Narcisse Pelletier
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publié dans L'Univers illustré du .
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Cimetière de la Briandais (d) |
| Nom de naissance |
Alphonse Narcisse Pierre Pelletier |
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Narcisse Pelletier né le à Saint-Gilles-sur-Vie (intégré depuis à la commune de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Vendée) et mort le à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) est un marin français.
En 1858, alors qu'il a 14 ans et qu'il est mousse, le navire sur lequel il voyage fait naufrage près de l'île Rossel en Nouvelle-Guinée. Après avoir été abandonné par l'équipage sur les côtes de la péninsule du cap York en Australie, il vit parmi une tribu d'Aborigènes, sans contact avec le monde « civilisé », avant d'être redécouvert, dix-sept ans plus tard, par des Anglais. Il est ramené à sa famille en France, où il finit sa vie comme gardien de phare puis employé au port de Saint-Nazaire.
Son extraordinaire destin, rapporté dans la presse de l'époque puis par les historiens locaux[1], fait l'objet de diverses publications : récits, articles, romans, bandes dessinées et reportages télévisés. Peu connue en France, son histoire est racontée par lui-même peu de temps après son retour, et constitue un témoignage précieux sur la vie quotidienne, les mœurs, la langue et la culture de la tribu dans laquelle il a vécu.
Famille
Alphonse Narcisse Pierre Pelletier est né le à Saint-Gilles-sur-Vie[2]. Il est l'aîné des quatre fils de Martin Hélier Pelletier (-), maître bottier, et d'Alphonsine Hippolyte Babin (-).
Son père Martin Pelletier, descendant de minotiers et notables de robe (tels que des notaires royaux) né aux Sables d'Olonne, a épousé le sa mère Alphonsine Babin, née à Croix-de-Vie, issue d'une ancienne famille vendéenne comptant de nombreux marins.
Narcisse Pelletier a trois frères cadets : Élie (-), Alphonse (-), et Benjamin (-), que Narcisse ne connaîtra qu'adulte.
Jeune mousse
En 1852, Narcisse Pelletier devient mousse dès l'âge de huit ans sur Le Jeune Narcisse, le bateau de pêche de son grand-père maternel Pierre Étienne Babin (1786-1871), qui est marin et pêcheur à la sardine.
En 1854, enfant turbulent et passionné d'aventures, le jeune Giras[n 1] est exclu de l'école pour insubordination et insolence.
En 1855, il est mousse sur la chaloupe Le Furet, avec pour second son grand-père maternel Pierre Babin.
En 1856, Narcisse Pelletier s'embarque aux Sables d'Olonne en tant que mousse, sur la bisquine l'Eugénie pendant cinq mois, sous les ordres du capitaine Brémaud. Il débarque à Luçon et quitte la bisquine l'Eugénie. Il rejoint ensuite Bordeaux, où il s'embarque sur la Reine des Mers.
En 1857, il s'embarque pour Trieste et la côte d'Illyrie à bord de la Reine des Mers. Mais, maltraité par le second, il débarque à Marseille, puis embarque sur le Saint Paul, trois-mâts de 620 tonneaux, sous les ordres du capitaine Emmanuel Pinard, pour Bombay en Inde puis Sydney en Australie. Le Saint Paul fait escale à Bombay, où il décharge sa cargaison de vin. En 1858, il fait escale à Hong Kong, puis repart pour Sydney, avec à son bord 317 Chinois venant travailler dans des mines d'or en Australie (nommés alors : coolies).
Naufrage du Saint Paul

Le , en heurtant un récif, le Saint Paul fait naufrage près de l'île Rossel (Yela)[n 2], dans l'archipel des Louisiades en Nouvelle-Guinée, où l'équipage établit un campement en catastrophe. Mais les marins subissent les attaques répétées des autochtones pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. L'équipage finit par s'enfuir et part à la recherche de secours à bord d'une chaloupe à voile de six mètres en pleine mer pendant douze jours, laissant sur l'île les Chinois abandonnés à leur sort, qui seront finalement massacrés par les autochtones[4].
