Le Psychanalyste de Brazzaville
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| Le Psychanalyste de Brazzaville | |
Cérémonie de remise du Prix Orange du Livre en Afrique, en 2024. | |
| Auteur | Dibakana Mankessi |
|---|---|
| Pays | République du Congo |
| Genre | Roman social, roman à suspense |
| Distinctions | Grand prix littéraire d'Afrique noire (2023) |
| Date de parution | |
| Éditeur | Éditions Les Lettres mouchetées |
| Nombre de pages | 454 |
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Le Psychanalyste de Brazzaville est un roman de l'écrivain et sociologue congolais Dibakana Mankessi. Publié en 2023 aux éditions Les Lettres mouchetées, l'ouvrage reçoit le Grand Prix littéraire d'Afrique noire la même année.
À travers les confidences sur le divan de quelques personnages fictifs et de nombreuses personnalités réelles, l'ouvrage retrace le climat violent des premières années de l'indépendance de la république du Congo, en se faisant tour à tour roman socio historique et roman à suspense.
Résumé
Le docteur Kaya, unique psychanalyste de Brazaville, reçoit entre 1961 et 1969 dans son cabinet l'élite de la société congolaise, africaine et européenne, dont il retranscrit les confidences accompagnées de jugements dans son journal intime. Loba Massolo, étudiante en droit engagée comme femme de ménage à la suite des revers financiers et sociaux de ses parents, ne fait guère que croiser les patients pour les formalités d'accueil, à l'exception du procureur Lazare Matsocota, qui lui arrache un rendez-vous. Lorsque celui-ci est assassiné, les services de renseignement scrutent alors de près sa vie et celle du docteur Kaya[1].
Personnages

- Le docteur Kaya : ancien généraliste hospitalier, il s’est formé à la psychanalyse freudienne avant d’ouvrir son cabinet. Fils d'un père sourd et muet que son handicap rendait coléreux et violent, il a épousé une femme qui se méfie de lui en raison de son activité qu'elle trouve suspecte, au point qu'elle finit par le quitter[2].
- Loba Massolo : élevée dans une famille de commerçants aimante et privilégiée, elle a fait des études de droit. Elle est amoureuse d’un étudiant brillant et ambitieux de la Faculté de droit de Brazzaville, Ibogo, une relation mal vue par ses parents en raison du milieu social défavorisé d'Ibogo[3]. Lorsque sa famille, qui a soutenu le président Fulbert Youlou, fait l'objet de représailles après « les Trois Glorieuses », les trois jours d'émeutes insurrectionnelles ayant mené à la démission de celui-ci, elle est déclassée socialement. Ses parents sont emprisonnés et son frère assassiné. Mariée à son professeur de droit, trompée par lui, enceinte, elle devient mère célibataire[4],[5]. Confrontée à des « protecteurs » en réalité prédateurs, à leur concupiscence se traduisant par des relations sexuelles non souhaitées, elle tente de trouver une voie de secours en s'engageant comme femme de ménage chez le docteur Kaya[1],[3].
- Ibogo : initialement étudiant brillant et pauvre, il habite dans un quartier mal fâmé de la capitale[3]. Il s'engage dans la milice du régime, la redoutée Défense civile, et prend une part active dans l'insurrection, baculant dans une violence en rupture avec ses lectures marxistes, et n'hésitant pas à semer la terreur autour de lui[1].
- Le procureur Lazare Matsocota : son nom et sa fin sont ceux d'une personnage historique, sauvagement assassiné en 1965 avec deux autres hauts fonctionnaires[6],[1], Joseph Pouabou, premier président de la Cour suprême et Anselme Massouémé, directeur de l’Agence congolaise de l’Information[7]. Il est le cousin du président, Fulbert Youlou, prêtre par ailleurs, qui l'inscrit au séminaire. Renvoyé pour des raisons peu claires, il va au lycée puis part faire ses études en Fance, où il devient un orateur brillant et charismatique, en tant que secrétaire général de la Fédération des étudiants noirs d'Afrique en France à partir de 1955, et comme dirigeant de l'association des étudiants du Congo. À son retour au Congo, il devient le premier procureur à être nommé dans la nouvelle république. Dans le roman, ce sont ses échanges quotidiens avec le docteur Kaya, hors consultation, qui sont mis en avant[5].
- Kama est l'amie de Massolo. Déracinée, elle est récemment arrivée à Brazaville[5].
- Parmi les autres personnages, figurent quelques personnes imaginaires, mais surtout, défilent sur le canapé un échantillon sélectionné de personnes réelles, qui ont compté dans l'histoire du Congo, qu'il s'agisse d'hommes politiques ou de célébrités, à l'image d'Antoine Létémbet-Ambily[1], pourfendeur du colonialisme et militant pour l'égalité de droits entre femmes et hommes, de l'écrivain Tchicaya U Tam'si. S'y retrouvent parmi les hommes politiques Christian Jayle, ministre de l’Information du Congo entre 1955 et 1960, qui avait fui la France pour échapper à l’épuration après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que Marien Ngouabi[8].
