Maria Einsmann

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Maria Einsmann (née Mayer le 4 janvier 1885 à Bruchsal et morte le 4 mars 1959 à Mayence) est une ouvrière allemande qui se fait passer pour un homme sous la République de Weimar, ne trouvant pas d'emploi en tant que femme.

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Maria Einsmann
Biographie
Naissance
Décès
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Plaque de rue de Maria-Einsmann-Platz dans la vieille ville de Mayence avec panneau explicatif sur les détails biographiques d'Einsmann
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Biographie

Maria nait le 4 janvier 1885 à Bruchsal[1]. Ses parents sont l'ouvrier Friedrich Mayer et son épouse Anna, née Weinschenk[2]. Elle est l'aînée de leurs trois enfants. Son frère Karl meurt peu après sa naissance en 1890, et sa sœur cadette Anna Barbara nait en 1892.

En 1912, Maria Mayer, qui travaille comme repasseuse à Karlsruhe, épouse Joseph Einsmann, un plâtrier d'un an son aîné[2]. Le couple se sépare pendant la Première Guerre mondiale ; le divorce sera officiellement reconnu en 1923[2], bien que Maria Einsmann n'en ait pas été informée[3]. En 1919, Maria prend l'identité de son mari et se présente comme le père de leurs enfants[4] sous le nom de « Joseph Einsmann ». Sa véritable identité va rester cachée pendant douze ans[3].

Alors qu'elle travaillait dans une usine de munitions à Pforzheim, en 1916, elle a rencontré sa future compagne Helene Müller[3] qui a connu un parcours de vie similaire au sien. Née Helene Hertha Banz le 6 décembre 1894 à Pforzheim[5], celle-ci a épousé l'orfèvre Emil Müller en 1914 ; dès le début ce mariage s'est révélé malheureux et le couple se sépare  le divorce d'Helene Müller sera également prononcé en son absence à Karlsruhe en 1922[3].

À partir de 1919, Maria Einsmann vit avec Helene Müller et ses deux enfants à Mayence. La révélation de la véritable identité de Maria Einsman en 1931, et le procès[6] qui s'ensuit, ont un retentissement médiatique considérable dans la presse nationale et internationale.

Contexte historique

Pendant la Première Guerre mondiale, de plus en plus d'hommes sont enrôlés dans l'armée. En raison de la transition rapide d'une économie de paix à une économie de guerre et de la pénurie de main-d'œuvre masculine, les femmes remplacent les hommes dans des emplois jusque-là réservés aux hommes[7].

Après l'Armistice du 11 novembre 1918 débute la transition économique allemande de retour vers une production de temps de paix. La situation sur le marché du travail change avec la démobilisation des forces armées allemandes.

Des appels[8] parus dans les journaux de Mayence, adressés aux femmes et aux jeunes filles qui travaillent, peuvent être lus dans toute l'Allemagne :

« Par conséquent, aujourd'hui, le devoir de chaque femme, quelle que soit sa profession, est qu'elle cède sa place aux hommes qui rentrent au pays et à ceux qui reviennent des usines d'armement. Si les femmes ont reconnu leur devoir au début et pendant la guerre, la patrie attend d'elles qu'elles en fassent autant aujourd'hui. »[9]

Les femmes de l'industrie de l'armement, comme Maria Einsmann et Helene Müller, jusqu'alors indispensables à la production de munitions et d'armes, sont désormais contraintes de quitter leur emploi pour laisser la place aux hommes qui reviennent[3]. On attend des femmes qu'elles reprennent leur rôle traditionnel de « femme au foyer » pour lutter contre le chômage des hommes et ce thème est même repris au sein des syndicats[10]. À défaut, elles doivent se contenter des emplois souvent mal rémunérés qui leur sont accordés.

Changement d'identité

Maria Einsmann et Helene Müller perdent toutes deux leur emploi à Pforzheim et décident de s'installer ensemble à Mainz Neustadt (Mayence) en 1919. On ignore s'il s'agissait d'une relation amoureuse ou plutôt d'une simple relation de complicité[11].