Endurant maintes épreuves, les marins traversent la mer de Corail en chaloupe pour finalement aborder le littoral sur la côte nord-est de la péninsule du cap York dans le Queensland en Australie, plus précisément dans le voisinage du cap Direction, pendant la saison sèche, après un voyage de près de 1 200 km. L'équipage y cherche en vain eau et nourriture.
Au cours d'une énième expédition pour trouver de l'eau, Narcisse Pelletier est séparé de ses compagnons. Il serait resté seul pour boire à une source à laquelle ses compagnons venaient de boire avant lui, tandis qu'ils auraient continué à chercher eau et nourriture plus loin ; en réalité ils l'auraient abandonné, pour une raison inconnue (sans doute parce qu'il les ralentissait, étant blessé à la tête et aux pieds). La chaloupe repart sans lui, et le jeune marin vendéen de 14 ans se retrouve ainsi abandonné, fin , sur une terre inconnue, s'attendant à mourir de faim et de soif.
Vie chez les aborigènes
Mais Narcisse Pelletier est découvert par des femmes aborigènes, qui l'amènent dans la tribu Wanthaala[n 3], des peuples Uutaalnganu (un des groupes linguistiques des Pama Malngkana ou Sandbeach People, soit « gens des plages sablonneuses »), où il est amené à deux beaux-frères de la tribu, dont l'un, nommé Maademan, l'adoptera ensuite en le rebaptisant Amglo (ou Anco selon un rapport australien).
Narcisse Pelletier, devenu Amglo, va ainsi vivre, pendant dix-sept ans (de l'âge de 14 à 31 ans), la vie d'un jeune homme des Uutaalnganu, vivant de pêche et de chasse avec sa nouvelle famille adoptive (dont son cousin adoptif Sassy, du même âge que lui), adoptant les mœurs, les coutumes, les activités et la culture des aborigènes, apprenant puis parlant couramment leur langue, oubliant son français maternel et sa vie en France, et vivant nu au milieu d'eux avec des scarifications ornementales sur le corps et des piercings au nez et à l'oreille droite.
Une biographie de Narcisse Pelletier (Narcisse Pelletier : dix-sept ans chez les sauvages), écrite après son retour en France par Constant Merland, médecin de l'Hospice de Napoléon-Vendée à La Roche-sur-Yon[5], en 1876[6], contient des détails précieux sur l'organisation sociale, la langue, les croyances, le traitement des maladies, les pratiques mortuaires, les décorations corporelles, les danses, les conflits, les punitions, les activités de subsistance et l'artisanat de la tribu Wanthaala dans laquelle il a vécu. Mais le récit contient peu de choses sur les croyances spirituelles, la connaissance sacrée, la sorcellerie et d'autres sujets similaires. Pour la plupart, sinon la totalité, des tribus aborigènes d'Australie, les informations de cette nature ont été gardées secrètes, non seulement pour les étrangers, mais aussi, dans leur propre tribu, pour les personnes non initiées et celles du sexe opposé. Les informations qui sont dévoilées ou enseignées sur de tels sujets sont presque toujours soumises à des obligations solennelles de ne pas les divulguer, et cela, en effet, donne du crédit à l'histoire de Pelletier :
« Il est peu probable qu'un garçon qui a été adopté par un membre du clan, qui a atteint l'âge adulte et qui a été fiancé, ne soit pas assimilé chez les Uutaalnganu en tant qu'homme initié… Donald Thomson a découvert que le domaine de la croyance et des connaissances secrètes ne s'exprimait pas facilement chez les Kuuku Ya'u, un groupe linguistique voisin du peuple Uutaalnganu. Ce serait par définition, mais cela rend la réticence de Pelletier assez explicable… Tout cela suggère son adhésion continue au système de croyances des Uutaalganu[7]. »
Narcisse Pelletier dit avoir été fiancé ou « marié » à une jeune fille beaucoup plus jeune que lui, mais niera avoir eu des enfants. Pourtant, en 2009, Stephanie Anderson affirme, dans son livre Pelletier: The Forgotten Castaway of Cape York, qu'il a eu deux, voire trois enfants[8],[n 4].
