Militarisation de la police

usage d'équipements et de tactiques militaires par les forces de police From Wikipedia, the free encyclopedia

La militarisation de la police désigne un ensemble de transformations par lesquelles des institutions policières adoptent des équipements, des tactiques, des formes d'organisation et des représentations professionnelles associées à l'armée et à la doctrine militaire[1]. La notion repose sur une distinction classique entre la police, chargée en principe d'assurer l'ordre public au sein de la société civile, et l'armée, tournée vers la guerre et la défense contre un ennemi extérieur ; le débat porte précisément sur le brouillage de cette frontière[1],[2].

Dans une partie de la littérature, cette évolution s'oppose à des doctrines fondées sur la retenue, la négociation, la police de proximité ou la désescalade[2],[3]. Dans cette perspective, la police démocratique ne devrait pas se constituer en camp face à la population ni la traiter comme un ennemi, mais agir comme un tiers institutionnel chargé de contenir la violence[4].

La notion sert notamment à décrire un usage accru des armes, l'engagement d'unités insuffisamment formées à certaines missions, et une conception plus coercitive de la gestion des foules ou des populations visées[2],[5],[6]. Dans les sources françaises, elle est souvent discutée à propos du maintien de l'ordre, c'est-à-dire de la gestion des foules protestataires, sportives ou festives par la police et la gendarmerie, domaine dans lequel la militarisation se manifeste particulièrement dans l'encadrement des manifestations et le contrôle des foules[7],[3]. Dans une partie de la littérature critique et chez plusieurs autorités indépendantes, elle est aussi analysée comme l'un des signes d'une dégradation du rapport entre police, libertés publiques et conflictualité sociale[8],[9],[10].

Entraînement tactique d'un policier américain armé d'une Colt M4, dans l'Indiana, en 2010.

Définition

Dans les sciences sociales, la militarisation de la police désigne le rapprochement d'une institution policière avec des logiques, des équipements et des modes d'action empruntés à l'armée et à la doctrine militaire[1],[11]. Elle peut se manifester par la diffusion d'armes et de protections issues du registre de la guerre, par la spécialisation ou la rigidification des chaînes de commandement, par des doctrines d'intervention plus offensives, et par une redéfinition du rapport aux populations, notamment dans le maintien de l'ordre et l'encadrement des manifestations[2],[5],[12],[7]. Le terme ne désigne donc pas seulement un surarmement : il renvoie aussi à une transformation de la doctrine policière, de la culture professionnelle et de la manière dont la police conçoit l'usage légitime de la force[1],[2]. Les travaux consacrés au maintien de l'ordre et aux transformations des styles policiers insistent en outre sur le fait que la notion doit être maniée comme une catégorie d'analyse, dont le contenu varie selon les contextes historiques et nationaux[3],[2].

En France

Un débat ancien sur le maintien de l'ordre

Policiers antiémeute à Paris.

En France, le débat porte principalement sur le maintien de l'ordre, domaine dans lequel la question de la militarisation est discutée depuis longtemps[2]. Les travaux d'Olivier Fillieule et de Donatella Della Porta rappellent que ce champ est aussi celui d'une spécialisation ancienne, avec ses règles, ses unités et ses formes de professionnalisation[13],[3]. Suivant Luca Provenzano, cette singularité française ne tient pas seulement au durcissement récent des années 2010 : elle s'inscrit dans une histoire plus longue, marquée par la place accordée aux armes de dispersion et de tir à distance, ainsi que par une doctrine visant à tenir les foules à distance plutôt qu'à privilégier le contact, le dialogue ou la désescalade[5],[14].

Fillieule et Jobard montrent aussi que cette histoire longue n'est ni homogène ni continue : le « maintien de l'ordre à la française » s'est construit en métropole autour de la spécialisation, de la gradation de la force et de la mise à distance des foules, tandis que des pratiques beaucoup plus violentes se maintenaient dans les colonies et contre des populations colonisées, notamment en Algérie ou à Paris en [14].

En France, la sécurité intérieure ne relève pas des seules forces de police : elle associe aussi la gendarmerie, les préfets, les maires et divers dispositifs de prévention de la délinquance[15]. La France se caractérise en particulier par une dualité ancienne entre police civile et gendarmerie à statut militaire, cette dernière assurant une large part des missions de sécurité dans les zones rurales[15],[16]. Cette place durable d'une force à statut militaire dans la sécurité intérieure contribue à faire de la France non un cas isolé, mais l'une des principales variantes européennes d'un modèle gendarmique, également observé en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas[17].

