Nationalisme africain
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Le nationalisme africain est une catégorie générique rassemblant diverses doctrines politiques présentes sur la majeure partie du continent africain. Ces idéologies se fondent sur les principes d’autodétermination nationale et d’édification d’États-nations souverains[1]. Il émerge durant les périodes de domination coloniale européenne aux XIXe et XXe siècles et s’inspire des théories nationalistes européennes[2]. Initialement axé sur la revendication d’autodétermination, il joue un rôle important dans le processus de décolonisation du continent entre 1957 et 1966. Le concept recouvre une pluralité de mouvements aux orientations idéologiques et politiques distinctes. Il comprend notamment le panafricanisme, un courant promouvant la fédération des États-nations africains[3].
L’émergence des idées nationalistes en Afrique subsaharienne remonte au milieu du XIXe siècle, au sein d’une bourgeoisie noire lettrée en formation, principalement en Afrique occidentale. Ces premiers théoriciens entendent dépasser les clivages ethniques par l’édification d’États-nations unitaires[4]. À ses origines, le mouvement puise son inspiration chez les intellectuels afro-américains et afro-antillais engagés dans le projet de retour sur le continent africain, lesquels diffusent les conceptions nationalistes alors prévalentes en Europe et dans les Amériques[5]. Cette première élite nationaliste affiche un caractère résolument élitiste et adhère à la prééminence de la civilisation occidentale, tout en revendiquant une participation accrue aux processus décisionnels coloniaux[6]. Elle rejette les cultes traditionnels africains et les structures claniques, perçus comme archaïques, et adopte les cadres conceptuels occidentaux : christianisme, modernité technique et administrative, ainsi que le modèle politique de l’État-nation[7]. Toutefois, l’un des obstacles majeurs auxquels se heurtent ces nationalistes, après la période de domination européenne, réside dans la persistance des divisions tribales et la cristallisation de l’ethnicité comme facteur politique.

Le nationalisme africain émerge en tant que mouvement de masse au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet conjugué des mutations profondes que le conflit impose aux structures du pouvoir colonial et des évolutions sociétales internes au continent[8]. Durant les années 1950, la quasi‑totalité des possessions coloniales voient se constituer des partis politiques se réclamant de cette idéologie ; leur ascension constitue l’un des principaux vecteurs de la décolonisation de l’Afrique, processus qui s’accomplit pour l’essentiel entre 1957 et 1966. Ce mouvement ne forme toutefois jamais un bloc monolithique. Les formations politiques qualifiées de nationalistes présentent en réalité des dissemblances marquées, tant dans leurs orientations économiques que dans leur degré de radicalisme et leur recours, ou non, à la violence politique[3]. Leurs dirigeants s’attachent à forger une identité nationale et sociale propre, dans un contexte où l’influence européenne, prééminente durant la période de domination coloniale, continue d’imprégner l’espace politique.
Le nationalisme africain de l'époque coloniale se caractérise par une dimension anticoloniale prédominante, qui tend à occulter la pluralité de ses objectifs, ceux-ci demeurant fréquemment indéterminés, voire contradictoires[9]. L'historien Robert I. Rotberg considère que ce mouvement politique procède directement de la situation coloniale, sans laquelle son émergence ne saurait être conçue[10]. Sa relation avec le projet panafricain révèle une ambiguïté fondamentale : une adhésion de principe à l'idéal panafricain coexiste souvent avec une réticence à concrétiser des formes d'union supranationale. Par ailleurs, ce nationalisme fait l'objet de critiques pour sa propension à reprendre à son compte des concepts et des schémas administratifs hérités de la puissance colonisatrice[9]. Une illustration manifeste en est la volonté, commune à de nombreux dirigeants postcoloniaux, de maintenir intangibles les frontières arbitrairement tracées durant la période impériale et de construire, au sein d'ensembles démographiques hétérogènes, un sentiment d'unité nationale[10].
Tribalisme et nationalisme ethnique
Le nationalisme africain entretient un rapport complexe avec les phénomènes communautaires infranationaux, tels que le tribalisme et les patriotismes ethniques, ces derniers se distinguant par une conception divergente de l’allégeance politique. Une distinction opère couramment dans les consciences entre l’appartenance ethnique et l’identité nationale[2]. Par ailleurs, une thèse historiographique, défendue par certains courants nationalistes, avance que l’entité tribale procéderait en grande partie d’une construction administrative de l’ère coloniale[11].
