Thérésa Tallien

salonnière française et femme d’influence pendant la Révolution française From Wikipedia, the free encyclopedia

Thérésa Cabarrus, ou Thérésia Cabarrus, souvent appelée Madame Tallien, née le , au Carabanchel, près de Madrid, et morte le , au château de Chimay en Belgique, est une salonnière française et une femme d’influence sous la Révolution française.

Naissance

Saint-Pierre-de-Caravenchel (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Sépulture
Église Saint-Pierre et Saint-Paul de Chimay (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Juana María Ignacia Teresa Cabarrús y Galambert
Faits en bref Naissance, Décès ...
Thérésa Tallien
Madame Tallien, d'après François Gérard, vers 1804.
Biographie
Naissance

Saint-Pierre-de-Caravenchel (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Sépulture
Église Saint-Pierre et Saint-Paul de Chimay (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Juana María Ignacia Teresa Cabarrús y Galambert
Surnom
  • Notre-Dame de Bon Secours
  • Notre-Dame de Thermidor
  • La reine du Directoire
  • La plus grande putain de Paris
  • La nouvelle Marie-Antoinette
Nationalité
Activités
Père
Mère
Maria Antonia Galabert y Casanova (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Fratrie
Conjoints
Jean Jacques Devin de Fontenay (d) (de à )
Jean-Lambert Tallien (de à )
François Joseph de Riquet de Caraman (à partir de )Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfants
Édouard de Cabarrus (d)
Joseph de Riquet de Caraman
Alphonse de Riquet de Caraman Chimay (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Lieu de détention
Fort du Hâ (à partir de )Voir et modifier les données sur Wikidata
Prononciation
Blason.
Vue de la sépulture.
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Opportuniste et ambitieuse, Thérésa Cabarrus saura s'attirer les faveurs de certains des hommes les plus riches ou puissants de France à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle.

Aristocrate fille d'un richissime financier franco-espagnol, le comte François Cabarrus, elle épouse en 1788 le riche et puissant parlementaire Jean-Jacques Devin, marquis de Fontenay. Elle adhère ensuite aux idéaux des Lumières mais, après la chute du roi, elle fuit Paris et trouve refuge à Bordeaux chez sa famille. Cherchant à émigrer en Espagne, elle accepte la demande de Jean-Lambert Tallien, représentant de la Convention à Bordeaux, de revenir dans cette ville. Devenue sa compagne, elle use alors de son influence sur lui et parvient à sauver de la guillotine de nombreux nobles et grands bourgeois de Bordeaux, d’où son surnom de « Notre-Dame de Bon Secours ». En , soupçonné de mollesse et de corruption, Tallien est convoqué à Paris et Thérésa est arrêtée. C'est à ce moment que Tallien mène la conspiration qui conduit à la chute de Robespierre le 9 Thermidor (). Son amante devient « Notre-Dame de Thermidor ».

Par la suite, elle est la compagne de Barras, l’homme fort du Directoire, le nouveau régime, faisant d'elle la « reine du Directoire ». Elle tient un salon où se pressent les plus importants politiques, militaires et financiers, de même que des artistes et muses proches du pouvoir, comme Joséphine de Beauharnais ou Juliette Récamier. Alors que la misère et la famine sévissent à Paris, Thérésa est l’une des « Merveilleuses » qui célèbrent la fin de la rigueur révolutionnaire par leurs extravagances et leur dissipation. Elle est alors surnommée « la plus grande putain de Paris » ou encore « la nouvelle Marie-Antoinette ». À cette même époque, elle rejette les faveurs galantes d’un jeune officier, Napoléon Bonaparte, lui préférant Ouvrard, le richissime fournisseur des Armées. Enfin, avant la Restauration, et malgré son passé d’égérie révolutionnaire, elle épouse en 1805 un fervent monarchiste, François Joseph de Riquet de Caraman, prince de Chimay. Conservant une réputation sulfureuse, elle est surnommée la « princesse de Chimère ».

Biographie

Riche famille de banquiers, négociants et armateurs

Son père, François Cabarrus, peint par Goya.

La famille Cabarrus est originaire de la Navarre espagnole et vient au début du XVIIe siècle se fixer à Capbreton (Gascogne) puis Bayonne. Par son dynamisme dans le commerce elle acquiert une grande fortune[1].

