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Mosquées de Djerba

ensemble architectural en Tunisie From Wikipedia, the free encyclopedia

Les mosquées de Djerba, majoritairement historiques et fortement marquées par la tradition ibadite, répondent aux menaces maritimes et aux besoins communautaires qui ont façonné l’île au fil des siècles. Elles forment un ensemble dense et unique, reconnaissable par une architecture vernaculaire blanchie à la chaux, et par une fonction polyvalente mêlant culte, enseignement et surveillance du littoral.

Type
Architecture religieuse
Style
Architecture djerbienne
Religion
Islam
Localisation
Faits en bref Type, Style ...
Mosquées de Djerba
Mosquée Satouri
Présentation
Type
Architecture religieuse
Style
Architecture djerbienne
Religion
Islam
Localisation
Localisation
Région historique
Djerba
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Histoire

L’implantation de l’islam en Ifriqiya s’opère à la suite d’une série de campagnes militaires initiées en 647, L’île de Djerba est intégrée au territoire de l’État islamique à partir de 667, lorsque Ruwayfi‘ ibn Thābit al‑Ansārī en prend le contrôle durant le califat de Othmân ibn Affân[1].

Comme dans l’ensemble de l’Occident musulman, les premiers édifices religieux ne laissent aucune trace matérielle en Ifriqiya[2]. À Djerba aussi, aucun lieu de culte des premiers siècles de l’islam n’est mentionné dans les sources, les oratoires primitifs disparaissant ou se transformant au fil des reconstructions ultérieures.

Mosquée Tejdite

À partir du VIIIᵉ siècle, Djerba devient un lieu de repli pour les communautés ibadites, qui cherchent à échapper aux persécutions en Ifriqiya et en Orient. L’île, en marge des grands centres politiques, leur offre un espace propice à une organisation religieuse autonome. Un témoignage supplémentaire de cette présence apparaît avec l’une des plus anciennes mosquées encore visibles sur l’île, Jāmiʿ al‑Tajdīt. Dans son Muʾnis al‑Aḥibba, Muḥammad Abū Rās (m. 1807) indique que cet édifice, autrefois appelé al‑jāmiʿ al‑jadīd, est construit au IXᵉ siècle sur ordre du prince de Tāhert et réalisé par son gouverneur à Djerba. Si cette datation se confirme, la mosquée s’inscrit alors dans les premières décennies du pouvoir rustamide[3].

Entre les XIIe siècle et XIIIe siècle siècles, la communauté ibadite djerbienne connaît un schisme interne entre deux courants : les Wahbites, majoritaires, et les Mestawa, minoritaires. Cette divergence doctrinale et politique entraîne la duplication de plusieurs mosquées dans les mêmes villages, chaque faction construisant ses propres lieux de culte[4]. Ce phénomène contribue à la densité exceptionnelle du maillage religieux de l’île.

Du XIe siècle au XVIe siècle siècle, Djerba est confrontée à une succession de conflits : incursions hilaliennes, rivalités entre dynasties maghrébines, attaques espagnoles et affrontements entre Ottomans et puissances chrétiennes. Dans ce contexte d’insécurité, de nombreuses mosquées sont conçues ou transformées en édifices semi-fortifiés : murs aveugles, tours de guet, citernes intégrées et espaces de refuge deviennent des éléments caractéristiques[5]. Ces mosquées-refuges témoignent de l’adaptation de l’architecture religieuse aux contraintes militaires.

L’arrivée des Ottomans en 1574 introduit à Djerba deux rites sunnites : le malikisme, déjà dominant en Ifriqiya continentale, et le hanafisme, rite officiel de l’Empire ottoman. Le malikisme s’implante surtout dans les centres urbains comme Houmt Souk, où apparaissent des mosquées plus monumentales, influencées par l’architecture hafside et ottomane. Le hanafisme, quant à lui, est représenté par des mosquées liées aux garnisons et aux fonctionnaires ottomans[6]. Cette pluralité rituelle transforme le paysage religieux de l’île, où l’ibadisme demeure dominant dans les zones rurales tandis que les rites sunnites se concentrent dans les espaces urbains.

Aujourd’hui, l’île compte plus de trois cents mosquées recensées, dont une grande partie appartient au patrimoine ibadite. Leur diversité architecturale et fonctionnelle fait de Djerba un ensemble religieux unique dans le monde islamique, inscrit dans une longue histoire de coexistence rituelle, d’adaptation défensive et d’organisation communautaire[7].