Les deux femmes s'y retrouvent confrontées à la même situation précaire que dans leur région natale de Bade. Les emplois suffisamment rémunérés pour subvenir à leurs besoins sont réservés aux hommes. Les emplois disponibles pour les femmes ne leur permettent même pas d'assumer partiellement leurs besoins. Dans cette situation, Maria Einsmann se souvient qu'elle possède encore un costume noir de son mari Joseph. Elle l'avait acheté peu avant leur séparation en 1916, mais l'a conservé. L'essayant, elle découvre qu'il contient les anciens papiers d'identité de son mari. Les deux femmes décident alors que Maria endossera l'identité de Joseph Einsmann pour chercher un emploi.

Maria se coupe les cheveux et se rend à l'agence pour l'emploi. Presque immédiatement, elle trouve un travail de mécanicien avec un salaire suffisant pour faire vivre la famille, dans le parc automobile des troupes françaises stationnées à Mayence[12]. Elle travaille ensuite dans une entreprise de sécurité comme veilleur de nuit, puis dans d'autres entreprises de divers secteurs. En mars 1925, elle est engagée dans ce qui sera son dernier emploi avant la révélation de son identité, chez Werner & Mertz, une entreprise alors très prospère et connue dans tout le pays pour sa marque de cirage Erdal.

Alias Joseph Einsmann, Maria y travaille d'abord brièvement à la gestion d'entrepôt, puis, en juin 1925, au service de peinture sur étain de l'usine de boîtes de cirage où son travail consiste à mélanger les peintures pour les pots de cirage et à remplir les machines à peindre ; elle passe ensuite contremaître. Son employeur déclarera plus tard à la presse : « Cette femme était toujours travailleuse et ponctuelle. »[13]. Helene Müller contribue également de son côté aux frais du foyer en travaillant d'abord comme femme de chambre dans un hôtel occupé par des Français, puis comme ouvrière dans diverses entreprises de Mayence.

Sous le nom de Joseph Einsmann, Maria Einsmann perfectionne, au cours des années suivantes et en société, son attitude d'homme. Helene Müller est présentée comme son épouse, et la présence des filles d'Helene complète progressivement l'image de la « famille Einsmann ». Maria Einsmann parvient à assurer la subsistance de sa famille grâce à ses divers emplois. Elle chante comme ténor dans deux chorales d'église de Mayence, joue du skat aux tables des habitués et, défend ses collègues en tant que syndicaliste chez Werner & Mertz. Une petite-fille d'Helene Müller rapporte lors d'une interview qu'elle fait preuve au quotidien d'une grande créativité : par exemple, elle urine aux urinoirs à l'aide d'un chausse-pied largement dissimulé par son pantalon.

Révélation et procès

En août 1931, Maria/Joseph Einsmann est victime d'un accident du travail dans l'atelier de découpe de tôles de Werner & Mertz. Sa main se coince dans une machine à découper et elle perd l'auriculaire de la main droite. Incapable de travailler dans un premier temps, elle dit percevoir une pension[Quoi ?]. Une demande de pension correspondante est déposée en son nom[Par qui ?]. Lors du traitement de cette demande à l'Office des assurances du Reich à Berlin, deux cartes d'invalidité, toutes deux établies au nom de Joseph Einsmann et contenant des données identiques, sont signalées. Après une enquête plus approfondie, la véritable identité de Joseph Einsmann est découverte à Mayence, ce qui entraîne immédiatement des poursuites judiciaires[6]. En changeant d'identité, Maria Einsmann s'est rendue coupable d'usage de faux, c'est-à-dire de modification intentionnelle de l'état civil[14]. Elle est également coupable de substitution d'enfant, s'étant présentée à l'état civil de Mayence comme le père des deux enfants de sa compagne Helene Müller.