Juana Maria Ignazia Teresa Cabarrus naît le dans un château[2] de Carabanchel près de Madrid. Elle est la petite-fille de Dominique Cabarrus, banquier, négociant et armateur négrier de Bayonne[3]. Son père est le richissime financier François Cabarrus (Bayonne, 1752 - Séville, 1810), fondateur de la banque de San Carlos (ancêtre de la Banque centrale espagnole) en 1782, anobli en 1789 par Charles IV d'Espagne avec le titre de comte, puis ministre des Finances de Joseph Bonaparte. Sa mère, Maria Antonia Galabert est la fille d'un industriel français établi en Espagne.

Entre l’Espagne et la France

Élevée en Espagne par une nourrice jusqu’à l’âge de trois ans, Thérésa Cabarrus est ramenée par son grand-père à Carabanchel. Elle ne reste que deux ans au milieu de sa famille avant d'être envoyée à Paris chez son oncle maternel, Pierre Lalanne. Ce dernier la confie au convent des sœurs de la Présentation, rue des Postes, de 1778 à 1783[4]. À Paris, elle bénéficie également de la protection de la puissante famille de Jacques Jean Le Couteulx du Molay, partenaire financier majeur de son père François Cabarrus[4].

Elle retourne ensuite en Espagne où, déjà très belle, un jeune frère de sa mère demande sa main à François Cabarrus. Celui-ci, scandalisé, chasse son beau-frère de chez lui et envoie Thérésa à Paris pour y parfaire son éducation et se marier[5]. Elle n’a que douze ans, mais cette fois-ci sa mère l’accompagne[6]. Ensemble, elles s'installent dans un appartement de la rue Vivienne, puis, à partir de 1787, dans un hôtel particulier qu'elles louent place des Victoires[4].

Mariage avec le marquis Devin de Fontenay

Henri Forneron, auteur d’une Histoire Générale des émigrés, fait le récit de la première aventure amoureuse de Thérésa avec François de Laborde. Les deux tourtereaux se plaisent beaucoup, mais, bien que leurs deux pères soient originaires de Bayonne et financiers, le marquis Jean-Joseph de Laborde n’accepte pas ce qu’il considère comme une mésalliance[6].

François Cabarrus veut renforcer ses positions en France et cherche à tout prix l'alliance avec les Le Couteulx, riche et puissante famille avec qui il a des affinités financières et maçonniques[4]. Il réalise son projet en mariant sa fille, à l'âge de 14 ans, à Jean-Jacques Devin de Fontenay (1762-1817)[7], 26 ans, conseiller à la troisième chambre des enquêtes du Parlement de Paris, fils d’un président à la Chambre des comptes (Jacques-Julien Devin de Fontenay, 1734-1817, qui acheta le domaine de Maligny) et petit-fils d’une Le Couteulx. De son côté, la société Le Couteulx et Cie compte sur ce mariage pour retrouver en Espagne son influence qui s’était dégradée[8]. Les biens de l'époux sont estimés à 800 000 livres et sa charge lui en rapporte 60 000. La dot de la mariée de quinze ans est de 500 000 livres, comprenant 4 maisons à Paris, dont une sur l'allée des Veuves (avenue Montaigne). Le contrat de mariage est signé chez Pierre Lalanne le 2 février 1788, en présence de l'ambassadeur d'Espagne en France et d'une cinquantaine de représentants de la noblesse et de la haute finance[4]. Puis le mariage est célébré par le curé de Saint-Eustache le [9] dans la chapelle du duc de Penthièvre[4].

L'hôtel de Chenizot dans le quartier du Marais.

Devin de Fontenay est un libertin, et Thérésa subit la présence de maîtresses au domicile conjugal[4]. Elle décide alors que leur union ne serait plus que de façade[10]. Bien que ce mariage soit un échec sur le plan affectif, il représente pour Thérésa Cabarrus une formidable ascension sociale puisqu'elle devient marquise. Le couple vit entre l'hôtel de Chenizot, rue Saint-Louis-en-l'Île, et le château de Fontenay[4].