Les femmes dans le nationalisme africain
Durant les décennies 1950 et 1960, l'historiographie consacrée aux luttes de libération nationale en Afrique se concentre principalement sur les élites masculines occidentalisées ayant conduit les mouvements et accédé aux responsabilités politiques après les indépendances. L'étude de l'implication des femmes dans la mobilisation, les combats et la vie des partis nationalistes suit des trajectoires intellectuelles et politiques d'abord concomitantes, puis parallèles, que l'historiographie africaniste n'infléchit ou n'initie que de manière marginale. L'engagement de ces femmes procède d'une double volonté : exhumer le passé précolonial et célébrer l'avènement d'une Afrique souveraine. Leur action vise à éveiller les consciences, en particulier auprès des nouvelles générations féminines, évoluant dans des contextes socio-économiques plus apaisés et prospères. Si les obstacles persistent, leur condition s'avère néanmoins plus favorable que celle de leurs aînées, facilitant ainsi leur contribution à la maturation de la conscience nationaliste. Alors que les historiennes œuvrant sur les mondes américain et européen doivent s'immiscer dans des traditions historiographique figées depuis des siècles, le champ des études africaines, alors qualifié de « nouvelle génération », en est à ses balbutiements au début des années 1960. En conséquence, hormis quelques rares exceptions, la recherche ignore largement la figure de la femme africaine en tant qu'actrice politique consciente et investie. La politologue Anne McClintock souligne avec pertinence que « tous les nationalismes sont genrés ». Il apparaît dès lors incontestable que les femmes ont participé de manière substantielle à l'éveil des consciences nationales et à l'amélioration de leur propre statut socio-politique par le biais de ces mouvements. C'est dans cette optique que le féminisme et les recherches afférentes s'avèrent essentiels à une réévaluation complète de l'histoire du nationalisme africain. Dès 1943, une organisation d'influence, la Ligue des femmes du Congrès national africain, déploie ainsi son réseau de sections à travers le continent pour lancer une campagne internationale de mobilisation.
Les femmes dans les organisations nationales
Les femmes occupent une place significative au sein des mouvements nationalistes africains, notamment par leur participation à des structures organisationnelles de dimension nationale. La décennie 1950 constitue un moment charnière en raison d’une augmentation substantielle de leur implication politique dans ces luttes. Une frange minoritaire d’entre elles parvient alors à s’intégrer aux organisations existantes, largement dirigées par des hommes. À titre d’exemple, le Conseil national de Sierra Leone, fondé par des femmes en 1960, est absorbé en 1968 par le Congrès de tout le peuple (APC), au pouvoir, pour en devenir la section féminine ; son activité se concentre dès lors sur un soutien inconditionnel au chef de l’État, le président Siaka Stevens. Ces militantes jouent un rôle crucial dans la diffusion et la perpétuation d’attitudes contestataires. Nancy Dolly Steele, secrétaire organisatrice et cofondatrice du Congrès, s’y distingue par son engagement politique et nationaliste reconnu. Parallèlement, sur l’ensemble du continent, l’influence croissante des mouvements syndicaux contribue à l’émergence de femmes organisatrices de premier plan. En Afrique du Sud, elles deviennent des protagonistes essentielles des mobilisations contre le régime d’apartheid. Leur engagement initial passe souvent par les sections féminines des grandes formations de libération, telles que le Congrès national africain (ANC), alors à prédominance masculine. Toutefois, en 1943, l’adoption d’une nouvelle constitution par l’ANC leur octroie le statut de membres à part entière au sein du mouvement. Elles fondent également des organisations autonomes, à l’instar de la Fédération des femmes sud-africaines créée en 1954, laquelle affiche jusqu’à 230 000 adhérentes. Si, à cette époque, l’identité sociale des femmes demeure prioritairement ancrée dans les rôles maternels et conjugaux, leur investissement dans ces structures politiques atteste néanmoins d’une forme précoce de conscience féministe.
Les femmes comme dirigeantes nationales
L'implication des femmes constitue un pivot du processus d'émancipation nationale au Tanganyika. Sous l'égide de Bibi Titi Mohammed, ancienne interprète de musique taraab à Dar es Salaam, la population féminine se structure au sein de la section dévolue aux femmes de la Tanganyika African National Union (TANU). En dépit d'une instruction formelle lacunaire, Mohammed déploie des talents d'oratrice qui lui permettent, dès la décennie 1950, de conjuguer ses aspirations politiques à la cause indépendantiste. Sa stature au sein de la lutte contre la tutelle impériale l'établit comme une figure de proue du nationalisme tanzanien. À l'accession de l'État à la souveraineté en 1961, elle demeure, aux côtés de Julius Nyerere, l'unique instance dirigeante dont l'autorité jouit d'une reconnaissance sur l'intégralité du territoire. Son parcours de militante et d'organisatrice illustre l'influence déterminante de nombreuses femmes, pourtant éloignées de la culture écrite, dans l'éveil d'une conscience politique collective et dans la rupture du lien de subordination avec la Couronne britannique.