Thèmes
Le thème principal est celui des premières années de l'histoire du Congo-Brazzaville après son indépendance, dans ses aspects humains et sociétaux dont on retrouve trace encore aujourd'hui. L'environnement international dans lequel cette histoire s'inscrit y est aussi abordé, avec l'assassinat de Patrice Lumumba, l'expulsion des 22 000 réfugiés de Léopoldville, le coup d'État de Bokassa[1], la thématique de la guerre froide et de ses impacts, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, les mariages successifs du président Léopold Sédar Senghor au Sénégal, les prises de pouvoir ou les destitutions de chefs d’Etat (Mobutu Sese Seko, Nikita Khrouchtchev, etc.), aussi bien que l’environnement culturel[2].
La description des violences y tient une large place, comme en témoigne le personnage Marien Ngouabi[8] :
« Je viens d’Ombélé, près d’Owando où j’ai fait mes études primaires avant d’entrer à l’école militaire préparatoire Général Leclerc de Brazzaville en 1953. Après le brevet, j’ai été incorporé dans l’armée et affecté à Bouar, en Oubangui-Chari. C’est là que j’ai côtoyé l’horreur et compris le sens du mot violence, je faisais partie du bataillon des Tirailleurs du Cameroun, où j’avais le grade de sergent. Les femmes éventrées, les villages brûlés, les hommes décapités… J’ai vu tout ça de mes yeux comme je vous vois. Ces images, docteur, ne m’ont jamais quitté. »
Un autre témoin et participant de la violence de l'époque se retrouve sous les traits du gendarme belge Gérard Soete, qui explique comment il a participé à la destruction du corps de Patrice Lumumba dont il a gardé des trophées[8] :
« Oui, dépecés, avec les scies et les couteaux que nous transportions. Comme on dépèce un animal.
Bouleversé, le docteur Kaya retenait son souffle…
– Ensuite, nous avons plongé les morceaux des corps dans le fût contenant les 20 litres d’acide sulfurique. »
Outre les aspects historiques, la condition des femmes au Congo et le patriarcat sont abordés au travers des histoires de l'amie de Massolo, Kama, et de Massolo elle-même. Ceci dans un contexte où le pouvoir naissant fait l'objet d'une lutte entre hommes pour s'accaparer une ou des femmes. Selon Mankessi, les circonstances horribles de la mort de Lazare Matsocota, émasculé, pourraient relever de la même logique de compétition pour les femmes[5].
Structure discursive
Le roman fait cohabiter deux fils narratifs : l'Histoire, avec un grand H, représentée par le narratif du docteur Kaya, et une histoire plus intime, la répercussion de la première sur la destinée des humains, représentée par celle de Massolo. Afin d'alléger la structure de l'exposé, l'auteur a choisi de décrire certains des personnages par le biais du journal intime du docteur Kaya qui y note ses comptes-rendus, et dont des extraits figurent intercalés dans le texte. C'est aussi ce journal qui permet d'exprimer les attentes et les positions de Kaya, qui a un rôle d'auditeur bienveillant lorsqu'il exerce[4].
Analyse
Genèse
Dibakana Mankessi s'interroge sur les motivations et les ambitions qui ont poussé les hommes à créer l'État du Congo au moment de l'indépendance, et comment celui-ci s'est formé pour évoluer vers la violence qu'il connaît soixante ans plus tard. Le choix de recourir à un psychanalyste est dicté par le point de départ retenu pour l'intrigue, s'inspirant d'un fait réel ayant eu lieu vers 1965, l'enlèvement et le meurtre jamais élucidé de trois hauts fonctionnaires congolais. Ce personnage du psychanalyste permet de libérer la parole de personnes qui en temps normal n'oseraient pas s'exprimer. Pour permettre de mieux comprendre la complexité de cette évolution, l'auteur fait figurer en parallèle un second personnage permettant de restituer une partie de l'histoire du Congo, celui de Massolo, la femme de ménage issue d'une famille de le classe supérieure congolaise, victime d'une chasse aux sorcières après la destitution par le peuple du premier Président du Congo, Fulbert Youlou[6].
Place dans l'œuvre de l'auteur
Le Psychanalyste de Brazzaville est le troisième roman de Dibakana Mankessi, par ailleurs auteur de nouvelles (Atipo, mon mari et autres nouvelles) après La Brève Histoire de ma mère et On m'appelait Ascension Férié. Le livre s'appuie sur un travail plus scientifique de l'auteur, qui, outre ses travaux de sociologie, a étudié et rédigé de nombreuses biographies[note 1] sous son nom de naissance, sur lesquelles il s'appuie pour revisiter le roman national, avec son histoire officielle et convenue[1].