Malgré son âge, Thérésa de Fontenay est déjà considérée comme une des plus belles femmes de Paris. Dans ses mémoires publiées en 1820, Jean Balthazar de Bonardi du Mesnil en fait un portrait flatteur : « Je n'ai jamais vu de plus jolie personne... Elle avait un mari petit et laid qui la négligeait. Cette pauvre femme s'est lassée, s'est guérie d'un amour aussi peu mérité. Elle a donné dans le travers, mais elle a porte dans son inconduite, la même grâce, la même amabilité, le même charme qu'elle avait mis dans la pratique de la vertu. »[4]

Le , elle accouche d'un fils, Théodore Devin de Fontenay (1789-1815). Félix Le Peletier de Saint-Fargeau et Théodore de Lameth sont parmi ses géniteurs probables[4].

La Révolution (1789-1793)

Gravure de Thérésa Tallien durant la Révolution française.

Après le déclenchement de la Révolution à l'été 1789, son mari intègre le Club des Jacobins en compagnie des oncles Cabarrus et Lalanne. Thérésa de Fontenay côtoie ainsi de nombreux révolutionnaires parmi lesquels Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, François de Laborde, Pétion, Alexandre de Beauharnais ou encore Roberspierre[4].

Elle est initiée à la loge Olympique, une loge maçonnique féminine qui se réunit au Palais-Royal, quartier général du duc Philippe d'Orléans qui, en encourageant les clubs révolutionnaires, cherche à nuire à son cousin Louis XVI[4].

Fin 1789, le couple Fontenay se rend en Espagne pour visiter la famille de Thérésa et être présenté à la cour d'Espagne[4].

De retour à Paris, Thérésa de Fontenay reçoit dans les salons de son hôtel du Marais le général La Fayette, les trois frères Lameth (dont Alexandre, avec qui elle a aussi probablement une relation amoureuse), Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Dominique de La Rochefoucauld, et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. L'ambiance mêle libertinage et libéralisme[4].

Le , sur ordre du nouveau ministre espagnol Pedro López de Lerena (es), le père de Thérésa est mis aux arrêts et accusé de détournements de fonds. Depuis la mort du roi Charles III en 1788, François Cabarrus ne bénéficie plus de la confiance de la monarchie espagnole[4].

En tant qu'ancienne aristocrate, femme riche et étrangère, Thérésa de Fontenay se sent menacée à Paris à partir de l'été 1792 et l'arrestation du roi. Elle souhaite émigrer et entreprend de quitter la capitale pour Bordeaux, une ville plus calme et proche de l'Espagne[4]. Avant son départ, les époux Devin de Fontenay déposent le 30 novembre une demande de divorce, un droit tout juste reconnu par la Révolution. Celui-ci est prononcé le 5 avril 1793[11]. Puis, en compagnie de son oncle Galabert et de 3 domestiques, Thérésa Cabarrus part s'installer à Bordeaux où elle est accueillie par son grand-oncle Dominique Cabarrus dit le Jeune, richissime négociant, armateur, négrier et propriétaire viticole. Elle loge chez ce dernier, rue Neuve, où elle retrouve ses deux frères, Domingo et Francisco, venus d'Espagne s'y réfugier après l'arrestation de leur père[12].

À l'été 1793, Thérésa part à Bayonne avec son oncle Galabert et son frère Francisco. Ils s'installent chez son grand-père Dominique Cabarrus dit l'Aîné. C'est à Pau que Thérésa fait la connaissance de Jean-Lambert Tallin, représentant en mission dans les départements[12].

Tallien

Jean-Lambert Tallien, gravure de François Bonneville (fin du XVIIIe siècle).

Séduit par Thérésa, Tallien lui demande, en septembre 1793, de le rejoindre à Bordeaux où il a pour mission de ramener l'ordre en écrasant l'insurrection fédéraliste. Celle-ci est lancée par des députés girondins en fuite mais cette « jeunesse dorée » de Bordeaux n'est pas soutenue par la population locale, et les sections montagnardes prennent le pouvoir dans la ville[12].

