Le Corps lesbien

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AuteurMonique Wittig
PaysFrance
Genreroman philosophique, roman féministe
ÉditeurLes Éditions de Minuit
Le Corps lesbien
Auteur Monique Wittig
Pays France
Genre roman philosophique, roman féministe
Éditeur Les Éditions de Minuit
Date de parution 1973
Nombre de pages 188
Chronologie

Le Corps lesbien, publié en 1973 aux éditions de Minuit, est une œuvre littéraire de Monique Wittig, écrivaine et théoricienne féministe.

Connue pour sa pensée de l'hétérosexualité en tant que système politique[1], c'est à partir de la théorie marxiste et en détournant l'idée centrale de la lutte entre deux classes aux intérêts antagoniques (la bourgeoisie et le prolétariat, chez Marx et Engels), que Wittig explique la lutte entre les hommes et les femmes en tant que classe dominante et classe exploitée, transposant ainsi les classes sociales aux « catégories de sexes »[2].

Face à cette situation politique, qui a fondé un système d'oppression sur une différence prétendue biologique, Wittig appelle à un combat contre le système de « l'hétérosexualité obligatoire »[3], qui amènerait à détruire ces catégories de sexes, pour s'inscrire au-delà de cette opposition entre les hommes et les femmes.

Ainsi, c'est dans ce projet politique que s'inscrit l'ensemble des œuvres de Wittig. Dans cette perspective, Le Corps lesbien arrive en troisième position, après L'Opoponax (1964) d'abord, un premier roman traitant de l'enfance, période de la vie qui « se prête bien (…) à l’apprentissage d'une forme qui soit au-delà des genres. »[4] et dans lequel la récurrence du pronom « on » attire l'attention sur cette sortie de la caractérisation première des personnages par leur sexe comme c'est le cas avec les pronoms il ou elle par exemple : « Avec ce pronom qui n'a ni genre ni nombre je pouvais situer les caractères du roman en dehors de la division sociale des sexes et l'annuler pendant la durée du livre. »[5]. Avec le deuxième roman de l'auteur, Les Guérillères (1969), c'est le pronom elles, omniprésent, qui incarne ce dépassement de la catégorisation par genre, une nouvelle forme pour la « tentative d'universalisation »[6] de Wittig.

Après ces deux œuvres vient donc Le Corps Lesbien qui développe une nouvelle voie dans cette recherche, en affirmant cette fois le point de vue lesbien (fondamental chez Wittig pour la remise en cause du système hétérosexuel) et en faisant une large place à la thématique et à l'écriture de la sexualité.

Inscrites dans la pensée et le projet global politique de Monique Wittig, ces trois œuvres, ainsi que son quatrième roman, Virgile, non (1985), doivent être lues comme illustration ou réalisation sur le terrain littéraire de la pensée politique et théorique de l'auteur, développées respectivement dans les articles regroupés dans La Pensée straight et Le Chantier littéraire.

Présentation de l'oeuvre

Une oeuvre sans appartenance générique

Le Corps lesbien est une œuvre qui apparaît inclassable, comme en témoigne le manque de catégorisation de la part de l'éditeur : alors que L'Opoponax et Virgile, non sont classés en tant que romans par Les Éditions de minuit, Le Corps lesbien reste en dehors de tout genre. En effet, sans intrigue ni personnage, on ne peut pas véritablement parler de roman, bien qu'on puisse y lire une forme de narration. De plus, ce sont en quelque sorte deux textes qui prennent place dans l’œuvre, se répondent et s’interrompent : l'un est une énumération de termes du champ lexical de l'anatomie (parties du corps, sécrétions...) en lettres capitales, l'autre est une succession de scènes amoureuses ou sexuelles entre « j/e » et « tu », les deux figures de l’œuvre.

La transgression des catégories génériques classiques en littérature arrive dans la lignée des auteurs du XXe siècle, notamment du Nouveau Roman, mouvement littéraire auquel Wittig se réfère beaucoup, particulièrement à travers un hommage important à Nathalie Sarraute[7]. Ainsi, Pour un nouveau roman d'Alain Robbe-Grillet et L’Ère du soupçon de Nathalie Sarraute sont des références importantes de Wittig. La déconstruction du personnage, et la disparition de l'intrigue font donc partie des apports du Nouveau roman dans l’œuvre wittigienne et influencent sa pensée d'un renouveau littéraire, au-delà des catégories classiques, comme elle le déclare elle-même dans ses écrits théoriques : « le Nouveau roman a permis de s'affranchir d'une vision étroite des genres littéraires »[8].