Avant l'audience principale, presque un an jour pour jour après que sa véritable identité soit été révélée, deux expertises psychiatriques sont commandées[15] pour explorer ses motivations et déterminer sa responsabilité pénale[16]. Le tribunal et l'expert désigné par le tribunal, le médecin de district et médecin-chef Wagner, croient sa déclaration selon laquelle le changement d'identité et, surtout, de sexe n'a été entrepris que pour des raisons pragmatiques, pour trouver un emploi et gagner sa vie[16]. Dans son diagnostic, ce médecin suit les déclarations de Maria et nie toute forme de travestissement, même pathologique, ou tout autre trouble mental[16].

Pour l'autre expertise, Maria Einsmann doit se rendre à Berlin, à l'Institut de sexologie dirigé par le célèbre sexologue Magnus Hirschfeld. Là, le Dr Abraham diagnostique une « prédisposition au travestissement » sous la forme d'une pulsion de déguisement[17] et la déclare aliénée. Maria Einsmann rejette l'accusation selon laquelle elle est une « travestie du quatrième groupe »[17] avec un besoin irrépressible de se déguiser.

Les juges non professionnels du tribunal de district de Mayence rendent leur verdict le 20 août 1932, trois heures seulement après le début de l'audience principale, à laquelle Maria est contrainte de comparaître habillée en femme. Le tribunal, suivant le diagnostic et l'évaluation de Wagner, annonce le verdict, sous les applaudissements du public venu en grand nombre. Il inflige des peines relativement clémentes aux deux accusées : un mois de prison pour Maria et quatre semaines de prison pour Helene, avec sursis de trois ans. Les deux femmes doivent également payer les frais de justice. Dans le cas de l'accusation de trafic d'enfants, seul l'enfant né en 1930 est pris en compte, le cas de la fille aînée d'Helene Müller, née en 1921, étant déjà prescrit[16]. Maria ne s'est pas cachée après la révélation de son identité, mais a plutôt géré sa nouvelle situation de façon offensive. Elle est apparue en public et a volontiers répondu aux questions sur sa double vie. Après la fin du procès, elle a fait prendre une photo de famille d'elle (habillée en homme), d'Helene Müller et de ses deux enfants, qu'elle a vendue avec succès dans les bars et restaurants de Mayence avec l'autorisation des autorités municipales. Elle a également pu conserver son emploi chez Werner & Mertz. En accord avec son employeur, elle a d'abord pris les congés auxquels elle avait droit, puis a repris son travail sous son vrai nom. Après la fin du procès, sa vie publique s'est calmée. Helene Müller et elle ont continué à vivre dans le quartier de Neustadt à Mayence avec leurs deux filles. Maria y est morte le 4 mars 1959, à l'âge de 74 ans et sa compagne Helene le 7 novembre 1993, à l'âge de presque 99 ans.

Impact médiatique en Allemagne et à l'étranger

Annonce dans le Neuer Hochheimer Stadtanzeiger du 19 septembre 1931 à l'occasion de la reprise du Saalbau « Zur Krone » avec publicité pour la représentation de Maria Einsmann

Peu après la découverte de la véritable identité de « Joseph Einsmann » en août 1931, les journaux allemands et étrangers s'emparent de l'affaire qui suscite une large couverture médiatique. Le Mainzer Tagesanzeiger commence le 16 août 1931 avec le titre « Madame Père. Une femme déguisée en homme travaille sur des chantiers et dans des usines depuis 12 ans. » Il est suivi par le Mainzer Anzeiger, avec le titre « La lutte pour la vie d'une femme en tenue d'homme sur les lieux de travail de Mayence ». D'autres articles paraissent presque quotidiennement dans divers organes de presse de Mayence, tels que le Mainzer Journal et la Mainzer Volkszeitung, puis dans tout le pays, notamment dans le Frankfurter Neuesten Zeitung, la Badische Presse, le Karlsruher Tagblatt et le Vorwärts.