Les femmes et les méthodes informelles de protestation
Si certaines mesures destinées aux femmes émanent effectivement de cadres masculins des mouvements nationalistes, d’autres initiatives procèdent directement de l’action féminine. Ces femmes investissent le nationalisme comme une tribune afin d’y faire entendre leurs revendications en tant qu’épouses, mères, ouvrières, paysannes ou membres de l’ANC. Ainsi, dans les années 1940, la contestation fiscale en Tanzanie mobilise les femmes paysannes du Pare, qui recourent à l’affrontement direct, à un registre lexical provocateur et à la violence physique. L’insulte à caractère sexuel constitue également un ressort central de la puissante révolte dite « Anlu » au Cameroun en 1958, où les participantes refusent d’appliquer des règlements agricoles jugés néfastes pour leurs systèmes agraires. Parallèlement, la musique, la danse et des modalités d’expression informelles servent à afficher une solidarité active avec les causes nationalistes africaines. L’édification du nationalisme tanzanien peut en ce sens être envisagée comme une « œuvre féminine », les femmes évoquant, façonnant et incarnant ce nationalisme à travers leurs danses et leurs chants. Elles sont d’ailleurs perçues comme les plus efficaces des propagandistes, en leur qualité de conteuses et de chanteuses traditionnelles, usant d’idées, d’images et de formules susceptibles de toucher les populations non éduquées. De même, les commerçantes des marchés côtiers du Nigeria et de Guinée exploitent leurs réseaux pour diffuser des informations hostiles au pouvoir colonial. Ces femmes « ordinaires » transforment ainsi des modes « traditionnels » de sociabilité et de réprobation à l’encontre d’individus en véritables mécanismes de contestation et de déstabilisation de l’administration locale. Toutefois, si ces apports nourrissent la politique nationaliste africaine, leur portée demeure circonscrite, car leurs stratégies privilégient la honte, la rétorsion, la restitution ou la compensation plutôt qu’une transformation radicale des structures. Cette limite reflète la marginalisation politique, économique et éducative que subissait déjà la majorité des femmes africaines sous les régimes coloniaux.
Par pays
Gambie
Alieu Ebrima Cham Joof s'affirme comme une figure de proue du nationalisme et du panafricanisme en Gambie lors de la période coloniale tardive. À compter de la décennie 1950 et jusqu'à l'accession de l'État à la souveraineté, l'intéressé orchestre de multiples actions de contestation visant l'hégémonie de l'administration britannique. En 1958, il assume la présidence du Comité multipartite, instance dont le dessein réside dans l'obtention de l'autonomie et l'élaboration d'une doctrine politique émancipée des tutelles coloniale et néocoloniale européennes. L'année suivante, il initie à Bathurst (actuelle Banjul) le mouvement revendicatif dit « du pain et du beurre ». Après un rassemblement à son domicile, il dirige une procession vers la résidence du gouverneur afin d'infléchir la politique coloniale par une pression directe sur l'autorité exécutive. Cette démonstration de force entraîne des poursuites judiciaires à l'encontre de Cham Joof et de ses coreligionnaires, Crispin Grey Johnson et M. B. Jones. Inculpés d'incitation à la désobéissance civile, ils font l'objet d'une incarcération à caractère politique[2].
Afrique du Sud
Le Congrès national africain (ANC) est une organisation politique majeure en Afrique du Sud. À l’origine, il se constitue en mouvement de libération nationale, dont l’action et l’idéologie s’articulent principalement autour du combat contre le régime d’apartheid. L’accession du parti au pouvoir intervient en 1994, à l’issue des premières élections nationales non raciales qui conduisent à l’élection de Nelson Mandela à la présidence de la République.
Fondée le à Bloemfontein, l’organisation prend initialement le nom de Congrès national indigène sud-africain. Elle a pour objet initial la défense et la promotion des droits des populations noires du pays. L’accession au pouvoir du Parti national en 1948 et l’instauration officielle du régime d’apartheid transforment fondamentalement son action. Dès lors, l’ANC oriente prioritairement son combat contre la législation et la politique de ségrégation raciale systématique érigées par le nouveau gouvernement.
À l’époque de l’après-apartheid, l'ANC se conçoit principalement comme un mouvement d’émancipation, héritier de son rôle historique, quoiqu'il constitue parallèlement une formation politique légalement constituée dans le cadre de l’État de droit démocratique sud-africain.