« La personne, en union avec le néant absolu, s'actualise en tant que manifestation du néant absolu. Elle s'actualise comme une forme du sans-forme. (...) Tant que le néant n'est pas un néant vivant et tant que la compréhension n'est pas une conversion existentielle, tout cela restera incompréhensible[ref 10] »
— Keiji Nishitani Qu'est-ce que la religion ?
Nishitani est, parmi les philosophes de l'École de Kyoto, celui qui se réfère le plus explicitement au Zen, en particulier à Maître Dôgen pour approfondir absolument le dépassement de la dualité Sujet / Objet, dans les termes de la philosophie occidentale. Il met en œuvre une forme poétique : « à force de méditer la chose, dire la chose, on devient la chose, sujet et objet vibrant ensemble » et les préférences japonaises séculaires avec « son goût pour la réduction à l'essentiel et au concret, pour la réduction du transcendant à l'immanent, préférant la simplicité pratique à la complexité doctrinale »[ref 11].
Le
satori, «
conversion
» au sein de la personnalité
Toutes les activités corporelles, mentales et spirituelles se révèlent comme un jeu d'ombres se déplaçant sur la scène du néant. Cette scène représente la rive proche du soi personnel. (...) En même temps, c'est le champ du néant qui surgit depuis les profondeurs les plus intimes du soi personnel. C'est la réalisation ultime et l'expression du néant inobjectifiable, élémentairement subjectif. C'est le point au-delà de la profondeur la plus intime où le sujet se transcende et se convertit en l'extériorité (...) le
dehors est plus
intérieur que le plus intime. Le «
monde extérieur
» émerge ici comme une auto-réalisation du néant non-objectifiable, ou plutôt il se rend présent tel qu'il est, dans l'unité avec le néant
[ref 12],[n 2].
Il rappelle d'abord les niveaux ontique de l'être, puis celui néantifiant (par la raison) du nihil puis souligne qu'il ne peut y avoir une entité « néant » qui serait une notion négative s'opposant à ce qui est. Le véritable néant, le néant absolu est l'absence même de néant néantifié. Ce néant absolu qui ne peut être un concept ne peut donc pas être pensé ou regardé, et ne peut alors être qu'un néant vécu. Il ne s'agit pas d'un retournement conceptuel mais d'un retournement existentiel, d'une conversion[ref 10]. Ce principe de « conversion » est déjà proposé au IVe siècle en Inde par Asanga, fondateur de l'école Yogacara, il désigne un retournement du complexe psycho-somatique (asrayaparavrtti) dans le cadre précisément d'une démarche non pas spéculative mais thérapeutique[ref 13], et ne doit pas être assimilé à la notion d'« intuition intellectuelle » de la philosophie européenne. Par cette conversion, le soi personnel s'affranchit du mode d'être centré sur la personne, le « il n'y a rien » s'ouvre plus en deçà dans le soi, qui se l'approprie et dont l'existence devient la réalisation du néant[ref 10].
Nishitani cite Bashô à propos de notre manière d'être à nous lorsque nous nous tenons en ce champ, en notre « en-soi », lorsque nous sommes rentrés à la « source » de nous-mêmes, qui s'établit dans un horizon où « restant à l'extérieur du vide, on ne pénètre pas le monde ; restant à l'extérieur du monde, on ne pénètre pas le vide ; pour quelle raison ? parce qu'il n'y pas de différence entre le vide et le monde »[ref 14]. Si une telle chose [habiter le monde, c'est habiter le vide] est possible, c'est parce qu'il s'agit de la position du néant absolu et que cette position est celle de l'absolu néant identique à l'être, de l'être identique au néant[ref 15].
« C'est dire que le tout en lequel l'être est identique au néant, le néant identique à l'être, est l'un[ref 16]. »
— Nishitani, Qu'est-ce que la religion ?
Le néant vécu fait référence au satori du bouddhisme zen, et en:Jan Van Bragt exprime, dans une note à sa traduction de l'ouvrage de Nishitani (voir encadré), le vécu de cette expérience personnelle.
« La culture occidentale est un système du logos, alors que la culture orientale est une méthode du lemme. Le logos s'est déployé en une logique, mais le lemme aussi a déployé une logicité[n 3],[ref 17]. »
— Yamauchi Logos et lemme
Tokuryû Yamauchi[n 4] (1890-1982), est un élève de Kitarō Nishida, professeur à l'Université Impériale de Kyôto, chercheur éclectique, il fut l'un des principaux introducteurs au Japon de la phénoménologie et de l'existentialisme[ref 18].
Yamauchi se place dans la continuité de la réflexion de Bhavaviveka, puis de Nagarjuna et Chandrakirti en voulant « mettre au clair la position du néant » et cite les principaux classiques de ces écoles bouddhiques du Mahayana [124]. Il rappelle que les tenants de l'école Madhyamika professaient que le vide est la nature propre des êtres et que ses enseignements sont toujours exprimés sous forme négative, niant ainsi l'être. Il reprend la distinction bouddhique entre le néant profane qui est une négation opposée à une affirmation : « la cruche n'est pas dans la maison », et le néant suprême qui transcende affirmation et négation : « le vent n'a pas de couleur »[ref 19] [125].