Thérésa Cabarrus accepte de retrouver Tallien en octobre 1793. Toutefois, ses motivations véritables ne sont pas connues. Il peut s'agir d'amour, de dette, d'intérêt familial, financier ou politique. Madame de Lage cite Thérésa en 1795 : « Quand on traverse la tempête, on ne choisit pas toujours sa planche de salut [...]. Cette société de Tallien me répugne, mais je ne peux m'en tirer car c'est le seul moyen de contenter ma soif de parvenir. »[12] À Bordeaux, elle s'installe à l'étage noble de l'hôtel Franklin (aujourd'hui 23 cours de Verdun), à proximité du Champs-de-Mars (Jardin public)[12]. Là, alors que la Terreur se met en place à Bordeaux, elle reçoit les deux représentants en mission, Tallien et Ysabeau. Elle intervient alors auprès d'eux pour faire libérer des membres de la haute société bordelaise, dont des personnes de sa famille[13].

Les interventions de Thérésa soulèvent vite des critiques de la part de révolutionnaires locaux. En novembre 1793, Matte et Héron, deux membres du Comité de surveillance de Bordeaux, envoient une lettre de dénonciation à Paris signalant que « Tallien entretient des relations avec la nommée Cabarrus divorcée de l'ex-noble Fontennelle [sic], protectrice de sa caste, nobles, financiers, accapareurs... »[13] Selon les dires de la marquise du Hallay, Thérésa aurait alors été arrêtée début et aurait été détenue au château du Hâ, la prison de Bordeaux. Puis, quand Tallien, en déplacement à Libourne, aurait appris la nouvelle, il l'aurait alors fait libérer. Toutefois, aucune trace de cette histoire n'a été retrouvée dans les archives policières et judiciaires de Bordeaux[13].

Dans la ville, Thérésa s'affiche ouvertement aux bras de Tallien, sincèrement amoureux d'elle. Sa beauté et ses tenues font forte impression. Ensemble ils participent à des événements officiels, comme la fête de la Raison le 10 décembre 1793, ou encore la célébration le 17 février 1794 de l'abolition de l'esclavage votée le 4 février par la Convention montagnarde. Toutefois, malgré leur liaison, Thérésa refuse de s'installer chez Tallien. Elle a en effet d'autres soupirants, dont le général Brune, en poste à Bordeaux[13].

Le , cinq jours après la promulgation par la Convention montagnarde de la Loi Bouquier prévoyant une école élémentaire gratuite et obligatoire, Thérésa Cabarrus-Fontenay vient lire dans le Temple de la Raison de Bordeaux (église Notre-Dame), son Discours sur l'éducation. Il contient de nombreuses recommandations morales à l'attention des mères de famille, encouragée à instruire leurs enfants, et à celle des instituteurs, invités à faire preuve d'indulgence[13].

En février 1794, accusé de modérantisme et de corruption, Tallien doit faire un passage à Paris pour se justifier. Pendant ce temps, Thérésa continue de recevoir dans son hôtel Franklin, le « Bureau des grâce », les requêtes des nobles et des riches bourgeois de Bordeaux. Elle sollicite ensuite Tallien, usant de chantage affectif, ou encore Ysabeau, pour obtenir des faveurs qui lui vaudront le surnom de « Notre-Dame de Bon Secours ». Elle permet notamment à la marquise de la Tour du Pin, à la marquise de Lage de Volude et au marquis de Jumilhac d'obtenir des passeports pour l'émigration. Elle aide aussi le comte de Paroy et les négociants Martell à faire libérer leurs pères. D'autres riches négociants et armateurs, comme les Raba, les Peixotto ou les Nairac, échappent à la peine capitale en s’acquittant de très grosses amendes. 7 millions de livres sont ainsi récupérées, dont 4,7 reviennent à l'État, 1,3 financent le nouvel Hospice des Vieillards créé dans l'ancienne abbaye de Sainte-Croix, et 1 million va aux sections bordelaises[13].

Le 18 mars 1794, Thérésa retrouve Jean-Jacques Devin de Fontenay, son ancien époux, pour la liquidation du mariage, rompu un an auparavant. En remboursement de la dot de 400 000 livres, le marquis lui laisse 2 maisons sur les Champs-Élysées, des terres dans le Loiret et le Calvados, et la moitié de l'hôtel de Fontenay situé rue Saint-Louis-en-l'Île[13].