La tradition ibadite dans l’édification des mosquées

Dans la tradition musulmane, toute portion de terre peut servir de lieu de prière, mais la mosquée, conçue et aménagée pour cet usage, demeure l’espace privilégié pour accomplir le culte[8]. Les juristes ibadites, comme leurs homologues sunnites, encouragent la construction de mosquées et affirment que toute ville fondée selon les principes de l’islam doit en posséder une [9]. Ils rappellent les mérites spirituels de ceux qui bâtissent ou financent ces édifices, tout en soulignant que la valeur de l’acte ne dépend ni de la taille ni du faste de la construction[10].

Mosquée el Kbob: vue intérieure

Dans cette perspective, les savants ibadites rejettent toute forme d’ostentation : ils estiment qu’une mosquée ne doit pas être édifiée pour se mettre en valeur et que son architecture doit rester sobre afin de ne pas distraire les fidèles. Les constructions monumentales ou richement décorées ne sont donc pas recommandées[11]. Enfin, les juristes précisent qu’un bâtiment érigé sur une terre usurpée ne peut être considéré comme une véritable mosquée, l’injustice de son fondement annulant la légitimité de son usage cultuel[12].

Mosquée El Mouhechi: vue extérieure

Les sources juridiques recommandent que des chemins d’accès soient prévus pour conduire à la mosquée et soulignent l’importance de la proximité d’une source d’eau, naturelle ou artificielle, condition indispensable à la purification rituelle préalable à la prière. Les juristes ibadites se montrent particulièrement stricts concernant la pureté du corps et des vêtements, qu’ils considèrent comme une condition essentielle à la validité de l’acte cultuel[13]. En raison du caractère sacré de la mosquée, les savants musulmans exigent que son financement, son ameublement et son entretien proviennent de ressources licites. Le fiqh ibadite identifie trois sources légitimes pour financer la construction : les biens constitués en waqf par des donateurs au profit de la mosquée, le trésor public des musulmans bayt al‑mâl, et la participation volontaire des habitants, y compris des non‑musulmans[14]. Les fonds collectés servent en priorité à l’édification et à la consolidation des éléments architecturaux du sanctuaire et de ses espaces de prière, ainsi qu’à l’achat des matériaux nécessaires — bois, pierre, eau, terre, troncs de palmier, entre autres. Ils peuvent également financer la construction de contreforts, de pilastres, du mur d’enceinte, du minaret ou encore la couverture partielle de la cour ou du portique, ainsi que la rémunération et la subsistance des artisans et ouvriers[15]. Lors de la fondation du sanctuaire, les savants ibadites insistent sur la nécessité d’exprimer explicitement l’intention al‑niyya de construire une mosquée afin que l’édifice acquière son statut sacré[16]. Ils accordent également une grande importance à l’accord général des habitants de la ville ou du village avant d’entreprendre la construction[17]. Si les polythéistes ne doivent pas participer physiquement au chantier, leur contribution financière ou matérielle demeure toutefois permise[9].

Répartition géographique des mosquées

Elle présente une organisation nette entre trois grands ensembles. Les mosquées de la campagne constituent près des trois quarts du total insulaire. Parmi elles, un tiers correspond aux mosquées de quartiers ḥūma, implantées en bordure des zones d’habitation et souvent adossées aux propriétés familiales ḥūsh. La moitié des mosquées rurales se situe dans les oasis, à distance des secteurs résidentiels, tandis qu’un cinquième occupe ou jouxte les cimetières, qu’ils soient encore utilisés ou abandonnés, ce qui entraîne fréquemment la désaffection du monument lui‑même[18]. Les mosquées des zones urbaines, concentrées dans les principaux centres comme Houmt Souk, Midoun ou El May, représentent une proportion bien plus faible que celles de la campagne, mais leur densité y est élevée en raison de l’exiguïté des espaces urbanisés. Enfin, les mosquées du littoral — appelées localement jawāmiʿ ech‑chatt, « mosquées des plages » — ponctuent la bande côtière qui a toujours constitué à la fois l’ouverture de l’île vers le continent et son rempart maritime. Leur nombre demeure limité à l’échelle de l’ensemble insulaire, mais important au regard de l’étendue du rivage ; la plupart sont édifiées comme postes avancés de surveillance destinés à signaler les incursions venues de la mer[19].

