Moi-Peau

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Le Moi-Peau est un concept clé de la psychanalyse développé par Didier Anzieu à partir de 1974, qui concerne la question des limites dans la psychanalyse, sur la base d'une entité mixte psychique et corporelle, dont la clinique vérifie la puissance. Ce concept a été exposé dans divers travaux dont en 1985 un livre précisément nommé Le Moi-Peau et utilisé dans de nombreuses études.

Le Moi-Peau y est présenté comme étant davantage qu'une théorie psychanalytique : c'est une façon de penser la construction du psychisme, de la naissance de l'humain à son âge adulte (quand les névroses et psychoses s'expriment le plus activement). Anzieu met en avant des fonctions protectrices, contenantes et structurantes pour le « Moi ». Le Moi-Peau n'est pas d'une méthode de soin, mais une grille de décodage des multiples symptômes. Partant de l'hypothèse que le nourrisson pour survivre ne peut s'appuyer, pour ses ressources propres, que sur les sensations qu'il ressent à la surface de sa peau, Didier Anzieu se fonde sur sa pratique de l'analyse pour penser différemment l'interprétation analytique. Le concept ne nie pas la théorie psychanalytique existante décrite par Freud, Winnicott, Melanie Klein et ceux qui les ont suivis. Dans la pratique quotidienne de l'analyse, les différentes notions du concept de Moi-Peau sont observables.

Anzieu (qui a été psychologue stagiaire dans un service de dermatologie au début de sa carrière)[1] propose de considérer la peau comme un modèle (métaphore) de construction du psychisme. Il y aurait une enveloppe psychique issue des premières expériences corporelles, notamment du contact avec la peau maternelle, et qui assure des fonctions essentielles de contenance, de protection, d'individuation et de cohésion du Moi. En analogie avec la peau biologique, le Moi‑peau filtre les excitations, relie les sensations, soutient les investissements libidinaux et permet la formation des représentations corporelles. Ce modèle met en lumière le rôle central des expériences sensorielles précoces dans l'organisation du psychisme et dans la capacité du sujet à se sentir unifié, protégé et distinct de l'environnement.

La construction du Moi (par étayage sur la peau)

À la naissance, et probablement in utero à partir du fonctionnement des sens, le nourrisson va puiser dans son environnement proche les bases qui favoriseront sa survie. Le premier étayage auquel il a directement accès est le corps de sa mère. Il y a lieu de considérer deux situations, dans le ventre maternel et les premiers instants hors du ventre maternel. Durant les neuf mois de gestation, l'ensemble de ses besoins en nutriments et oxygène lui est fourni. Le fœtus se développe, ses sens s'organisent et il peut alors percevoir son état comme étant contenu, le corps contenant de la mère forme alors une structure de vie convenable et sûre. Dès la naissance, ces repères changent brusquement, le contenant s'éloigne, se modifie et il devient nécessaire de se procurer nutriment et oxygène en faisant des efforts.

Durant les premières semaines de la vie aérienne, c'est toujours le corps de la mère, les interactions qu'elle a avec son bébé qui vont étayer, soutenir l'adulte en devenir en lui servant d'appui extérieur. Ces interactions se font de deux manières, par les peaux respectives et par l'enveloppe sonore. Au cours de l'enfance, les structures psychiques se mettent en place permettant au Moi de s'installer. Cette construction progressive se fonde sur les expériences sensitives passées, notamment les perceptions et sensations épidermiques partagées entre le bébé et sa mère.
L'approche du Moi-Peau se présente ainsi comme un paradigme décrivant la construction psychique et les mécanismes fondateurs du Moi.

Les huit fonctions du Moi-peau (par étayage sur la fonction biologique de la peau)

Fonction no 1: Fonction de maintien

Fonction de la peau : La peau est comme un sac qui a une fonction de soutènement du squelette et des muscles, proche du holding (tenir) de Winnicott.

Fonction du Moi : Le Moi-peau a une fonction de maintenance du psychisme

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : assurer la cohésion du psychisme (comme la peau maintient l'unité du corps). La fonction de maintenance est initialement assurée par l'intériorisation du holding maternel ; c'est dans ce sac que la pensée peut se former.

Défaillance ou excès de la fonction : On retrouve une sorte de vide intérieur où les vêtements assurent une unité superficielle mais dépourvus de cette arête dorsale qui tient le corps et la pensée.

Fonction no 2 : Fonction de contenance

Fonction de la peau : La peau recouvre la surface entière du corps dans laquelle sont insérés tous les organes des sens externes ; notion proche du handling (soigner) maternel.

Fonctions du Moi : Il s'agit de la fonction contenante du Moi-peau.

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : différencier le monde intérieur du monde extérieur et contenir les excitations internes et les émotions. Cette fonction est initialement assurée par l'intériorisation de handling maternel.