Quelques jours plus tard, le 22 mars, Tallien est élu président de la Convention, signe qu'il a réussi à convaincre les membres de l'acquisition de Bordeaux aux idées de la République.

Attribué à Jean-Louis Laneuville, La Citoyenne Tallien dans un cachot à la Force (1796), Château de Chimay.

Début mai 1794, Thérésa Cabarrus doit quitter Bordeaux. En tant que « ci-devant », elle est devenue suspecte à Bordeaux après le décret du interdisant aux ex-nobles et citoyens de pays en guerre avec la République de séjourner à Paris et dans les ports. Accompagnée de 2 domestiques et un commis, elle est hébergée à Paris dans différents lieux jusqu'à son arrestation le 30 mai[14]. À la suite d’un ordre du Comité de salut public signé Robespierre, Billaud-Varenne, Carnot, Collot d’Herbois, Barrère et Prieur de la Côte d’Or[15], elle est enfermée à la prison de la Force[14]. Elle est accusée d'être une ci-devant noble et la fille d'un banquier espagnol agioteur, d'avoir tenté d'émigrer et d'avoir corrompu Tallien en apportant son aide à des suspects. Placée à l'isolement pendant 25 jours, elle tombe malade et rejoint ensuite les autres prisonniers[14]. Sur le point de passer en jugement, elle arrive à faire passer un mot à Tallien où, selon le vicomte de Ségur, elle l'accuse d'être un lâche face à Robespierre. Selon elle, cette missive a déterminé Tallien à entrer dans la conjuration contre Robespierre et à s'illustrer le 9-Thermidor (27 juillet). Toutefois, les historiens sont plus prudents sur la responsabilité de Thérésa dans la chute de Robespierre, considérant que ce moment doit aussi beaucoup à une convergence de circonstances favorables[14].

Le 31 juillet, jour de ses 21 ans, Thérésa est libérée par Tallien lui-même. C'est à ce moment qu'elle reçoit le surnom de « Notre-Dame de Thermidor »[14], en tant qu'égérie des thermidoriens. Elle accompagne notamment Fréron et Merlin de Thionville lors de la fermeture du club des Jacobins le 11 novembre 1794. Des muscadins armés de gourdins contre les jacobins, en profitent pour effacer la devise « Liberté Égalité Fraternité ou la mort »[16]. C'est en apprenant cette nouvelle que William Pitt le Jeune, alors premier ministre de Grande-Bretagne, s’écrie : « Cette femme serait capable de fermer les portes de l’enfer »[17].

Pendant la Convention thermidorienne (juillet 1794-octobre 1795), Tallien et ses alliés sont au pouvoir[14]. Thérésa est alors une quasi « Première dame ». Elle envoie une Adresse aux citoyennes républicaines de Bordeaux dans laquelle elle interprète la décadence de l'Ancien Régime par la domination d'hommes efféminés, tandis que la Révolution rétablit la virilité et les bonnes mœurs pour les femmes[16]. Le , elle épouse Tallien. Selon Fouché et Thibaudeau, il s'agit là d'une contrepartie de sa libération. Par ailleurs, cette union d'une ci-devant marquise, fille d'un financier espagnol, avec un député roturier régicide fait scandale. Tallien doit même s'en justifier devant la Convention. Ensemble, ils ont une fille, Rose-Thermidor Tallien (1795-1862), dont Rose de Beauharnais (future Joséphine) est la marraine. Le couple est installé dans « la Chaumière », la maison de Thérésa située Allée des Veuves, près des Champs-Élysées[16].

Miniature de Thérésa Cabarrus en Merveilleuse.

Le salon de Thérésa à la Chaumière devient célèbre. Le Tout-Paris de la politique, de la finance, des arts et de la mode s'y presse. C'est là en particulier qu'apparaissent les fantaisies vestimentaires des « Merveilleuses » : robes transparentes, bijoux extravagants et coiffures « à la grecque ». Parmi les invités, on y voit souvent Paul Barras et sa maîtresse Rose de Beauharnais, le financier Gabriel-Julien Ouvrard ou encore le général Napoléon Bonaparte. Ce dernier courtise Thérésa Cabarrus : « Vous connaître, ce n'est plus pouvoir vous oublier... Lorsqu'on a connu les charmes de votre société, l'on désire vivement s'en approcher... » Toutefois, celle-ci n'est pas intéressée et va même jusqu'à l'humilier en plaisantant publiquement de son habillement[16].

