Nyabinghi (reine)

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Nyabinghi ou Nyabingi est une figure à la fois légendaire, spirituelle et symbolique, associée à des traditions d'Afrique de l'Est ainsi qu'au mouvement Rastafari. Elle est parfois décrite comme une reine mythique, un esprit ou une entité liée à des pratiques de résistance et de justice.

Étymologie et nature de la figure

Nyabinghi est attestée dans les traditions orales de régions correspondant aujourd'hui au Rwanda et à l'Ouganda. Le nom Nyabingi est issu de la langue hororo (hima) ; il se traduit en kinyarwanda par « Nyabyinshi » et en anglais par « Celle aux multiples facettes », « Celle aux multiples bienfaits » ou « Celle aux multiples richesses »[1]. Il désigne une divinité dont la signification renvoie à « qui possède beaucoup », « qui est riche » ou « qui est capable de soutenir », entité considérée comme supérieure à toutes les autres et proche du dieu créateur Imana[2].

Dans la tradition spirituelle rwandaise, Nyabinghi apparaît comme une entité éternelle, souvent associée à des qualificatifs maternels tels que Nyiramubyeyi (Mère), Biheko ou Nyirabiheko. Elle aurait reçu du Créateur le don d'immortalité et n'aurait jamais pris d'époux[3],[4]. Elle est représentée sous les traits d'une vieille femme aux cheveux blancs, vêtue d'une peau de vache, et serait capable de soumettre Lyangombe, roi des imandwa (esprits supérieurs)[5].

Certaines traditions évoquent une figure royale féminine, mais il n'existe pas de preuves historiques permettant d'identifier une reine unique portant ce nom : Nyabinghi est généralement considérée comme une figure composite issue de croyances locales[6].

Le culte et son organisation

Les origines du culte de Nyabinghi demeurent obscures et il est difficile d'en fixer avec précision la date d'apparition[2]. Selon Marcel Pauwels, il entretient des liens avec les derniers rois dit du Ndorwa ou leurs descendants[6]. À la fin du XIXe siècle, il était largement répandu dans le nord et le nord-ouest du Rwanda historique, s'étendant des rives septentrionales du lac Kivu jusqu'au Mutara ainsi que dans le Bwishya, le Bufumbira et le district de Kigezi en Ouganda[7]. Certains auteurs signalent également sa présence dans les régions du Ndorwa (près de Byumba), du Bugoyi et du Rukiga[8].

La localité de Kabare (kabáare) dans le Kigezi ougandais est considérée comme un centre important du culte. Elle accueillait en formation les candidats-prêtres, notamment ceux du Rwanda septentrional[7]. Plus précisément, la région de Kagarama, près de Kabare, est présentée dans les traditions comme un lieu d'origine du culte, comme en témoigne l'expression locale « à Kagarama chez Nyabinghi »[9].

Les prêtres et prêtresses de Nyabinghi que Pauwels désigne comme les « ministres » de cette divinité, reçoivent plusieurs appellations selon les régions. Au Ndorwa et dans la région du Rukiga, on les appelle abagirwa (singulier umugirwa), du verbe kugira avoir, posséder »), au passif kugirwa être possédé, bénéficier de la force de Nyabinghi »). Dans l'est du Rwanda, notamment au Buganza, ils sont dénommés ababyukurutsa (singulier umubyukurutsa), du verbe kubyukurutsa faire venir » avec une nuance de solennité). Dans les régions du nord et du nord-ouest rwandais, ils portent le titre de biheho, terme également attribué à leur maîtresse Nyabinghi elle-même, du verbe guheka (porter un enfant sur le dos), signifiant ainsi que Nyabinghi est celle qui accorde la progéniture à ses adeptes[10].

La tradition rapporte que Nyabinghi, avant sa mort, aurait été entourée d'une nombreuse suite de serviteurs et de servantes. Après sa disparition, ceux-ci commencèrent à l'invoquer en cas de danger ou de détresse. Comme Nyabinghi répondait favorablement à leurs invocations, ils lui dédièrent un culte consistant à l'invoquer par des offrandes et des sacrifices. La volonté de l'esprit se communique par l'intermédiaire de ses prêtres dans une construction spéciale, l'ingoro ya Nyabingi palais de Nyabinghi »), érigée dans leur enclos d'habitation. Un tremblement de cette case-palais, provoqué par le prêtre ou son aide, annonce l'arrivée et la présence de Nyabinghi. Le prêtre interprète le langage de l'esprit, qui s'exprimerait en langue hororo, et le traduit en kinyarwanda[10].

Un aspect peu évoqué dans la littérature est la dimension agraire et thérapeutique de Nyabinghi. Présentée sous le titre Nyiramubyeyi (la Grande-Mère), elle est décrite comme un esprit féminin de l'agriculture, de la fécondité et de la santé. Lui rendre culte se dit kuyoboka Nyabingi devenir un adepte de Nyabinghi »)[11].