Caractéristiques architecturales

Apparence exterieure

Mosquées creusées

Elle semblent précéder les édifices construits en surface et témoignent de l’introduction, au Moyen Âge, de l’architecture troglodyte par des tribus berbères migrantes, qui ont développé ce type de construction partout où la nature du sol le permettait, notamment à Matmata ou Chenini. À Djerba, ces sanctuaires souterrains ne relèvent ni d’une spécificité régionale ni d’une appartenance confessionnelle : on les rencontre dans toutes les zones de l’île et ils sont utilisés aussi bien par les communautés ibadites que malékites. Leur apparition paraît liée à des contextes sécuritaires difficiles, l’architecture creusée offrant alors un refuge discret ; dès que s’installe une certaine stabilité politique, ce mode de construction tend toutefois à être perçu comme un signe de retard ou de marginalité. Le nombre de mosquées troglodytes encore visibles reste très faible par rapport à l’ensemble des sanctuaires recensés, et il convient de souligner qu’elles ont été conçues dès l’origine comme des lieux de culte, sans jamais se substituer à des édifices antérieurs[20].

Mosquées apparentes 

Se présentent sous la forme d’ensembles pavillonnaires organisés autour d’un espace ouvert, la raḥba, qui joue le rôle du ṣaḥn dans la mosquée classique. La salle de prière, appelée al‑masjid, constitue l’unité centrale de ce dispositif, auquel s’ajoutent un portique, une salle d’ablutions et diverses annexes fonctionnelles, l’ensemble étant délimité par un muret de clôture setra qui structure et protège l’espace sacré[21].

Toits

Se présentent le plus souvent sous forme de coupoles ou de voûtes, un mode de couverture particulièrement répandu dans les sanctuaires ruraux de petites dimensions, ainsi que dans quelques grandes mosquées dont l’architecture s’inspire du style religieux ottoman, comme Jemaa Ettrok. La prédominance de ces volumes saillants constitue une caractéristique ancienne de l’architecture musulmane et se diffuse largement dans les régions ibadites, notamment dans le Sud‑Est du Maghreb. Toutefois, dans certains édifices, le relief du toit est volontairement aplati, choix généralement motivé par des considérations structurelles ou par des impératifs défensifs liés au contexte local[22].

Salle de prière principale

Constitue l’élément central du monument religieux à Djerba, où la distinction terminologique est nette : le bâtiment est désigné comme jamaa, tandis que l’espace cultuel interne porte le nom de masjid[22]. La plupart des masjids adoptent un plan rectangulaire proche du carré, avec un volume cubique dont certains chercheurs rapprochent la forme de celle de la Kaaba, en raison de l’unicité de l’accès, de ses proportions réduites par rapport à la façade, de l’absence d’ouvertures importantes et de l’organisation spatiale générale, comparable à celle des menzels djerbiens[23]. L’entrée unique demeure la configuration la plus courante, même si quelques salles comportent deux accès, le second étant lié à l’importance fonctionnelle du sanctuaire et fréquent dans les mosquées‑madrassas comme Jamaa Ouelhi, Jamaa Midoun, Jamaa Abi Messouar ou Jamaa El Bassi. L’accès ne se situe presque jamais sur la façade de la qibla, afin de ne pas perturber la prière ou le prêche ; il se trouve le plus souvent à l’est, choix motivé par des considérations climatiques, tandis que l’éventuelle seconde porte occupe la façade nord pour faciliter la circulation entre la salle de prière et les annexes[24]. L’organisation intérieure des mosquées suit deux grands schémas : dans le premier, les piliers soutiennent des arcades parallèles au mur de la qibla et un toit en voûtes longitudinales, configuration typique des mosquées du littoral comme Jamaa Medrajen ; dans le second, l’espace est divisé en petites travées carrées par des piliers portant des arcs entrecroisés sur lesquels reposent de petites coupoles, comme à Jamaa Bouzid, Sidi Yati ou El Bassi.

Minaret

Les minarets des mosquées de Djerba se distinguent par leur très faible élévation, au point de se confondre avec de simples excroissances architecturales occupant l’un des angles de la salle de prière[25]. La présence de ces minarets relève d’une réalité architecturale et doctrinale particulière. Souvent associée à la vocation défensive du sanctuaire, la tour peut prendre la forme de la sawma‘a destinée à l’appel à la prière ou de la manāra conçue pour la signalisation, la protection et la surveillance, mais elle n’est jamais considérée comme un élément essentiel de l’édifice religieux. Les savants ibadites n’évoquent d’ailleurs aucune obligation d’ériger un minaret, ce qui explique que sa présence demeure exceptionnelle et ne s’explique que par le rôle défensif ou symbolique que certaines mosquées ont été amenées à assumer. Le modèle dominant sur l’île reste ainsi celui d’un sanctuaire sans minaret, conforme à l’architecture de la mosquée originelle du Prophète à Médine[26].