Découverte, capture et retour en France

Dix-sept ans plus tard, le , Narcisse Pelletier est découvert par hasard par l'équipage du lougre anglais John Bell, sur l'île de Night Island (en), à 13 milles au nord-ouest du cap Sidmouth. L'équipage le berne pour le kidnapper et l'amener, contre son gré, à bord du navire, où il est habillé et rencontre le capitaine John Frazer, qui décide de l'emmener à Somerset (en), établissement de la colonie de Queensland d'alors, à la pointe extrême du Cap York.
À Somerset, Narcisse Pelletier, qui tente de s'échapper, écrit maladroitement une lettre à ses parents (qui, jusque-là, le considéraient comme mort, et que lui-même croyait morts depuis longtemps, ayant perdu la notion du temps), dans son français qu'il se réapproprie rapidement après dix-sept ans d'oubli. Il est remis au gouverneur Christopher d'Oyly Aplin, le magistrat responsable de l'établissement, ancien géologue, qui arrange le passage de Narcisse à Sydney sur un autre navire, le vapeur SS Brisbane.
Narcisse Pelletier rencontre à bord John Ottley (plus tard sir John Ottley), lieutenant des Royal Engineers, qui devient son protecteur et son guide lors du voyage à bord du Brisbane. Ottley parle français, ayant suivi une partie de sa scolarité en France, et aide Narcisse Pelletier à retrouver sa langue natale, ce qu'il fait avec une rapidité étonnante. John Ottley transcrit ses conversations avec lui dans une lettre de 1923.
Arrivé à Sydney, Narcisse Pelletier est remis au consul de France, Georges-Eugène Simon, diplomate et érudit[9],[10], qui le fait photographier pour la première fois et le prend en charge. Narcisse Pelletier rencontre à Sydney des Français et devient l'objet de la curiosité des gens et des journaux (la presse australienne le surnomme « le sauvage blanc »).
Il est ensuite emmené à Nouméa en Nouvelle-Calédonie. Ayant retrouvé peu à peu son français, il écrit une deuxième lettre à ses parents, à bord d'un navire de guerre.
Il est embarqué à bord du navire de transport Jura de la Marine nationale, commandé par le capitaine de frégate Eugène Crespin, et qui fait route pour Toulon en France. À bord, il est examiné par le docteur Augustin Ricard, médecin de première classe. Il fait escale à Rio de Janeiro au Brésil, et écrit une troisième lettre à ses parents.
En , Narcisse Pelletier débarque du Jura à Toulon, où il retrouve son frère Élie, puis il part pour Paris, où il reste une semaine en observation à l'hôpital Beaujon.
Le , le lendemain de son 32e anniversaire, Narcisse Pelletier est de retour à Saint-Gilles-sur-Vie, où il retrouve ses parents et sa famille, et est accueilli triomphalement par la population de la ville criant « Vive Pelletier ! »[11],[12]. Autour du feu de joie allumé pour lui sur la place, il se met à danser à la manière des Aborigènes, devant la foule étonnée.
Le lendemain, une messe en action de grâces est donnée en son honneur, par le prêtre qui l'avait baptisé 32 ans auparavant. Par la suite, il aurait peut-être subi un exorcisme.
Vie en France

Plus tard dans la même année, Constant Merland, docteur et savant nantais, recueille ses dires et le photographie, puis publie son témoignage : Narcisse Pelletier : dix-sept ans chez les sauvages[6].
Selon la tradition locale, Narcisse Pelletier a des problèmes pour se réadapter à la vie de sa terre natale[14],[15],[16]. Selon Constant Merland, « Ce n'était plus un Français, c'était un Australien »[17].
On propose d'abord à Narcisse Pelletier un emploi dans un spectacle itinérant mais, quand il découvre qu'il doit être présenté comme « l'énorme géant anglo-australien », il refuse fermement. Il devient en gardien de phare (au phare de l'Aiguillon, pointe de l'Ève dans l'estuaire de la Loire) à Saint-Nazaire, durant un peu plus d'un an, où le docteur Alcide Benoist le soigne de ses scarifications au ventre[18], puis gardien des signaux au port de Saint-Nazaire à la fin de l'année 1877, puis, après son mariage, « chef des haleurs, affecté à la manœuvre de la touline (sorte de filin servant à attraper et amener les amarres) », et dans ses dernières années, employé aux bureaux du port[19].