Une inflexion depuis les années 2010

Canon à eau de la Police nationale à Paris, en 2021.

Plusieurs auteurs estiment cependant qu'une inflexion plus brutale s'observe depuis les années 2010, notamment à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, par la diffusion d'armes dites intermédiaires comme le lanceur de balles de défense, par l'engagement d'unités non spécialisées ou de brigades comme la Brigade de répression de l'action violente motorisée (BRAV-M), et par un recours plus offensif à la force en manifestation[5],[12]. La presse généraliste a elle aussi largement repris cette lecture, par exemple à propos de la BRAV-M ou de la séquence allant de Seattle à Sainte-Soline[18]. Dans cette lecture, la militarisation ne désigne pas une simple modernisation technique, mais un déplacement de la doctrine vers une logique d'affrontement plus risquée pour l'intégrité physique des manifestants et pour l'exercice effectif de la liberté de manifester, déplacement souvent relié au Schéma national du maintien de l'ordre[9],[19]. Les condamnations judiciaires liées à l'usage du lanceur de balles de défense ont également nourri ce débat en donnant une traduction pénale et médiatique à des pratiques déjà dénoncées par les autorités indépendantes[20]. Fillieule et Jobard relient aussi ce durcissement à des transformations internes de l'institution : réduction des unités de force mobile, moindre disponibilité des compagnies de CRS et des escadrons de gendarmerie mobile, recul de la formation continue et transfert d'une partie du maintien de l'ordre vers des unités davantage socialisées aux violences urbaines qu'à la gestion négociée des manifestations[14].

Critiques institutionnelles

Policier français équipé d'un Flash-Ball.

Les critiques portent d'abord sur les blessures graves et les mutilations imputées à certaines armes et techniques de dispersion, en particulier le lanceur de balles de défense[9]. La Commission nationale consultative des droits de l'homme et le Défenseur des droits relient ces pratiques à des problèmes de proportionnalité, de formation, de contrôle et de déontologie, ainsi qu'à une détérioration durable de la relation entre police et population[8],[12]. Ces critiques ont aussi été formulées à l'échelle européenne. En 2019, la commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatović, se dit gravement préoccupée par le nombre et la gravité des blessures causées en France lors des manifestations, puis demande la suspension de l'usage du lanceur de balles de défense[21],[22]. En 2022 et 2023, d'autres prises de position du Conseil de l'Europe dénoncent encore le recours excessif à la force et rappellent que des violences isolées ne sauraient justifier des atteintes générales à la liberté de réunion[23],[24].

Comparaisons internationales

Police antiémeute à Seattle, en 1999.

Le phénomène n'est pas propre à la France. Des travaux comparatifs l'observent aussi aux États-Unis, en Amérique latine ou dans plusieurs pays européens, selon des intensités et des formes variables[3],[6].

Dans le cas américain, la littérature insiste notamment sur le rôle des unités de type SWAT, sur les effets de la guerre contre la drogue et de la guerre contre le terrorisme, ainsi que sur le transfert d'équipements militaires vers les polices locales[6],[25].

Les comparaisons européennes ne se réduisent pas à une opposition simple entre pays « militarisés » et pays « modérés ». Elles portent aussi sur la place différente des forces à statut militaire dans la sécurité intérieure : la France, l'Italie ou l'Espagne conservent de puissantes gendarmeries, alors que d'autres États ont davantage démilitarisé, réformé ou dissous ce type de corps[17],[26],[27].

Les travaux sur le maintien de l'ordre soulignent aussi que certains pays, notamment l'Allemagne, mettent davantage en avant des doctrines de désescalade, de gestion du conflit et de retenue dans l'encadrement des manifestations, même si ces modèles n'échappent pas eux-mêmes aux critiques[3].

Dans les études sur le maintien de l'ordre des manifestations, la militarisation est plus largement décrite comme l'une des issues possibles d'un durcissement des doctrines d'intervention, en tension avec d'autres modèles fondés sur la désescalade, la négociation ou la police de proximité[3].

Pour une partie de la littérature critique, la militarisation de la police traduit ainsi moins une adaptation neutre aux désordres contemporains qu'un mode de gouvernement des conflits sociaux fondé sur la démonstration de force, au risque d'affaiblir les garanties démocratiques que le maintien de l'ordre est censé protéger[2],[28]. Dans le débat public, cette critique s'accompagne aussi d'une contestation de l'idée selon laquelle la montée de la violence policière ne serait qu'une réponse mécanique à une violence croissante de la rue[29].

Notes et références

Voir aussi

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