Les minarets de Djerba présentent un style architectural d’une grande simplicité : leur base carrée adopte une forme presque pyramidale, tandis qu’une lanterne surmontée d’une coupole irrégulière constitue leur couronnement[27]. Leur aspect massif et leur faible hauteur les distinguent nettement des minarets élevés d’autres régions. Lorsque l’on souhaite obtenir une tour plus haute, la construction fait appel à de gros blocs de pierre, parfois récupérés sur des sites antiques ou importés. Selon leurs proportions, ces minarets se répartissent en trois catégories : les minarets de faible hauteur, rares et souvent réduits à une simple proéminence en terrasse, généralement d’origine ibadite ; les minarets de hauteur moyenne, dont le rapport entre la base et l’élévation varie de 1,5 à 2, et qui constituent la majorité ; enfin, les minarets élevés, dont le rapport dépasse 3, construits pour des raisons commémoratives et intégrés à des édifices dont l’architecture s’écarte du style local. Les moyens d’accès à ces tours sont souvent rudimentaires : en l’absence d’escaliers, des pierres fichées dans la façade ou des pièces de bois plantées dans l’un des angles servent d’échelle. Cette difficulté d’accès indique que ces minarets ne sont pas destinés à assurer les cinq appels quotidiens à la prière[28].

Mihrab

Les mihrabs des mosquées ibadites se caractérisent par une grande sobriété : construits de manière très simple et d’aspect archaïque, ils ne présentent ni décor ni ornement, conformément à une tradition qui privilégie l’austérité du mur de la qibla[29]. Leur forme est exclusivement absidiale et se manifeste le plus souvent par une niche profonde, irrégulière, voûtée et relativement basse, dont les proportions ne permettent que la station debout ou la prosternation de l’imam[30]. Les prescriptions ibadites condamnent presque unanimement l’usage de décor ou d’inscriptions sur la qibla, même lorsqu’il s’agit de versets coraniques, afin d’éviter toute distraction pour les fidèles[31]. Les rares mihrabs ornés de l’île apparaissent dans des édifices construits ou financés par l’administration centrale de Tunis ou par les grandes familles locales, dont l’influence a parfois limité l’autorité des chefs religieux les plus conservateurs[32]. À l’origine, chaque espace de prière ne possède qu’un seul mihrab ; leur multiplication résulte des agrandissements successifs du sanctuaire, notamment lorsque l’élargissement de la cour ou l’approfondissement de la salle impose de repousser le mur de la qibla, l’ancien mihrab étant alors conservé, seul ou avec une portion du mur primitif[33]. Les avis des juristes, majoritairement opposés à la destruction d’une mosquée ou à la modification du mur de la qibla, et favorables au maintien du mihrab existant, contribuent également à cette prolifération au fil des transformations architecturales[34]. Le mihrab peut, dans certains cas, devenir une structure autonome, comme l’illustrent les unités indépendantes aménagées sur l’esplanade de la mosquée Abi Messouar. Lorsque la profondeur souhaitée pour la cavité dépasse l’épaisseur du mur, la saillie extérieure qui en résulte constitue une conséquence logique des techniques constructives et des matériaux disponibles. Certains mihrabs présentent par ailleurs, sur leur paroi interne, une petite niche située à hauteur d’un homme assis, destinée à accueillir une bougie et à fournir un éclairage discret durant la prière[35].

Minbar

L’absence de minbar dans les grandes mosquées ibadites apparaît comme l’une de leurs caractéristiques majeures, en lien direct avec les principes de ce rite, pour lequel la chaire n’est pas un élément indispensable. Dans la tradition islamique, la présence d’un minbar est normalement associée au statut de jamaa, c’est‑à‑dire à un sanctuaire où la prière du vendredi est célébrée ; pourtant, cette relation demeure instable, certains édifices reconnus comme jamaa n’en possédant pas, tandis que d’autres en sont pourvus sans pour autant remplir cette fonction[36]. Pour les communautés ibadites, la prière du vendredi revêt une dimension politique autant que religieuse : elle ne peut être accomplie, selon leurs savants, qu’en présence d’un imam élu à la tête de la communauté, condition qui correspond à l’état de proclamation (ẓuhūr). Or, depuis la disparition de l’imamat de Tāhert en 909, les Ibadites vivent en situation de secret (kitmān) et ne disposent plus d’un imam légitime, ce qui rend la célébration du vendredi théoriquement impossible. [37] Lorsque l’administration centrale de Tunis prend en charge la gestion des biens et impose l’accomplissement de la prière collective au nom du souverain, les Ibadites s’y conforment alors comme à une obligation institutionnelle plutôt que comme à un devoir religieux. [37]