L'organisation du culte fait intervenir plusieurs figures associées à Nyabinghi dans une sorte de cour ou de hiérarchie symbolique. Parmi elles figurent des personnages tels que Nyakajunga, présenté comme son père, Nyabunyana, sa mère, ainsi d'autres membres de sa famille, des serviteurs ou des officiants importants du culte[12].

Les habitants du Nduga (centre et sud du Rwanda) manifestaient un mépris mêlé de crainte envers ce culte, considérant Nyabinghi comme un esprit maléfique. Le culte serait entré au Rwanda par le nord au XIXe siècle[13]. Dans l'ensemble, Nyabinghi apparaît moins comme une entité isolée que comme le centre d'un système cultuel structuré, mêlant traditions locales, hiérarchies symboliques et pratiques religieuses transmises par des maîtres et des initiés[14].

Résistance anticoloniale

Le culte de Nyabinghi a acquis, vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, une forme de résistance contre les autorités traditionnelles locales, puis contre les administrations coloniales. Il fut combattu par les rois du Rwanda, notamment le roi Rwabugiri, par les administrations coloniales anglaise et belge ainsi que par leurs auxiliaires, notamment les Baganda qui occupaient le Kigezi[7]. Un soulèvement contre les colonisateurs européens eut lieu dans la région de Ndorwa-Kajara, au sud-ouest de l'Ouganda, à la fin du XIXe siècle, dans lequel les mots Nya et Binghi auraient signifié « mort aux oppresseurs ». Parmi les femmes ayant conduit cette insurrection figurait la guérisseuse Muhumusa, que la légende dit habitée par l'esprit d'une reine amazone mythique dotée de pouvoirs surnaturels[1].

Le chaos politique et social qui suivit la campagne militaire du Rwanda durant la Première Guerre mondiale, alors que les Allemands quittaient le pays et que les Belges s'y installaient, favorisa l'extension de l'audience du culte[15]. C'est dans ce contexte qu'un personnage nommé Bicubirenга, opérant dans la région du Mulera, se présenta comme le messager d'un roi qui viendrait chasser les envahisseurs belges. Évoquant le nom de Nyabinghi, il attira des foules immenses[7].

Bien avant l'arrivée des colonisateurs, le roi Rwabugiri s'était ainsi employé à persécuter le culte, sans parvenir à le déraciner[11]. Les administrations coloniales cherchèrent à leur tour à réprimer ce culte et ce qu'elles qualifiaient de « sorcellerie »[16].

Représentations coloniales et diffusion

Au début du XXe siècle, la figure de Nyabinghi fut reprise dans des récits européens[17]. Un article publié en 1934 dans un journal canadien par un journaliste italien sous le pseudonyme Frederico Philos[18], puis repris dans la presse jamaïcaine en 1935[19], décrivait Nyabinghi comme une « ligue secrète menaçante » transnationale, présente en Afrique et dans la diaspora africaine.

L'auteur y affirmait que le terme « Nya-binghi » signifierait « mort aux Blancs », que son organisation comptait des millions de membres et qu'Haile Selassie en était le dirigeant occulte[20]. Cet article qui relevait d'une grossière propagande coloniale à caractère éminemment raciste, a joué un rôle déterminant dans l'introduction du terme en Jamaïque[20] dans le contexte de la Seconde guerre italo-éthiopienne (1935–1936), visant à justifier l'expansion italienne en Éthiopie[21]. Dans les milieux jamaïcains proches du courant éthiopianiste, le terme fut cependant retourné contre son usage initial et réinterprété comme un symbole de résistance africaine[22].

La connaissance des faits d'arme de Muhumusa, résistante est-africaine inspirée par l'esprit de Nyabinghi, avait également circuler dans les milieux garveyistes dès la période de la Renaissance de Harlem, facilitant l'adoption du terme par les premiers rastafaris jamaïcains[23].

Réappropriation dans le mouvement rastafari

Dans le mouvement Rastafari en Jamaïque, le terme Nyabinghi est réinterprété comme un symbole de résistance, de vérité et de justice. Il désigne l'un des courants les plus anciens du rastafarisme, parfois appelé the House of Nyabinghi, Theocracy Reign Ancient Order of Nyahbinghi ou encore Theocratic Government of Rastafari[24].

Nyabinghi perd alors son caractère négatif pour devenir un symbole spirituel et identitaire, associé à des rituels, à des chants et à des percussions sacrées (Nyabinghi drumming), ainsi qu'à une affirmation de la libération et de la dignité africaine[22]. À la différence des pratiques de l'obeah, l'objectif politique du mouvement ne vise pas des individus privés mais des personnes ou institutions publiques identifiées comme des oppresseurs, qu'ils soient noirs ou blancs[24]. Le courant est parfois désigné par le terme Nyacongo[25].

Dans les années 1960, certaines descriptions académiques indiquent que Nyabinghi était interprétée comme signifiant « mort aux oppresseurs noirs et blancs », reflétant une reformulation dans un sens plus universel de lutte contre toute forme d'oppression[26].

Notes et références

Bibliographie

Voir aussi

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