1897 sa thèse de doctorat sur Le problème de la causalité chez Spinoza, il devint en Pologne le principal propagateur et commentateur de la pensée du grand philosophe.

Spinoza éveilla assurément chez Jerzy Żuławski une sensibilité particulière aux questions éthiques, notamment à celles touchant à la liberté humaine. Inspiré par le philosophe hollandais, il accordait dans ses textes une large place à la tolérance, au pluralisme des visions du monde et à la liberté de conscience. Pour lui, la tolérance impliquait la nécessité d’accepter des modes de pensée différents, les considérant comme équivalents lorsqu’aucune preuve ne permet d’en établir la supériorité[7],[8].

Żuławski soulignait qu’il n’existe pas de frontière stricte entre philosophie et littérature : « les plus grands philosophes furent des artistes, et les plus grands artistes des philosophes »[9].

La Trilogie lunaire a été décrite comme l’interprétation personnelle par Żuławski de la philosophie de l’histoire[10] et comme une critique d’une utopie socialiste et égalitariste[11]. Le récit met en évidence l’imprévisibilité de la nature humaine, triomphant des concepts d’utilitarisme et de régulation sociale[11]. Żuławski adopte une position critique envers la religion, qu’il considère comme une construction sociale susceptible d’exercer une influence destructrice sur l’humanité[11]. Il s’interroge également sur les usages politiques du savoir scientifique, critiquant la quête de la « science pure » ainsi que la notion de progrès technologique, qu’il voit comme menant à des conflits et à des inégalités plus importantes[11]. Il estime, au contraire, que l’humanité devrait concentrer ses efforts sur le progrès moral[12]. L’œuvre a été qualifiée de « poétique et tragique », alliant « fantaisie scientifique et réflexion sceptique » et offrant une vision dystopique de l’avenir de l’humanité[13].

Adaptation au cinéma

Andrzej Żuławski, dont Jerzy Żuławski était le grand-oncle paternel, a porté à l’écran l’œuvre de son aïeul. Le scénario du film d’A. Żuławski, Sur le globe d’argent, tourné en 1976-1977, est une adaptation remaniée des trois volumes de la Trilogie lunaire, dans laquelle le réalisateur insuffle, aux côtés de celle de l’écrivain, sa propre philosophie et sa vision du monde. Après de nombreux rebondissements de production et d’importantes difficultés liées à la censure, le tournage est interrompu en 1977, puis repris dix ans plus tard afin de finaliser une version avec voix off pour expliquer les séquences manquantes. Le film ne sortit qu’en 1988, dans une version incomplète, et acquit peu à peu un statut d’œuvre culte. On souligne son côté "à la fois beau et profond, hystérique et méditatif, charnel et métaphysique"[14].

L'œuvre d’Andrzej Żuławski continue de frapper par son esthétique non conventionnelle. Les mouvements frénétiques de la caméra et un montage tout aussi agressif, des images de violence d’une intensité extrême filmées au grand angle, des émotions à vif heurtées au froid du décor, une exubérance baroque dans la mise en scène, une vision sombre de la sexualité humaine, la sur‑expression des acteurs qui, sans cesse, crient, gesticulent de façon théâtrale ou se débattent dans une transe épileptique — toutes les caractéristiques les plus extrêmes du style, propres au réalisateur, trouvent leur expression dans Sur le globe d’argent[15].

Traductions

Références

Voir aussi

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