Portique

Portique

Le portique constitue un élément fréquent dans les mosquées de Djerba, bien qu’il soit absent dans celles des oasis, des cimetières et du littoral — à l’exception notable de Sidi Yati. Lorsqu’il existe, il se présente généralement comme une structure indépendante occupant le côté sud de la raḥba, plus précisément sa partie droite, comme dans la mosquée Boussetta. Cette implantation répond à des considérations climatiques : les vents les plus doux proviennent du nord et de l’est, tandis que le côté oriental bénéficie d’un ombrage appréciable durant les après‑midi grâce à la salle de prière, souvent située au nord‑ouest de la cour. La majorité des portiques sont couverts de voûtes longitudinales parallèles au mur de la qibla, tandis que ceux dotés de toits plats sont réalisés en bois de palmier, conformément aux techniques locales[38].

Espaces de prière extérieurs

Espaces de prière externe: portique, mihrabs et masjid

Se présentent comme des aires ouvertes entourées d’un muret (setra ou sira), dont l’arrondi marque généralement la présence d’un mihrab extérieur. Il arrive que d’autres mihrabs soient édifiés au centre de l’esplanade, réservés à la prière individuelle et au recueillement, à l’image de ceux de l’aire de la mosquée Abi Messouar ; ces unités sont souvent financées par des mécènes désireux de disposer d’un lieu de retraite spirituelle. L’usage de ces espaces varie selon les moments de la journée : la salle de prière masjid accueille les fidèles durant les périodes froides, tandis qu’en été, le portique sert aux prières du début d’après‑midi (dohr) et du soir (ʿichā’). L’aire extérieure est privilégiée pour les prières du matin (fajr) et celles du milieu de l’après‑midi (ʿaṣr), lorsque l’ombre portée de la salle de prière et les brises fraîches rendent l’espace particulièrement agréable. L’ensemble confirme que ces différents lieux ont été conçus pour offrir des conditions de pratique adaptées aux variations climatiques[39].

L’estrade d’appel à la prière

Estrade d’appel à la prière

Ou modarraj al‑adhān constitue à Djerba une solution architecturale adaptée à un tissu urbain dispersé, composé de constructions basses et éloignées les unes des autres, où l’édification de hauts minarets n’offre aucune utilité. Les habitants de l’île privilégient ainsi ce dispositif, considéré comme l’un des plus anciens types de minaret dans l’histoire de l’islam[40]. Cette structure, caractéristique des mosquées djerbiennes et des régions partageant des conditions naturelles et culturelles similaires, est généralement adossée ou située à proximité de la façade est de la salle de prière. Elle comporte entre cinq et sept marches menant à un petit palier où le muezzin se tient pour lancer l’appel. Sa hauteur est souvent calculée de manière à permettre à celui‑ci de dépasser les constructions les plus élevées du voisinage, assurant ainsi la portée maximale de la voix dans l’environnement bâti[41].

Salle d’ablutions

Salle d'ablutions

Espace dédié à la purification rituelle (wuḍūʾ), il n’est pas systématiquement présente dans toutes les mosquées de Djerba : elle n’est généralement aménagée que dans les mosquees susceptibles d’accueillir un nombre important de fidèles et dotés d’une fréquentation élevée. Toujours construite à proximité immédiate d’une source d’eau — puits ou majel — elle demeure un composant secondaire dans l’organisation générale du monument, mais son orientation revêt une importance majeure. Afin d’éviter que les fidèles ne se retrouvent face ou dos à la qibla durant l’ablution, ces salles ne sont jamais placées au sud ni au nord de la raḥba ; le côté ouest constitue l’emplacement idéal, d’autant que l’évacuation des eaux usées impose une position en lisière de l’enceinte sacrée[42]. De plan carré ou rectangulaire, ces espaces sont entourés de murs aveugles garantissant l’intimité et se divisent en deux zones : l’une comprenant des bancs et des bassins séparés par des murets, l’autre, proche de l’entrée, servant d’aire d’attente. Les grandes mosquées, telles qu’Abi Messouar ou Ouelhi, disposent en outre de cabines individuelles destinées à la purification rituelle majeure (wuḍūʾ al‑akbar)[25].