Le à Saint-Nazaire, Narcisse Pelletier, 36 ans, épouse Louise Désirée Mabileau, 22 ans, couturière, tailleuse ; ils n'ont pas d'enfant.
Narcisse Pelletier meurt à l'âge de 50 ans le au 20, Grand-Rue à Saint-Nazaire, où il est enterré deux jours plus tard au cimetière de La Briandais. Son épouse Louise Mabileau se remarie le avec Joseph Marie Tellier (1853-1912), un retraité des douanes[20]. À nouveau veuve, Louise décède le ; elle et son second époux reposent tous les deux dans la même tombe que Narcisse Pelletier, et avec les parents de Louise[20].
La tombe, à l'état d'abandon, est sauvée et restaurée en 2021 par l’Association Internationale des Amis de Narcisse Pelletier, sur l'initiative de Loup Odoevsky Maslov, passionné d'histoire et membre du Conseil du patrimoine de Saint-Nazaire, avec l'aide financière conjointe des villes de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et de Saint-Nazaire[21],[22],[23],[24]. Lors de la cérémonie annuelle de mémoire du , organisée par L'Antenne Nazairienne des Amis de Narcisse Pelletier, le monument restauré est inauguré par les maires de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et de Saint-Nazaire, après bénédiction, et du sable de la dune de La Garenne, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, où jouait Narcisse enfant, est épandu par les participants[25].
Postérité
Le récit que Narcisse Pelletier a laissé de ses aventures est un document précieux, non seulement en tant que témoignage des expériences extraordinaires qu'il a vécues, mais en tant que description ethnographique de cette région de la péninsule du cap York juste au moment où l'invasion européenne y commençait, et qui présente « une grande corrélation », selon l'anthropologue Athol Chase, avec ce que les recherches ultérieures nous ont appris sur le mode de vie des Sandbeach People[26]. L'ouvrage comporte plusieurs termes de la langue que Narcisse Pelletier a apprise : des linguistes ont trouvé des correspondances dans les langues des Sandbeach People (Kuuku Ya'u et Umpila (en)) pour la grande majorité de ces mots et ces phrases[27],[28].
La découverte et la capture de Narcisse Pelletier par l'équipage du John Bell en 1875 font grand bruit dans les journaux australiens et anglais, y compris le Times britannique[29], en juillet et , avant d'être rapportées ensuite dans des journaux français[30],[31],[32],[33]. Cependant, la traduction en anglais de l'ouvrage de Constant Merland[6] ne paraît qu'en 2009. Entretemps, aucune information concernant la vie de Narcisse Pelletier après son retour en France n'est relayée en Australie, même si le récit de son naufrage en Nouvelle-Guinée et de ses expériences dans le Queensland resurgissent de temps en temps dans la presse australienne.
En 1876, Constant Merland[6] rapporte que le lieu de l'abandon de Narcisse Pelletier sur les côtes du Queensland se situe dans l'Endeavour Land, à Cap Flattery, bien au sud de la région où, en réalité, il a résidé. Pourtant les rapports dans les journaux anglais notent les coordonnées géographiques du lieu de la capture de Narcisse Pelletier. Comme l'écrit Athol Chase : « L'information linguistique et ethnographique donnée par Pelletier à Sir John Ottley et plus tard à Merland est suffisante pour que nous soyons tout à fait assurés de la partie nord-est de la péninsule du Cap York où Pelletier a séjourné pendant dix-sept années, et pour reconnaître dans le reportage de Merland le premier compte-rendu historique de la vie aborigène dans cette région ».
Depuis son retour en France, et jusqu'à aujourd'hui, Narcisse Pelletier fait l'objet de récits, d'articles, de romans, de bandes dessinées, d'émissions télévisées, de conférences et d'expositions. Une promenade et un square portent aujourd'hui son nom à Saint-Gilles-Croix-de-Vie ; une Association Internationale des Amis de Narcisse Pelletier y a été fondée en 2016[34].