- Définition : le logos est le système logique aristotélicien prenant en compte le principe du tiers exclu. Une proposition P ne peut prendre que deux valeurs de vérité, (1) P - (2) ~P[n 5].
- Définition : le tétralemme est un système logique qui considère pour une proposition P quatre possibilités de vérité, complétant le logos par (3) ni P ni ~P - (4) P et ~P. Dans cette série, Yamauchi place significativement et catégoriquement la double négation en troisième position contrairement à l'usage courant, en considérant qu'elle conditionne la possibilité de la quatrième.
Le néant suprême (ou absolu) correspond à la troisième position du tétralemme niant la chose et sa négation, rendant possible à la fois affirmation et négation et s'inscrivant ainsi dans la notion de 即 (soku)[n 6] qui lie l'affirmation et la négation immédiatement et sans médiation[n 7] [126]. Le Madhyamaka considère que la vérité absolue est dans la négation des quatre lemmes[ref 20].
Logos ou tétralemme
Nous voulons en faire la pierre de touche distinguant le mode de penser de l'Orient de celui de l'Occident. Le logos occidental s'établit sur deux lemmes de l'affirmation et de la négation, et n'est pas allé au-delà, tandis que dans le mode de penser oriental, il y a en outre le tiers et le quart lemmes. Le premier et le second sont la vérité mondaine
[n 8], tandis que le troisième et le quatrième relèvent de la logique de la vérité ultime
[n 8]. Ce qui distingue ces deux vérités, c'est le tiers lemme
[ref 21].
Tokuryû Yamauchi - Le tétralemme
Dans le Nyaya, antérieur au Madhyamika, la négation était un objet : le néant. Depuis Dharmakirti on considère que la négation n'est pas une perception immédiate, mais une déduction par inférence[n 9]. La négation ne peut plus être considérée comme un objet (objet de connaissance) puisqu'elle n'est pas une perception immédiate, et doit par conséquent être considérée comme un acte (moyen de connaissance) [127]. Nagarjuna puis Chandrakirti ont développé la logique du tétralemme face à la logique du logos [128].
- Définition : La coattente (décliné en coattentif) désigne l'état de coproduction conditionnée « ceci étant, cela est », notion fondamentale du bouddhisme.
Alors que la contradiction et la dialectique caractérisent le logos avec le « tiers exclu » (P ou ~P), c'est la coattente et la simultanéité qui caractérisent le troisième lemme du tétralemme (ni P ni ~P). La coattente implique que tous les êtres sont vides métaphoriquement puisqu'ils résultent de causes et conditions[ref 22]. Mais ces assemblages n'existant pas non plus, on ne peut dire d'une chose ni qu'elle existe ni qu'elle n'existe pas : c'est l'orthodoxie bouddhiste, voie du milieu. La coattente met les deux termes dans la relativité d'une attente mutuelle, contrairement à la dialectique qui les fait se succéder. Mais Yamauchi précise qu'elle « n'est pas seulement relativité, c'est parce qu'on s'y attend mutuellement qu'elle exige la relativisation (...) Plutôt que de s'attendre l'un l'autre parce qu'on est relatif, c'est parce qu'on s'attend qu'on est relatif ».
Dans le cadre du logos, où les deux termes contradictoires P et ~P sont relatifs l'un à l'autre, le contraire du relatif est l'absolu et Yamauchi poursuit ainsi l'opposition entre logos et tétralemme :
Au-delà de la coproduction conditionnée
Les choses dépendent toutes de l'attente. Sans attente, il n'y a rien. Cela, c'était la coproduction conditionnée. Pour cette raison, cesser l'attente doit être quitter même la coproduction conditionnée. Mais alors, où se trouve un tel
abtendu ? (..) Ce qui, en quelque sorte, est en attente, n'est pas encore le vide. Là où rien ne s'attend, rien ne se vise - là où soi-même on ne s'attend pas, le vide absolu est possible. Ce qu'il y a par coproduction conditionnée, déjà c'était le vide. À plus forte raison, ce qui dépasse la coproduction conditionnée doit vraiment être le vide. Là s'ouvre sans doute le monde de la Vérité Ultime
[n 8],[ref 21].
Tokuryû Yamauchi - Vis-à-vis et coattente
- Définition : L' abtention (décliné en abtendu et abtentif), dans le cadre du troisième lemme, est à la coattente ce que l'absolu est au relatif dans le cadre du logos : l'absolu s'oppose au relatif, l'abtention met fin à la coattente, elle altermédie le coattentif [140].