Autres éléments architecturaux

Les mosquées de Djerba intègrent divers éléments architecturaux et fonctionnels qui complètent l’organisation du sanctuaire. Les contreforts, d’abord conçus pour renforcer la solidité de l’édifice et améliorer sa résistance en cas d’attaque, créent également des zones d’ombre sur les façades tout au long de la journée ; ils sont souvent reliés par des banquettes maçonnées servant à la fois de raidisseurs et de sièges pour les fidèles ou les passants[43]. Les meurtrières et petites ouvertures percées dans les toits remplissent une double fonction : dispositifs de surveillance, elles assurent aussi l’aération, le rafraîchissement et l’éclairage naturel de l’intérieur[44]. Le système traditionnel de collecte des eaux de pluie repose sur des majels disposés autour des constructions principales, alimentés par des gargouilles de formes variées qui dirigent l’eau depuis les toits vers les impluviums, l’ensemble étant imperméabilisé à la chaux, matériau qui contribue également à purifier l’eau[44]. Certaines mosquées comportent une qobba, pièce unique couverte d’une coupole, utilisée pour les cours religieux, ainsi que des chambres destinées à accueillir les savants ibadites en visite, les étudiants ou les enseignants[45]. Des espaces fermés servent de réserves, de dépôts ou de cuisines, où sont conservés les objets liés aux cérémonies religieuses, les provisions offertes par les fidèles, voire des munitions destinées à la défense du sanctuaire. Enfin, plusieurs édifices possèdent des annexes à vocation économique, telles que des pressoirs, des ateliers de tissage ou des fours à pain, témoignant du rôle polyvalent que la mosquée peut jouer dans la vie communautaire[46].

Classification fonctionelle

La mosquée djerbienne, institution centrale de la vie communautaire, assure au fil des siècles des fonctions cultuelles, éducatives, défensives et funéraires, ce qui permet d’en proposer une classification fonctionnelle fondée sur l’observation de terrain.

La mosquée‑madrasa

Dans la continuité de la tradition instaurée par le Prophète, l’enseignement y est omniprésent, au moins à travers l’apprentissage du Coran, et les édifices dotés d’espaces de résidence pour étudiants ou enseignants acquièrent un rayonnement dépassant l’île[47]. Djerba compte ainsi trente‑deux écoles traditionnelles actives depuis l’arrivée de l’islam jusqu’à la veille du protectorat, dont vingt‑six ibadites ; leur évolution reflète les phases d’essor sous les Beni Smoumen, de stagnation liée à l’affaiblissement des Azzabas et à la promotion du rite malékite par le pouvoir central, puis de renouveau à partir de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle, marqué par l’agrandissement de Walhi, la transformation de petites mosquées en grandes écoles (Bouliman à Sedouikech) et la fondation de nouveaux établissements comme El Bassi[48]. Le centre de gravité de ces mosquées‑madrassas se déplace progressivement du nord‑ouest vers le sud, puis vers le nord‑est, à proximité des zones gagnées au malékisme[49].

Mosquées défensives

Reflet d’une communauté ibadite minoritaire, souvent persécutée et fortement attachée à l’autoprotection[50]. Au XVIᵉ siècle, sous les Beni Smoumen, la défense passe d’une logique passive à un système organisé : une ligne avancée d’avertissement formée par les mosquées du littoral comme Sidi Yati, une ligne de défense relayant les signaux et intégrant des refuges parallèles aux côtes nord‑est et sud‑ouest (Oursighen, Gmir), puis une ligne intérieure protégeant les quartiers habités[51].

Mosquées funéraires et lieux de pèlerinage

Chaque ḥūma possède son cimetière associé, espace social où se déroulent visites, rassemblements et cérémonies. Certains sanctuaires deviennent des mazār en raison des tombes de figures religieuses qu’ils abritent, selon trois formes principales : mosquées édifiées sur une sépulture (Masjid al‑Fahmine sur le tombeau d’Abi Messouar), tombeaux intégrés à la mosquée (Sidi Zaied, Sidi El Hachen, Sidi Zekri, Sidi Mrisel, Sidi Yati) ou mausolées, généralement une pièce unique couverte d’une coupole, destinée à accueillir la tombe d’un personnage éminent[52].

Références

Bibliographie

Voir aussi

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