Puis, Tallien est progressivement rejeté, à la fois par les radicaux qui l'accusent de servir le parti de la Restauration monarchique via ses liens avec les muscadins, les Cabarrus et la cour d'Espagne ; et par les modérés, qui lui reprochent son passé au sein de la Terreur et son comportement lors des massacre de septembre. Sa femme Thérésa est alors surnommée la « nouvelle Marie-Antoinette » par les premiers, et « Notre-Dame de septembre » par les seconds[16]. De même, alors que la famine et la misère sévissent à Paris, les Tallien et la belle société des thermidoriens sont de plus en plus vus comme des profiteurs et des corrompus[16]. Aussi, alors que Tallien perd son pouvoir au profit de Barras, qui devient le nouvel homme fort du pays, Thérésa s'en sépare en 1795. Une autre raison de cet abandon se trouve peut-être dans le massacre de 754 royalistes fusillés sur l'ordre de son mari, parmi les 9 000 capturés par Lazare Hoche à l'issue de l'écrasement de l'expédition de Quiberon (-). « Trop de sang dans les mains de cet homme », confie-t-elle à une amie, « je fus à jamais dégoûtée de lui »[18]. Le divorce sera officiellement acté le 2 avril 1802[19].

Barras

Portrait de Paul Barras en costume de Directeur.

Après l'écrasement par Barras de l'insurrection royaliste à Paris le 25 octobre 1795, un nouveau régime est mis en place, le Directoire. Celui-ci, inspiré par une bourgeoisie enrichie par la spéculation sur les biens nationaux et les assignats, rétablit le suffrage censitaire. Barras en est le Directeur le plus puissant et Thérésa le choisit comme nouvel amant, devenant la « Reine du Directoire ». Lui délaisse son ancienne maîtresse, Rose de Beauharnais, qui se console en se mariant avec Bonaparte[20].

La mode des « Merveilleuses » durant le Directoire. Au centre, Thérésa Tallien, Juliette Récamier et Rose de Beauharnais.

Thérésa s'installe chez Barras, dans le plus bel appartement du palais du Luxembourg. Ils y organisent de grandes fêtes auxquelles participent les plus importants politiques, financiers, militaires ou artistes comme Garat, Isabey Auber... S'affichant presque nue et couverte de bijoux extravagants, alors qu'une terrible misère sévit à Paris, Thérésa Tallien est alors surnommée la « plus grande putain de Paris »[20].

Elle est également mêlée aux corruptions du Directoire, notamment à travers la Compagnie Ouin, qui fournit les armées en vivres, et apporte d'énormes commissions et dessous de table[20]. En 1797, Barras acquiert le château de Grosbois, où Thérésa fait office de maîtresse de maison. Le , elle y accouche d'un enfant, mort à la naissance. On en attribue la paternité à Barras, mais Tallien pourrait aussi en être le père[20].

Le père de Thérésa, François Cabarrus, étant sorti des prisons espagnoles, est chargé par Godoy, alors chef du gouvernement espagnol et qui sait que l'ex-Mme Tallien est devenue la maîtresse de Barras, d'entamer des négociations avec la France. La signature du traité de Bâle (22 juillet 1795) entraîne la réhabilitation de Cabarrus et son indemnisation pour ses trois années passées dans les geôles[21].

Ouvrard

Portrait de Gabriel-Julien Ouvrard, un des hommes les plus riches de France.

Depuis 1795, dans le salon de la Chaumière, le richissime financier Gabriel-Julien Ouvrard, fournisseur des armées, fréquente régulièrement Thérésa Tallien. Puis, selon le Directeur Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux, au cours d'une chasse donnée au château de Grosbois à l'automne 1798, elle aurait fait l'objet d'un marché honteux entre Barras, qui ne fut son amant que pendant un temps relativement court, et Ouvrard[22].