Défaillance ou excès de la fonction du Moi-Peau : On peut retrouver deux types d'angoisse,

- L'angoisse d'une excitation pulsionnelle diffuse, permanent, éparse, non localisable, non identifiable, non apaisable = noyau sans écorce ;
- L'angoisse d'avoir un intérieur qui se vide, l'enveloppe existe mais sa continuité est interrompue par des trous = Moi-peau passoire.

Fonction no 3 : Fonction de constance ; de pare‑excitation

Fonction de la peau : La couche superficielle de l'épiderme protège la couche sensible de celui-ci et l'organisme en général contre les agressions physiques.

Fonction du Moi : Le Moi-peau a une fonction de pare-excitation.

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : La mère sert de pare-excitation auxiliaire au bébé ; elle filtre les stimulations extérieures trop intenses, jusqu'à ce que le Moi en croissance du bébé trouve sur sa propre peau un étayage suffisant pour assumer cette fonction. Le moi-peau est une défense contre l’effraction pulsionnelle endogène tout en laissant une place à l’appétit d’excitation.

Défaillance ou excès de la fonction: On retrouve deux types de Moi-peau,

- Moi-poulpe : aucune fonction du Moi-peau n'est acquise ;
- Moi-crustacé : carapace rigide qui empêche toutes les autres fonctions de se mettre en place ;
- Excès de pare-excitation : l'enfant peut ne pas avoir connu la possibilité ni la nécessité d'en venir à un auto-étayage.

Fonction no 4 Fonction d'individuation

Fonction de la peau : elle permettre la distinction entre intérieur (soi/individu) et extérieur (non‑soi/altérité). Le Moi-peau permet l’émergence du soi et de la conscience de l’unicité de l’individu. Par son grain, sa couleur, sa texture, son odeur, la peau humaine présente des différences individuelles considérables ; et elle n'est pas identique selon les parties du corps et est adaptable (bronzage, production de corne sous les pieds...) ; elle fait partie de l'individu.

Fonction du Moi: À son tour, le Moi-peau assure une fonction d'individuation du Soi

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : Cette fonction assure au Soi le sentiment d'être un être unique.

Défaillance ou excès de la fonction : On retrouve l'angoisse de l'« inquiétante étrangeté », liée à une menace visant l'individualité du Soi par affaiblissement du sentiment des frontières de celui-ci.

Fonction no 5 : Fonction d'intersensorialité

Fonction de la peau : La peau est une surface porteuse de poches, de cavités (narines, yeux, oreilles, bouche, anus, urètre, vagin) où sont logés les organes des sens autres que ceux du toucher .

Fonction du Moi : Elle remplit ainsi sa fonction d'intersensorialité dont la référence de base se fait toujours au toucher.

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : Le Moi-peau est une surface psychique qui relie entre elles les sensations de diverses natures (modalités sensorielles). L’inter-sensorialité crée du sens. Le Moi-peau est une interface qui relie les organes des sens.

Défaillance ou excès de la fonction : On retrouve une angoisse de morcellement du corps, précisément de démantèlement (Meltzer, 1975), c'est-à-dire d'un fonctionnement indépendant, anarchique, des divers organes des sens.

Fonction no 6 fonction de soutien de l'excitation sexuelle

Fonction de la peau : La nourriture (allaitement, biberonnage) et les soins maternels s'accompagnent de contacts peau à peau, qui préparent l'auto-érotisme et situent les plaisirs de peau comme toile de fond habituelle des plaisirs sexuels.

Fonction du Moi : Le Moi-peau remplit une fonction de surface de soutien de l'excitation sexuelle.

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : Le Moi-Peau capte sur toute sa surface l'investissement libidinal et devient une enveloppe d'excitation sexuelle globale. Selon G Lesoeurs : le Moi-peau exerçant la fonction de surface de soutien de l’excitation sexuelle assure une continuité entre les plaisirs auto-érotiques, les plaisirs narcissiques du Moi et les plaisirs intellectuels du penser[1].

Défaillance ou excès de la fonction :

- Si l'investissement de la peau est plus narcissique que libidinal, alors l'enveloppe rend son possesseur invulnérable, immortel et héroïque.
- S'il y a absence de cette excitation sexuelle, alors une fois adulte, l'individu ne se sent pas en sécurité pour s'engager dans une relation sexuelle aboutissant à une satisfaction génitale mutuelle.
- Si les zones sexuelles ont été le lieu d'expériences douloureuses plutôt qu'érogènes, alors un Moi-peau troué se trouve renforcé, l'angoisse perspective majorée, une prédisposition aux perversions sexuelles visant à inverser la douleur en plaisir.

Fonction no 7 : fonction de recharge libidinale

Fonction de la peau : La peau est une surface de stimulation permanente du tonus sensori-moteur, par les excitations externes.

Fonction du Moi : La fonction du Moi-peau correspondante est la recharge libidinale.