Logos et tétralemme
| Système | Principe | Relation | Dépassement |
| Logos | Tiers exclu : P ou ~P | Opposition | L'Absolu, contraire du relatif |
| Tétralemme | Tiers lemme : ni P ni ~P | Coattente | L'Abtentif qui cesse la coattente |
Yamauchi peut alors introduire sa définition du néant :
- Définition : Le néant « c'est l'abtendu qui, en cessant la coproduction conditionnée (l'attente de...), où sont tous les existants, doit être le néant ». De même que ce qui est en vis-à-vis du relatif est l'absolu, ce qui est contraire au coattentif est le néant.
« Le vide n'existe pas en tant que vide. Il est ce qui fait exister toute chose en tant que telle, comme cela dans sa relation avec les autres. (...) Ce n'était bien entendu pas la négation opposée à l'affirmation, ni la négation s'affirmant elle-même. Il fallait que ce fut la négation en ce qu'elle nie même la négation, c'est-à-dire la négation absolue. Non, plutôt que la négation absolue, il faut que ce soit la négation abtendue[ref 23]. »
— T. Yamauchi, Vis-à-vis et coattente
« Le client d'un café à Vienne : « S'il vous plaît, un café. Mais surtout, un café sans crème ! » Le maître d'hôtel, très formel : « Impossible, Monsieur, aujourd'hui nous n'avons pas de crème »[n 10],[ref 24]. »
— Guy Bugault L'Inde pense-t-elle ?
Kitarō Nishida est surtout connu, en Occident, pour sa philosophie métaphysique. Il tente de mettre en relation les spiritualités de la tradition asiatique et la pensée occidentale. Ainsi la notion nishidienne de « lieu » semble évoquer la « khôra » platonicienne, mais Nishida s'en démarque : la khôra, qui reçoit n'est pas le lieu, qui unifie[ref 25],[ref 26].
Les trois lieux
On peut seulement voir ce qui est libre dans le lieu du véritable néant. Dans le lieu de l'être déterminé peut être vu simplement ce qui agit
; dans le lieu du néant oppositionnel peut être vu ce qu'on appelle l'acte de conscience
; dans le lieu du néant absolu on peut voir la véritable volonté libre. (...) Conformément à la signification de ce que j'appelle les lieux, on fait [ainsi] naître différentes significations de l'existence
[ref 27].
Kitarō Nishida - Le lieu
Selon Nishida, la pensée ontologique découpe et isole la signification de l'être, que la volonté pure[n 11], phénomène continu qui alimente la pensée elle-même, unifie. La pensée découpe causalement et temporellement la volonté en phénomènes, et l'existence objective des choses est affectée par cette différenciation. L'approche de Nishida consiste à dépasser cette opposition ontologique dans le cadre d'une approche topologique d'unification [358]. Il distingue pour cela trois niveaux d'existence, où exister n'est plus être mais « se trouver dans », c'est-à-dire « corrélé à... au sein de... », en progressant en direction de l'universel du prédicat [361].
- Lieu de l' être déterminé, de l' acte : les êtres y sont déterminés en ce qu'ils possèdent un contenu[n 12]. Les êtres et les actes, leurs qualités, y sont distingués substantiellement, c'est le monde de la connaissance. Ils subsistent en soi et ne s'opposent à rien, c'est le lieu de l'identité métaphysique A = A.
- Lieu du néant oppositionnel, du jugement : par une « désubstantialisation », il ménage le vide nécessaire à une opposition des contenus : A <> B, opposition sujet / objet, opposition ce qui est / ce qui n'est pas, néant pensé.
- Lieu du néant absolu, de la volonté absolue[n 11] : par une « désontologisation », négation de la pensée. Il ne s'agit pas de la négation simple de la pensée (qui ramènerait au néant oppositionnel) mais de son absence, qui permet de penser la non-pensée : le néant absolu est alors ce qu'il y a de plus irrationnel, réalité ultime, et en quoi le rationnel se trouve [355 - 377].
L'éveil à soi du néant absolu
Lorsqu'on aboutit à l'éveil à soi qui voit sans voyant, à la limite extrême de la détermination auto-éveillée, qui consiste en ceci que le soi se voit dans le soi, le contenu de la détermination noétique de ce soi doit être le contenu de notre vie intérieure. Évidemment, on doit dire qu'il n'y a ni voir ni voyant mais l'esprit
即 (
soku)
[n 6] la chose et la chose
soku l'esprit lorsqu'on aboutit vraiment au point de vue de l'éveil à soi du néant absolu
[ref 28].
Kitarō Nishida - Autoéveil : Le système des universels
Nishida prolonge cette réflexion topologique des lieux et des universels (du jugement, de l'éveil à soi, de l'intelligible) dans une perspective religieuse (au sens japonais de ce terme) pour aboutir à une néantisation du soi, un « voir sans voyant » supprimant toute opposition entre noème et noèse transcendants, à un niveau au-delà de cette distinction noèse-noème : « l'éveil à soi du néant absolu » (encadré)[ref 29].