À partir de cette date, Thérésa Tallien est fréquemment vue à ses côtés, bien qu'Ouvrard soit un homme marié. À peine six mois après leur rencontre, grâce à l'argent qu'il lui donne, elle s'achète l'hôtel de Chanaleilles situé rue de Babylone. Lui continue de vivre au domicile conjugal, rue Mont-Blanc, avec sa femme Élisabeth Thébaud[19]. De cette la relation entre Ouvrard et Thérésa naissent dans l’hôtel parisien quatre enfants entre 1800 et 1804 :

  • Clémence Tallien, née le , mariée au colonel Hyacinthe Devaux, morte en 1884 ;
  • Jules Adolphe Édouard Tallien, le à Paris, futur docteur Jules Tallien de Cabarrus, mort le à Paris. Apôtre fervent de l'homéopathie, il épousa le Adélaïde Marie de Lesseps (née à Versailles le ) avec qui il eut deux fils qui changeront leur nom en Tallien de Cabarrus en 1866 (le premier, Julien-Dominique-Marie-Edouard Tallien de Cabarrus, le second Charles Adolphe Tallien de Cabarrus) ;
  • Clarisse Gabriel Thérésa Ouvrard, le , mariée en 1826 à Achille Ferdinand Brunetière ;
  • et Stéphanie Coralie Thérésa Ouvrard, le , mariée à Amédée Ferdinand Moisson, baron de Vaux (et donc grand-mère paternelle de Raoul de Vaux).

Ouvrard est nommé en 1798 fournisseur des vivres de la Marine, et fournisseur de l’escadre espagnole, du fait des liens unissant Thérésa au ministre et amiral Étienne Eustache Bruix[23]. C'est chez Mme Tallien que Bonaparte et Ouvrard se rencontrent. Ce dernier écrit plus tard dans ses Mémoires : « J'étais loin de prévoir qu'il tiendrait dans ses mains les destinées du monde et que son inimitié aurait une si funeste influence sur ma vie. » En effet, depuis le coup d'État de Bonaparte du 18 Brumaire (9 novembre 1799), le financier corrompu Ouvrard tombe en disgrâce. Thérésa Tallien s'en sépare en 1804[19].

Napoléon Bonaparte

Thérésa Tallien et Joséphine de Beauharnais au Jardin des Tuileries en 1799.

Après le coup d'État du 18 Brumaire, le Consulat remplace le Directoire et Napoléon Bonaparte devient le nouvel homme fort. Thérésa tente alors de se rapprocher lui, mais Bonaparte, se souvenant des humiliations subies dans son salon, ne l'admet pas à sa cour, ni sous le Consulat, ni sous l’Empire. Selon Las Cases, il aurait répondu aux avances de Thérésa par le discours suivant : « Je ne nie pas que vous soyez charmante, mais voyez-vous un peu quelle est votre demande [...]. Vous avez eu deux ou trois maris et des enfants de tout le monde. On tiendrait sans doute le bonheur d'avoir été complice de la première faute, on se fâcherait de la seconde, on la pardonnerait peut-être, mais ensuite, et puis, et puis... [...] Que feriez-vous à ma place ?... Et moi qui suis tenu à un certain décorum ! »[19]

Par la suite, Napoléon va jusqu'à mettre en garde Joséphine : « Je te défends de voir madame Tallien, sous quelque prétexte que ce soit. Je n'admettrai aucune excuse. Si tu tiens à mon estime, ne transgresse jamais le présent ordre. Elle doit venir dans tes appartements, y venir de nuit, défends à ton portier de la laisser entrer. Un misérable l'a épousée avec huit bâtards. Je la méprise elle-même encore plus qu'avant, elle était une fille aimable, elle est devenue une femme déshonorée et infâme. »[24]

Le prince de Chimay

Portrait du prince de Chimay.

Repoussée de la société officielle, l'ex-Mme Tallien devient alors l’amie de Madame de Staël, fille du financier Jacques Necker et opposante déclarée de Napoléon. Chez elle, Thérésa fait la connaissance de François-Joseph de Riquet, comte de Caraman, ex-colonel de l'armée des émigrés. Celui-ci, qui vit alors dans l'hôtel de Caraman à Paris (aujourd'hui 3 avenue George-V), s'éprend de Thérésa[24].

Le château de Chimay.