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : La recharge libidinale permet la restauration de l'énergie psychique, le maintien de la tension énergétique (avec une répartition inégale entre les sous-systèmes psychiques).

Défaillance ou excès de la fonction : On retrouve deux types d'angoisse antagonistes,

- L'angoisse de l'explosion de l'appareil psychique sous l'effet de la surcharge d'excitation.
- L'angoisse de Nirvâna, l'angoisse de l'accomplissement du désir d'une réduction de la tension zéro.

Fonction no 8 : fonction de représentation

Fonction de la peau : La peau, avec les organes des sens tactiles qu'elle contient fournit des informations directes sur le monde extérieur.

Fonction du Moi : Le moi-peau remplit une fonction d'inscription des traces sensorielles tactiles ; il sert de base à la formation des représentations du corps et du psychisme

Rapport entre la fonction biologique et la fonction psychique : Cette fonction est renforcée par l'environnement maternel dans la mesure où il remplit son rôle de « présentation de l'objet » auprès du tout petit.

Défaillance ou excès de la fonction : On retrouve trois types d'angoisse,

- L'angoisse d'être marqué par des inscriptions infamantes et indélébiles provenant du Surmoi (rougeurs, eczéma…).
- L'angoisse du danger d'effacement des inscriptions sous l'effet de leur surcharge.
- L'angoisse de la perte de la capacité de fixer des traces, dans le sommeil par exemple.

Didier Anzieu estime que ces huit fonctions permettent une pulsion d’attachement, puis la fonction libidinale[1]. Il définit une neuvième fonction, négative cette fois, au service de Thanatos : une fonction de rejet et de toxicité, en quelque sorte comparable à la fonction auto-immunité qui rejette l’organe étranger, non seulement le non-soi mais aussi, pathologiquement, le soi, sorte de retournement de la pulsion. Le Moi-peau est alors comme une tunique empoisonnée, toxique[1].

Moi-Peau et troubles du spectre de l'autisme et personnalités limites

Dans le champ de la personnalité limite, ainsi que dans celui de l'autisme (une neuroatypie notamment caractérisé par un trouble de la sensorialité et parfois de l'image corporelle), plusieurs auteurs soulignent que la construction de l'enveloppe psychique (sur le modèle moi-peau) peut être entravée, notamment lorsque les premières expériences de séparation corporelle sont vécues comme des déchirures ou des menaces pour l'intégrité psychique, et particulièrement après un stress post-traumatique précoce. Ces difficultés d'« enveloppe » contribuent à expliquer certaines angoisses corporelles observées chez des enfants autistes, telles que les angoisses de perforation, de vidage, de sensation de vide ou de morcellement, les cas de boulimies/anorexies et de scarifications ou autoagressions décrites dans la littérature clinique contemporaine.

Chez la personne autiste, la puberté et ses spécificités sensorielles (croissance, modifications hormonales, émotionnelles et corporelles, érogénicité accrue, cycles, odeurs corporelles) peuvent être vécues comme envahissantes ou désorganisantes, notamment chez les filles[2] ; avec aussi des troubles des comportements alimentaires[3] qui ont, en moyenne, leurs premières règles plus tôt que celles de la population générale[4]. La situation est encore compliquée par les spécificités d'hypersensorialité (avec possible saturation sensorielle) ou au contraire d'hypo-sensorialité qui sont fréquentes chez les personnes autistes, ainsi qu'un sentiment marqué de décalage social[2]. Cette afflux de sensations nouvelles avant que l'adolescent ait solidement constitué son sentiment d'exister dans son corps (ce que la psychanalyse appelle parfois le moi corporel ou l'enveloppe psychique) peut être très perturbant pour l'adolescent qui peut encore avoir une représentation floue, morcelée ou instable de son corps, rendant les transformations pubertaires difficiles à symboliser. Certains jeunes peuvent ressentir ces changements comme intrusifs, voire menaçants pour leur cohésion psychique.

La peau, chez certains de ces jeunes joue un rôle important dans les stratégies d'auto-apaisement telles que les auto‑stimulations tactiles ou proprioceptives (allant du grattage jusqu'au tatouage ou à la scarification), les pressions profondes (se serrer, se rouler dans une couverture, utiliser une couverture lestée, rechercher des vêtements serrés, ...).

Un moi-peau du couple ?

Selon Charazac et Charazac-Brunel (2015), en postulant l'existence d'un moi‑peau du couple, on peut comprendre que l'identité conjugale se construit à la fois sur une illusion, un peu gémellaire, de peau commune au couple, et sur la perception partagée de la continuité du lien, continuité mise à l'épreuve par le vieillissement lorsque les transformations corporelles individuelles et leur décalage entre partenaires viennent fragiliser cette enveloppe psychique commune[5].


Notes et références

Voir aussi

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