Réception critique
Dans les médias
Pour Philippe N.Ngalla, sur le site makanisi.org, le roman, qui traite de la fin du règne de Fulbert Youlou, mais s'attache encore plus aux aspects controversés de celui de son successeur, Alphonse Massamba-Débat, est à rattacher à un courant d'œuvres littéraires traitant des espoirs déçus des révolutions. Signalant que le format du roman permet de s'extraire de l'histoire officielle et des exigences scientifiques, le critique salue « le dépoussièrage de l'histoire » et l'absence de manichéisme de cette relecture. Il décèle une intention didactique dans le rappel d'anecdotes jugées pertinentes, tout comme dans la relecture et d'enquêtes sur des faits « qui entremêlent vérités et angles morts, et nourissent un idéalisme à rebours », avec la remise en cause d'idoles telles celle de Sekou Touré[1].
Kidi Bebey, pour Le Monde, salue de la même manière « une réjouissante relecture de l’histoire du Congo »[2].
Pour Jeune Afrique, le roman, habilement construit et très documenté, permet de « recréer l’ambiance des premières années d’un État en train de naître – dans la violence »[7].
Adrien Vial, sur AfriqueXXI.info, identifie en outre un roman d'amour (entre Massolo et Ibogo) dans « un texte à clefs ». Son analyse met en évidence que le choix d'une du genre romanesque permet aussi à l'auteur de s'exprimer librement sur les évènements et personnages de l'époque. Ce dernier met ainsi en scène Pascal Lissouba, alors premier ministre avant de devenir plus tard président de la République, acquitté à l'issue du procès sur les meurtres des « trois martyrs ». Ce triple assassinat sert de point de départ à l'intrigue, dont Dibakana Mankessi. considère qu'il est un événement fondateur de l'histoire congolaise, ayant des ramifications s’étendant bien au-delà des premières années de l’indépendance. Allongé sur le divan, Lissouba expose un rêve dans lequel un monstre le poursuit[8] :
« Je sens le châtiment du ciel, docteur. Je sens le châtiment du ciel.
Silence.
– Pourquoi le pensez-vous ?
– Et pourtant ce qui est arrivé n’est pas de ma faute. Vous pensez bien que moi, admirateur de Pascal, je n’ignore pas que la justice sans la force est impuissante, et qu’à l’opposé, la force sans la justice est tyrannique.
– Que voulez-vous dire… ?
Silence. Long silence.
– Je suis innocent. J’ai été piégé. Je sais que j’ai été piégé. Et je me suis laissé avoir comme un… comme un… »
Distinctions
Notes et références
Notes
- ↑ Les plus hautes autorités politiques de la République du Congo : 1958-2011 (2012), 101 personnalités qui ont marqué les 50 ans (1960-2010) du Congo-Brazzaville (2012), 49 personnalités du département de la Lékoumou qui ont marqué le Congo, 1960-2014 (2014)
Références
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Philippe N.Ngalla, « « Le Psychanalyste de Brazzaville », une plongée dans le tumulte des années 60. », sur Makanisi - Site web d'informations sur l'Afrique centrale, (consulté le ).
- 1 2 3 « « Le Psychanalyste de Brazzaville », de Dibakana Mankessi : une réjouissante relecture de l’histoire du Congo », Le Monde, (lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 3 « Le psychanalyste de Brazzaville – Dibakana Mankessi (2023) - Chroniques littéraires africaines », (consulté le ).
- 1 2 Valérie Rodet, « Le Psychanalyste de Brazzaville », sur www.oedipe.org (consulté le ).
- 1 2 3 4 Meyriem et Gangoueus, « Les lectures de Gangoueus - Invité : Dibakana Mankessi pour «Le Psychanalyste de Brazzaville» » [vidéo], sur Sud Plateau TV, (consulté le ).
- 1 2 [vidéo] « POLA 2024 : rencontre avec Dibakana Mankessi, finaliste pour "Le psychanalyste de Brazzaville" • RFI », RFI, , 5:10 min (consulté le ).
- 1 2 « Le Congolais Dibakana Mankessi remporte le prix Orange du livre en Afrique », sur JeuneAfrique.com (consulté le ).
- 1 2 3 4 Adrien Vial, « Congo. L’indépendance sur le divan », sur Afrique XXI, (consulté le ).
- ↑ « Historique du Grand Prix Afrique – ADELF – L’Association des Écrivains de Langue Française » (consulté le ).
- ↑ « Grand Prix Afrique 2024 : six finalistes pour succéder au Congolais Dibakana Mankessi | adiac-congo.com : toute l'actualité du Bassin du Congo », sur www.adiac-congo.com (consulté le ).
- ↑ « Le Prix Orange du livre africain décerné au roman «Le psychanalyste de Brazzaville» du Congolais Dibakana Mankessi », sur RFI, (consulté le ).