À la mort de son père, le comte hérite du château de Chimay (département de Jemmapes, aujourd'hui en Belgique) le 8 juin 1805. Puis, pour la troisième fois, Thérésa se marie civilement le 3 août 1805. Pour se marier religieusement, elle obtient du cardinal de Belloy, archevêque de Paris, l'annulation de son mariage avec le marquis Devin de Fontenay, et se remarie le 18 août 1805 en l'église des Missions étrangères (rue du Bac)[24].

Portrait de Thérésa en 1806.

De leur union naissent 4 enfants : Joseph (1808-1886), Alphonse (1810-1865), Marie (1813-1814) et Louise (1815-1876)[24].

À la Restauration, le prince obtient la croix de Saint-Louis, et est nommé colonel de cavalerie et lieutenant de louveterie. En 1815, il est élu membre de la Chambre des députés par le département des Ardennes ; mais il n’est pas réélu l'année suivante. Son domaine de Chimay et le canton du même nom ayant été cédés par le royaume de France au royaume uni des Pays-Bas par le second traité de Paris signé le 20 novembre 1815, il suit le sort de ses propriétés et passe sous la souveraineté du roi néerlandais Guillaume Ier. Ce dernier le nomme, en 1820, membre de la première Chambre des états généraux. Quoique possédant depuis 1805 les biens de la Maison de Chimay, ce n’est qu'en 1824 que le roi des Pays-Bas lui confirme le titre de prince[25],[24].

Pendant leurs 25 années de vie commune, le couple mélomane reçoit de nombreux artistes, comme Daniel Auber, Rodolphe Kreutzer, Luigi Cherubini, Charles de Bériot ou Maria Malibran, à Paris, puis à Chimay, où Thérésa forme une petite cour. Cherubini composa sa Messe en fa dans ce château. Pour son épouse et pour leur passion commune pour la musique, le prince fait construire en son château un petit théâtre. Cette réalisation architecturale n'est pas la seule qui porte l'empreinte de la princesse. Au bord du lac de Virelles, tout proche de Chimay, on trouve un petit pavillon qui porte également son nom. À la fin des années 1980, le petit théâtre du château de Chimay sert de décor pour le tournage des premières séquences du film Le Maître de Musique de Gérard Corbiau avec José Van Dam.

François-Joseph se détache ensuite de Thérésa dont il a du mal à assumer la mauvaise réputation de divorcée de régicide. Celle-ci est encore appelée « Madame Tallien » ou surnommée la « princesse de chimère ». Dans une lettre à son fils Joseph, il confie : « Je paye bien cher, mon ami, quelques années de bonheur, que cet exemple te soit salutaire et prévois mieux que je ne l'ai fait, si tu le peux... » Par courrier, Thérésa demande à son mari : « Dis-moi au moins que tu ne regrettes pas de m'avoir épousée. »[24]

Le , Thérésa meurt au château de Chimay des suites d'une longue maladie du foie[24]. Elle est enterrée sous la sacristie de l'église locale. Son mari l'y rejoint en 1843.

Descendance

Peu de temps après sa mort, les trois premiers enfants nés Cabarrus changent leur état civil, demandent à faire rectifier leur acte de naissance et à y ajouter le nom de leur père putatif, devenant « Tallien de Cabarrus »[24].

Son fils, Jules Adolphe Édouard Tallien de Cabarrus (fils naturel du banquier Ouvrard), médecin très en vue sous le Second Empire, épouse en 1821 sa cousine Adélaïde de Lesseps[26], sœur aînée de Ferdinand de Lesseps et fille de Mathieu de Lesseps, alors consul général de France à Philadelphie.

Joseph de Riquet de Caraman (1808-1886), premier fils de son union avec François-Joseph-Philippe (1808-1865), deviendra le 17e prince de Chimay en 1843, les deux autres enfants étant Michel Gabriel Alphonse Ferdinand (1810-1886) et Maria Auguste Louise Thérèse Valentine (1815-1876). Térésa est l'arrière-grand-mère de la comtesse Greffulhe.

Théodore Devin de Fontenay, qui a accompagné Louis XVIII à Gand, est mort de ses blessures de guerre.

Dans les arts

Cinéma

Téléfilms

Fictions

Notes et références

Voir aussi

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