Le flou autour du genre de l'oeuvre est d'ailleurs au cœur de la conception du travail de l'écrivain chez Wittig. En effet, elle replace les mots au centre de la pratique de l'écriture, dans une recherche de « pureté »[9] habituellement plutôt caractéristique de la poésie : « La relation de l'écrivain au langage sous sa forme matérielle est une relation de poète. »[10] La frontière entre les genres des productions littéraires, toutes rapprochées par la démarche poétique de l'écrivain vis-à-vis du langage, et donc consciemment et théoriquement brouillée par Wittig, et réalisée dans Le Corps lesbien.

Cette inscription de l’œuvre en dehors des genres réalise dans le domaine littéraire le dépassement des genres en tant que catégories sexuelles souhaité par l'auteur dans la vie politique et sociale.

Thèmes principaux

L'amour et la sexualité

La sexualité est l'un des thèmes principaux de l’œuvre, et se manifeste de manière évidente dès le titre qui est constitué du corps, qualifié par une orientation sexuelle. Sans véritable trame, ne serait-ce que chronologique, l’œuvre déroule une succession de scènes amoureuses et/ou sexuelles entre deux personnes incarnées par des pronoms personnels, j/e et tu.

Monique Wittig dénonce dans ses ouvrages théoriques et ses articles le discours dominant sur le désir, qui participe de cette idéologie de « l’hétérosexualité obligatoire »[3] qu'elle n'a de cesse de dénoncer. C'est donc dans une démarche encore une fois politique que la sexualité est exploitée dans l’œuvre, en donnant à lire une littérature amoureuse et érotique qui déconstruit les clichés et attendus suggérés dans ce domaine par la tradition littéraire : « L’homosexualité est le désir pour une personne de son propre sexe. Mais c'est aussi le désir pour quelque chose d'autre qui n'est pas connoté. »[11]. C'est donc en cherchant à se démarquer des connotations littéraires habituelles autour de l’écriture du désir que s'élabore le projet du Corps lesbien[12].

La sexualité lesbienne est donc au centre de l'ouvrage, mais dans une perspective nouvelle, qui se déclare dès la deuxième phrase du livre : « Ce qui a cours ici, pas une ne l'ignore, n'a pas de nom pour l'heure »[13]. Que ce soit dans les énumérations des termes du lexique de l'anatomie, en lettres capitales, parfois sur des doubles pages entières, ou à travers la description de scènes érotiques, à chaque page le corps aimé est célébré sous toutes ses formes : entier ou découpé, puissant ou en putréfaction... Pour Wittig « Le pari était de triompher des mots très prenants de la pornographie. »[14], et ainsi re-poétiser, « partir à neuf »[15] dans l'écriture de la sexualité.

La violence et la mort

Dans la perspective de Wittig, qui considère la sexualité comme « un champ de bataille »[16], ce thème central doit absolument être lié aux autres motifs récurrents de l’œuvre, ceux de la violence et de la mort.

Là aussi, c'est dès la première page que le ton est donné : dans l'amour qui unit les deux amantes, entre d'emblée la dimension du corps avec une certaine violence, puisqu'il s'agit d'un corps en putréfaction. Les émotions les plus vives prennent place dans ce corps meurtri, malsain, pourri : « L'éclat de tes dents ta joie ta douleur la vie secrète de tes viscères ton sang tes artères tes veines tes habitacles caves tes organes tes nerfs leur éclatement leur jaillissement la mort la lente décomposition la puanteur la dévoration par les vers ton crâne ouvert, tout lui sera également insupportable. »[13] Reprenant ainsi à son compte la fameuse dualité entre Éros et Thanatos, l'auteur dépasse, dans une démarche qui lui est caractéristique, les oppositions conventionnelles entre la vie et la mort, ou encore l'amour et la violence, dans un univers littéraire où la putréfaction ne fait nullement barrage au désir, où l'amour, loin de toute mièvrerie, s'exprime par un désir de connaissance et de contact du corps de l'être aimée littéralement en profondeur : sous chaque couche de la peau, sous chaque muscle, organe après organe[17]...

Le Corps lesbien, incarnation littéraire du projet politique wittigien

Notes et références

Voir aussi

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