Hors d'Allemagne, des journaux et revues autrichiens, néerlandais, français[18], américains[19] et même le journal colonial néerlandais De Sumatra Post relayent l'affaire. Une deuxième vague d'articles de presse parait au début du procès, en août 1932. Nombre d'entre eux contiennent des photographies de Joseph/Maria Einsmann, ainsi que des caricatures ou des poèmes satiriques[20]. Outre l'étonnement général suscité par la nature et la durée de la double identité de Maria Einsmann, ils expriment respect et admiration pour son histoire. Cette femme qui, même dans les professions parfois difficiles et masculines de l'époque, s'est comportée de manière exemplaire et a souvent été reconnue par les employeurs, incite de nombreux journalistes à adopter un ton positif. Son CV, par ailleurs irréprochable, est également maintes fois souligné[21]. La critique des raisons réelles ayant conduit à l'adoption de la double identité (inégalité des chances professionnelles entre les femmes et les hommes, salaires inférieurs, statut social défavorable des femmes célibataires, etc.) n'est que partiellement exprimée. Seul un article très personnel d'A. M. (apparemment un collègue du syndicat auquel appartenait Maria) fait référence, dans le Mainzer Volkszeitung du 20 août 1931, à la situation problématique de l'emploi des femmes[22].

Hommage et postérité

Anna Seghers, exilée à Paris en 1934-1935, se souvient de Maria Einsmann et s'en inspire pour écrire, avec Hans Richter et Friedrich Kohne, le scénario d'un film sur la vie de Katharina Rendel[23]. Ce texte est utilisé par Bertolt Brecht pour la nouvelle La Place de Travail ou Tu ne mangeras pas ton pain à la sueur de ton front. Manfred Karge se sert ensuite du texte de Brecht pour en faire une pièce de théâtre sous le titre Corps Etranger[24].

Longtemps oublié, le scénario d'Anna Seghers n'est redécouvert que dans les années 1990 au Museum of Modern Art de New York. Des parties du scénario sont adaptées en 1995 par Barbara Trottnow dans le film Katharina : oder die Kunst Arbeit zu finden (Katharina : ou l'art de trouver du travail), tourné à Mayence et lié à d'autres destins de femmes similaires[25]. En 2021, la partie du film consacrée à Maria Einsmann est enrichie de témoignages de témoins contemporains, comme celui de la petite-fille d'Helene Müller qui se souvient encore de Maria qu'elle appelait « sa tante » et d'Helene, l'histoire étant désormais présentée sous le titre Frau Vater – Die Geschichte der Maria Einsmann (Madame Père – L'histoire de Maria Einsmann)[26].

À Mayence, le conseil municipal de la vieille ville décide en 2014 de baptiser une place du nom de Maria Einsmann, mais le site adéquat manque. Ce projet est réalisé dans les années suivantes grâce à la reconstruction de la Große Langgasse. Le 25 septembre 2019, le conseil municipal vote le nom de « Place Maria Einsmann » pour une nouvelle section de la zone piétonne[27],[28]. L'inauguration officielle de la place a lieu le 6 mars 2020, avec l'installation d'un panneau de rue et d'une plaque explicative[29]. Selon la ville de Mayence, il s'agit d'honorer une femme au parcours exceptionnel. Pour marquer le nom de la place, peu après le 61e anniversaire de la mort de Maria et à l'occasion de la Journée internationale des femmes, le Bureau des femmes de la ville de Mayence publie la brochure « La femme en habits d'homme. Le cas de Maria Einsmann ».

Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Eva Weickart, Die Frau in Männerkleidung – Der Fall Maria Einsmann. Presseberichte aus den Jahren 1931 und 1932 La femme en habits d'homme – Le cas de Maria Einsmann. Articles de presse de 1931 et 1932. »], Mayence, Office des femmes de Mayence, , 24 p. (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Crédit de traduction

(de) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en allemand intitulé « Maria Einsmann » (voir la liste des auteurs).

Notes et références

Liens externes

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